Quelques jours avant le sommet du G20, en novembre dernier à Washington, Moscou avait contacté discrètement Pékin, New Delhi et Brasilia. En marge du rendez-vous international, la capitale russe souhaitait organiser une " réunion bis ". Un indice de plus de la naissance d'une nouvelle architecture mondiale appelée à remplacer celle née après la guerre de 1939-1945. Le sommet du G20 lui-même est révélateur de cette évolution. Les " anciennes " grandes puissances reconnaissent de fait qu'elles ne peuvent plus affronter seules les désordres économiques. De rivaux potentiels, les pays émergents deviennent des partenaires essentiels.
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Quelques jours avant le sommet du G20, en novembre dernier à Washington, Moscou avait contacté discrètement Pékin, New Delhi et Brasilia. En marge du rendez-vous international, la capitale russe souhaitait organiser une " réunion bis ". Un indice de plus de la naissance d'une nouvelle architecture mondiale appelée à remplacer celle née après la guerre de 1939-1945. Le sommet du G20 lui-même est révélateur de cette évolution. Les " anciennes " grandes puissances reconnaissent de fait qu'elles ne peuvent plus affronter seules les désordres économiques. De rivaux potentiels, les pays émergents deviennent des partenaires essentiels. Lorsqu'en 2001 Jim O'Neill, économiste chez Goldman Sachs, invente l'acronyme Bric en référence aux quatre immenses Etats en forte croissance (Brésil, Russie, Inde et Chine), il prédit qu'en 2050 les Bric surclasseront l'Europe au palmarès des six plus grandes économies du monde. Il n'avait pas imaginé que ces pays traduiraient aussi vite leur dynamisme économique en influence géopolitique. Il n'avait pas non plus prévu que les gaffes diplomatiques de l'administration Bush, combinées à une crise financière inédite et à l'arrivée d'Obama pourraient institutionnaliser la montée en puissance des Bric. Si celle-ci se confirme, elle sera l'un des événements les plus marquants de l'histoire du monde contemporain, depuis la création des Nations unies, du FMI et de la Banque mondiale au cours des années 1940. Voilà six mois, les ministres des Affaires étrangères des Bric s'étaient réunis en Russie. Ils désiraient agir de concert pour devenir plus qu'un sigle accrocheur, et établir les fondements d'une véritable autorité internationale. Concrètement, ils avaient défini un ensemble d'objectifs communs autour de l'idée d' " un système international plus démocratique ". Une intention qui nous étonne au premier abord, si l'on se réfère aux tendances autocratiques et impérialistes de Moscou et de Pékin. Mais le " clan des quatre " - qui représente presque la moitié de la population mondiale - consi-dère que le monde a été profondément perturbé par l'action des Etats-Unis, une superpuissance unique non maîtrisée, qui a abandonné nombre de principes de droit international qu'autrefois ils défendaient. En Russie, les Bric ont donc fermement affirmé " leur préférence pour une diplomatie multilatérale en vue de faire face aux défis communs posés à la sécurité internationale ". Ils ont aussi dressé la liste des domaines dans lesquels leurs objectifs convergeaient, de la lutte contre le terrorisme à la sécurité énergétique, en passant par le développement socio-économique et les défis climatiques. Le groupe des quatre a particulièrement souligné l'importance d'une coopération Sud-Sud, dans laquelle il représentera ce que le G8 a été pour l'Occident. Les dirigeants des Bric se sont à nouveau rencontrés en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2008. Ils ont également convoqué une réunion des ministres des Finances et de l'Economie à São Paulo, peu de temps avant la réunion du G20. Enfin, ils ont prévu leur propre sommet en Inde, en 2009. Les Bric savent très bien qu'il n'y aura pas de solution à la crise sans eux, et ils utilisent ces circonstances favo-rables. Selon certaines estimations, en 2009, plus de 75 % de la croissance mondiale viendra des pays émergents. La Chine abrite les premières réserves de capitaux du monde. Le G8 n'est plus autant le " club des riches " qu'auparavant. Et il est en train d'être rattrapé par le G20, plus représentatif des réalités du xxie siècle. Lors d'une conférence organisée à l'Aspen Institute (Washington), en novembre, un participant a posé cette question : faire appel au G20 pour affronter les dérèglements financiers implique-t-il une augmentation du nombre de nations au sein du Conseil de sécurité de l'ONU ainsi que dans les organes de décision d'autres institutions internationales ? L'ex-conseiller américain à la Sécurité nationale, Brent Scowcroft, auteur de l'expression " nouvel ordre mondial " au lendemain de la disssolution de l'URSS, a répondu par l'affirmative. Il a même cité spécifiquement les Bric comme l'axe de cette nouvelle architecture. Bref, les Bric veulent prendre la place qui leur revient de droit au sein d'institutions nouvelles et/ou restructurées, de sorte que les grandes puissances actuelles ne dominent plus les structures de vote. Ils veulent aussi créer des mécanismes de régulation mondiaux plus efficaces. Cette volonté se heurtait à la résistance de l'équipe Bush, mais l'administration d'Obama pourrait y être plus réceptive. Chaque pays émergent conçoit en effet son adhésion à l'effort collectif comme une manière de faire progresser ses objectifs nationaux. Brasilia et New Delhi réclament un siège au Conseil de sécurité ; Moscou veut entrer dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ; Pékin cherche à définir son rôle de grande puissance et à décrocher une légitimité en s'alliant avec des démocraties telles que l'Inde et le Brésil. Bref, tous exigent d'avoir leur mot à dire dans la création des nouvelles institutions sur le changement climatique, la réorganisation du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, l'amélioration du fonctionnement de l'OMC et la revitalisation de l'ONU. Face à la crise financière et aux nombreux autres défis mondiaux, Barack Obama n'a pas le choix : il devra collaborer plus activement avec les Bric. Le premier de ces défis consiste à concilier les divergences de vues entre les membres du " nouvel ordre mondial ". La Chine n'est pas enthousiaste à l'idée de voir l'Inde siéger comme membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. La Russie n'est pas pressée d'autoriser d'autres pays à rejoindre le G8. Des intérêts conflictuels subsistent entre l'Inde et la Chine en matière de sécurité en Asie. Un diplomate de haut rang d'un des pays Bric commentait récemment leurs différences et leurs convergences en paraphrasant Les Mille et Une Nuits : les nouveaux partenaires sont, disait-il, " des compagnons de lit qui ont parfois des rêves différents mais qui couchent sous la même tente ". Les songes des nouvelles puissances, partagés ou pas, seront en tout cas déterminants pour notre avenir. © Newsweek (24 nov. 2008) David Rothkopf est professeur invité au Carnegie Endowment for International Peace. Il est aussi l'auteur de Superclass : The Global Power Elite and the World They Are Making. David Rothkopf