"J'ai été me balader dans un endroit où - c'était clair - je n'étais jamais allée, c'était la première fois. Ce n'était pas un rêve, je suis réellement partie, explique Michèle Anne De Mey. C'était un endroit plein d'amour, inconditionnel, tellement fort. Un endroit où il n'y a plus de temps, plus de lutte. Ce qu'on reçoit et ce qu'on donne, c'est de l'amour. "
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"J'ai été me balader dans un endroit où - c'était clair - je n'étais jamais allée, c'était la première fois. Ce n'était pas un rêve, je suis réellement partie, explique Michèle Anne De Mey. C'était un endroit plein d'amour, inconditionnel, tellement fort. Un endroit où il n'y a plus de temps, plus de lutte. Ce qu'on reçoit et ce qu'on donne, c'est de l'amour. " Lors d'une tournée à Toronto, après une promenade trop longue dans un froid intense (moins 30 degrés, quand même), Michèle Anne De Mey a perdu conscience pendant plusieurs minutes et a manifestement vécu ce qu'on qualifie d' " expérience de mort imminente ". " J'ai senti que c'était le chemin vers la mort, témoigne-t-elle. Je ne peux pas dire si j'y suis restée un jour, deux, une semaine ou deux minutes, mais c'était fort ! Il y a eu quelque chose qui m'a rappelée. J'ai entendu quelqu'un de la compagnie qui me disait : "Serre ma main, Michèle Anne, serre ma main !" Et cette personne n'était pas là où j'étais. Il y a eu un chemin retour, qui a dû être une décision. J'ai fait demi-tour, même si je n'en avais pas envie. Depuis que je suis revenue de là, tout est différent. Je suis la même personne, mais ma perception, mes peurs, mon rapport au monde, mon rapport à la vie ont changé. " C'est cette expérience hors du commun qui se trouve au coeur d'Amor, la nouvelle création de la chorégraphe avec son complice à la ville comme à la scène, le réalisateur Jaco Van Dormael. " Michèle Anne m'a parlé d'un sentiment d'apesanteur, de flottement, de lumière, de chaleur, raconte ce dernier. Elle a vu des gens là-bas, mais qui n'étaient pas dans une enveloppe visible. J'étais là moi aussi. Il y avait des inconnus, des grands-parents, des arrière-grands-parents, un enfant qui était mort, les gens qui lui étaient chers et ceux qui ne sont pas encore nés. Et tout le monde était féminin, y compris les hommes. " Le couple, entouré par des collaborateurs fidèles (Sylvie Olivé à la scéno, Nicolas Olivier à la lumière, Boris Cekevda au son, Julien Lambert aux images filmées...), a travaillé sur des improvisations pour composer un solo de danse, plus seulement pour les mains comme c'était le cas dans Kiss & Cry et Cold Blood, mais pour le corps entier, assumé par Michèle Anne. Les caméras, fondamentales dans leur diptyque nanodansé tourné en direct, sont toujours présentes, mais occupent ici une place secondaire. " On travaille notamment avec une caméra infrarouge, qui permet de rendre visible quelqu'un qui danse dans le noir, et avec une caméra en top shot pour créer des polyphonies de danse à trois voix, à six voix. Mais Amor est à voir directement avec les yeux, pas sur un écran, insiste Jaco, qui explique aussi avoir construit la structure du spectacle "en passant par l'outil cinéma, c'est-à-dire la table de montage". Et quand on le voit diriger ses troupes lors des répétitions où l'on a pu se glisser, vérifiant que chaque poste est prêt et lançant la danse de Michèle Anne d'un retentissant "Action !", on reconnaît le réalisateur derrière le metteur en scène. " Des flocons chutent doucement dans l'obscurité, projetés sur un tulle. On se croirait presque dans Neige, la chorégraphie créée en 2009 par Michèle Anne De Mey sur la Septième Symphonie de Beethoven. Sauf qu'ici, dans la grande salle du Théâtre national où l'équipe d'Amor répète et soigne les transitions entre les tableaux, c'est le célèbre aria du " Génie du froid " (What Power Art Thou), tiré de l'opéra baroque de Purcell King Arthur, qui résonne, avec ses paroles scandées sur les coups d'archets des violons, comme hachées par l'air gelé. A ce stade de work in progress, la scène n'est habillée que d'une chaise qui, lentement, bascule vers l'arrière, comme par enchantement. A côté, Michèle Anne ploie doucement, dans une position surnaturelle, et reste suspendue. Lévitation. Le tour a été acheté à la compagnie 14 : 20 de " magie nouvelle " basée à Rouen, mais les " trucs " ont été jalousement gardés secrets, même pour une partie de l'équipe technique. En voyant les rideaux s'ouvrir et se fermer, révélant différents niveaux, certains opaques, d'autres translucides, en voyant les fumées et les jeux de projecteurs, on se rappelle de l'affection de Van Dormael pour l'artisanat, loin des effets purement synthétiques, qu'il s'agisse d'orchestrer un ballet de tulipes sur du Trenet dans Toto le héros, ou de faire sortir Dieu d'une machine à laver dans Le Tout Nouveau Testament. La machine à illusion qu'est aussi le théâtre tourne ici à plein régime. Dans Amor, le défi est de traduire visuellement une expérience indescriptible. " Il n'y avait pas de mots, mais il y avait une communication extrême ", se souvient Michèle Anne, qui tente de recourir à des gestes quand elle ne parvient pas à exprimer verbalement ce qu'elle a ressenti " là-bas ". Et que les neurologues expliquent comme " des dysfonctions du lobe temporo-pariétal " par une perturbation des mécanismes physiologique et pharmacologique du cerveau. D'après une étude de 2013 du Coma Science Group de l'université de Liège, " ces mécanismes peuvent "créer" une perception - qui sera alors traitée par l'individu comme venant de l'extérieur - de la réalité. En quelque sorte, leur cerveau leur ment, comme dans une hallucination. " " Déjà dans la vie de tous les jours, notre cerveau crée ce grand théâtre, là où on croit être, sans savoir vraiment ce qu'est la réalité ", lance Jaco Van Dormael, qui s'est beaucoup documenté sur le sujet. Derrière sa console, il contrôle les enchaînements techniques de la scène surnommée en interne " Little Nemo ", en référence au jeune héros rêveur si souvent tombé de ses draps à la fin des planches du génial Winsor McCay. Alors que, grâce au passage de l'image horizontale à la verticale, Michèle Anne, dédoublée, flotte autour d'un lit couché sur le flanc, c'est encore Purcell qui s'impose. " When I am laid in earth ", de l'opéra Dido and Aeneas. " Souviens-toi de moi ", y répète Didon, le coeur brisé, avant de rejoindre volontairement la mort. Et peut-être gagner, elle aussi, cet endroit où tout n'est qu'amour. Amor, au Théâtre national, à Bruxelles, du 3 au 15 octobre, www.theatrenational.be ; au théâtre de Namur, du 17 au 21 octobre, www.theatredenamur.be ; au théâtre Le Manège, à Mons, les 21 et 22 novembre www.surmars.be.PAR ESTELLE SPOTODans " Amor ", le défi est de traduire visuellement une expérience indescriptible