Un mort, emporté par le courant de l'Ourthe. Des écoles transformées en centres de crise. Des campings évacués à la hâte. Des routes coupées, des captages d'eau interrompus, des milliers de caves inondées, etc. La Wallonie est-elle condamnée à vivre régulièrement de tels traumatismes?
...

Un mort, emporté par le courant de l'Ourthe. Des écoles transformées en centres de crise. Des campings évacués à la hâte. Des routes coupées, des captages d'eau interrompus, des milliers de caves inondées, etc. La Wallonie est-elle condamnée à vivre régulièrement de tels traumatismes?Que la vie à proximité des rivières soit rarement dénuée de risques, on le savait déjà. En décembre 1993 et en janvier 1995, le pays tout entier avait connu des crues exceptionnelles. Mais qu'il faille parfois protéger une habitation, alors qu'elle vient à peine d'être évacuée par l'eau charriée lors d'une précédente attaque, quelques jours plus tôt: voilà qui a de quoi décourager le plus optimiste des sinistrés. Or ce scénario s'est déroulé en bien des endroits. Et plus seulement dans les zones réputées très fragiles. Les bords de Meuse, cette fois, ont été moins ou plus tardivement frappés qu'en 1993 et en 1995. Mais ceux de l'Ourthe et de la haute Sambre, par exemple, ont été sévèrement touchés. D'après les météorologues, les pluies de ces dernières semaines n'ont rien d'"exceptionnel" au sens statistique du terme. Elles ont néanmoins été abondantes et répétées. Surtout, elles sont survenues alors que les sols étaient déjà gorgés d'eau et que le niveau des rivières était élevé, comme de coutume à cette époque. Mais, pour bien comprendre le phénomène, il faut y ajouter un aspect "loterie": dans certaines sous-régions, il est tombé près de 70 litres d'eau en quarante-huit heures, alors qu'à quelques kilomètres les précipitations gardaient un profil modeste. A-t-on réellement tiré les leçons des crues des années nonante? Certes, des aménagements comme les murs anticrues ont permis (à Esneux, par exemple) d'éviter l'inondation de zones très denses ou commerciales. La transmission d'informations avec nos voisins français, en amont, s'est améliorée. La Wallonie a également récupéré une partie de son retard (fruit d'une régionalisation chaotique), en matière de surveillance du réseau hydrologique et de communication de crise.Le réchauffementMais les règles d'aménagement du territoire ont peu évolué. Que sont devenus les appels aux alternatives, lancés au lendemain des drames de 1993 et de 1995? A l'époque, on avait dénoncé l'aménagement - beaucoup trop imperméable - de vastes surfaces, comme les parkings des grands commerces et des bureaux. L'eau y ruisselle abondamment, à l'inverse des revêtements dits "à infiltration". Elle s'en va alors aggraver un autre phénomène mis en évidence à l'époque: le tout-à-l'égout. Résultat: l'eau dévale toujours plus vite et en plus grandes quantités. Des solutions techniques existent, pourtant. A-t-on vraiment restauré le rôle d'"éponge" des fonds de vallées non bâtis, afin de stocker l'eau excédentaire et de la relâcher très progressivement, une fois la crue passée? Pourquoi ne prévoit-on toujours pas d'aides substantielles pour les agriculteurs qui accepteraient de modifier leurs pratiques culturales (moins de tassements du sol, davantage de cultures d'hiver) ou de rendre à leurs terres cette vocation de zone inondable naturelle? Pourquoi continue-t-on à remblayer les zones humides? En 1998, les dispositions du Code wallon d'aménagement du territoire (le "Cwatup") devaient normalement accoucher d'une définition légale des zones inondables, pour empêcher de créer de nouvelles habitations à risques. Las! Cette définition n'existe toujours pas. Dès lors, il est difficile, pour les administrations de l'urbanisme, de refuser un permis de bâtir à un demandeur inconscient ou... dont la mémoire est courte. Le sujet est d'une actualité brûlante: que feront les communes, à l'avenir, face aux demandes insistantes, puisqu'elles ne seront bientôt plus liées par l'avis contraignant du fonctionnaire délégué? Depuis 1976, le Fonds des calamités a déboursé 3,5 milliards de francs d'indemnisations au bénéfice de 37 500 familles inondées, dont les deux tiers rien qu'entre 1993 et 1996. C'est peut-être significatif. Car, en attendant la réforme de ce fonds (en discussion depuis... douze ans), on peut toujours méditer sur les prédictions des climatologues: sous nos latitudes, le réchauffement global de la planète se traduira probablement par la hausse croissante des précipitations hivernales. Nous voilà prévenus.Philippe Lamotte