"Tout toucher volontaire posé avec un esprit de pouvoir, de prise, de forçage est nocif, voire dangereux, pour celui qui le reçoit comme pour celui qui l'émet": placardée sur la "tour des ballons" (une sorte de cabine où le curieux étouffe sous des dizaines de baudruches), cette phrase-là aurait pu introduire adéquatement "Très Toucher", la nouvelle exposition du Muséum des sciences naturelles, consacrée au moins chéri de nos cinq sens (1). Car toucher, et encore plus être touché, n'est pas anodin. Le sentiment et l'acte, surtout, ne manquent pas de susciter chez bon nombre d'entre nous allusions grivoises, réflexions ricanantes et sourires entendus. "Il est aisé de vérifier que ces railleries équivalent à des réticences qui, à leur tour, éveillent des craintes", lit-on au mur, en début du parcours, en guise d'avertissement.
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"Tout toucher volontaire posé avec un esprit de pouvoir, de prise, de forçage est nocif, voire dangereux, pour celui qui le reçoit comme pour celui qui l'émet": placardée sur la "tour des ballons" (une sorte de cabine où le curieux étouffe sous des dizaines de baudruches), cette phrase-là aurait pu introduire adéquatement "Très Toucher", la nouvelle exposition du Muséum des sciences naturelles, consacrée au moins chéri de nos cinq sens (1). Car toucher, et encore plus être touché, n'est pas anodin. Le sentiment et l'acte, surtout, ne manquent pas de susciter chez bon nombre d'entre nous allusions grivoises, réflexions ricanantes et sourires entendus. "Il est aisé de vérifier que ces railleries équivalent à des réticences qui, à leur tour, éveillent des craintes", lit-on au mur, en début du parcours, en guise d'avertissement.Pourtant, tant de précautions sont sans doute superflues: chacun des modules fabriqués par l'ASBL belge Apex - conceptrice de "Né pour sentir", dédié à l'odorat et présenté au Muséum en 1999 - reste évidemment dans les limites de la bienséance. A bien chercher, tout au long de cette exposition qu'on visite impérativement en chaussettes (pour mieux éprouver les lieux bizarres où l'on met les pieds), il n'y a que la statuette de l'"homonculus" nu qui, avec ses grosses lèvres d'où pointe un bout de langue, offre un peu d'inconvenance. Mais la Science a vite fait de l'absoudre. Si le petit homme possède un museau étrange, surdimensionné, c'est pour illustrer l'une de nos particularités physiques: la bouche humaine représente en effet, à elle seule, près du tiers de notre capital tactile. Prenez l'allaitement. Chez tous les mammifères, les sensations perçues par le nouveau-né via les stimulations périorales (lèvres, langue, nez) sont absolument capitales pour sa survie: elles améliorent les fonctions respiratoires et donc aussi l'oxygénation du cerveau. En outre, on sait depuis longtemps que les stricts soins d'hygiène, apportés aux individus dans leur prime jeunesse, ne suffisent pas à leur assurer un développement harmonieux. Qu'ils soient humains ou animaux, les petits doivent être caressés, léchés, épouillés. De la suppression ou de l'altération de ces gestes essentiels découlent irrémédiablement un ensemble de troubles profonds. Et la main? La bipédie l'ayant libérée de sa fonction purement locomotrice, elle incarne, évidemment, l'un des organes tactiles les plus perfectionnés qui soient. Démonstration dans la "cabane de cèdre", où, les arpions bien au chaud sur une peau de mouton douillette, le visiteur est invité à reconnaître toutes sortes de formes, de matières et de textures agréables. Qui, de la fouine, du renard, du blaireau, du ragondin, du sanglier ou du lapin se couvre de la fourrure la plus douce? Et quelle femelle possède ce gros pis gris? Que les parents se rassurent: les stimulations du sens sont ici sans danger ni débauche. Autre source de contentement: s'ils sont accompagnés de petits enfants, les adultes ne devraient pas trop souffrir de leurs hissements perpétuels dans les bras. Car, presque au ras du sol, huit espaces thématiques baptisés "Touche atout" proposent aux 3-6 ans de ressentir, du bout des doigts ou sur la pointe des pieds, différentes "surprises" - des peluches invisibles, le chaud et le froid de dalles en bois ou en pierre, etc. Et pourquoi ne pas essayer un "puzzle masqué"? Dans une tente de velours, des joueurs aux yeux bandés s'efforcent de reconstruire de célèbres statues démantibulées, rien qu'en palpant leurs modèles. A l'heure de mettre sous presse, le compte des pièces avait l'air d'y être. Mais il est à craindre que, de temps en temps, des morceaux du sarcophage ou la jolie tête de la Vénus de Milo "disparaissent" mystérieusement (pour ses bras, c'est déjà trop tard...): "Nous avons prévu un nombre considérable de pièces de rechange, assure Pierre Coulon, chef du service éducatif du Muséum. Notre public scolaire a la réputation d'être extrêmement vandale". Pas toujours, toutefois: récemment, contre toute attente, les éléments de l'exposition consacrée au cerveau n'ont pas subi de déprédations exceptionnelles. Avec "Très toucher", les responsables se montrent toutefois... très prudents. Par ailleurs, ils envisagent d'interdire aux groupes de jeunes l'accès à l'"enquête dans le noir", un appartement rudimentaire plongé dans l'obscurité, où quatre visiteurs à la fois, progressant à tâtons, partent à la recherche d'indices sur ses occupants. "On imagine la foire avec des adolescents", anticipe Coulon. Sans doute, ces derniers se rabattront sur la "baraque de tôle". Ils auront tout le loisir d'y faire étalage de leur résistance à la douleur. Dans ce cube argenté où tout est déplaisant (la lumière crue, le bruit des chaînes métalliques), un panneau rappelle le modus operandi du fameux rite de suspension à Ceylan: des crochets d'acier, reliés par de solides cordes au sommet d'un poteau, sont enfoncés sous la peau et les muscles du dos d'un homme hissé face à la foule. Est-ce l'état d'exaltation de l'acrobate qui lui ôte apparemment toute grimace? Le Muséum n'exige d'aucun visiteur qu'il se prête à l'expérience. Toutefois, un banc de fakir et une chaise cloutée, semblable à un siège d'aisances, permettent de tester le principe de la répartition de la souffrance. Même topo avec ces pinces qui tirent toute une mèche de cheveux, ou uniquement trois poils. Dans ce dernier cas, seuls quelques récepteurs épidermiques sont sollicités: ils avertissent le cerveau qui, à son tour, "convoque" magistralement la douleur. Autre supplice: une mini-enclume et son marteau n'attendent que des doigts bénévoles. Il s'agit de montrer qu'après le coup le mécanisme-réflexe qui nous pousse à masser notre index endolori vise à supprimer le message nociceptif (qui cause le mal). C'est comme l'infirmière qui, avant de piquer, tapote la fesse pour activer davantage de récepteurs, afin qu'ils "brouillent la piste" à la sensation pénible qui va suvire. Assez de cette salle de torture. Pour les plus craintifs, il y a nettement moins de risque à écrire leur nom en relief ponctué, d'après l'alphabet développé en 1829 par l'aveugle Louis Braille. Bien en vue, un ouvrage imposant, pas très attirant, donne une idée du caractère assez fastidieux de la lecture selon cette méthode. De nos jours, des techniques perfectionnées (l'embrassage, le gaufrage, le thermoformage, le collage de textures) permettent de joindre au texte des illustrations attrayantes. C'est tout bénéfice pour les malvoyants. Mais, paradoxalement, les nouvelles technologies en général, et en particulier lorsqu'elles augmentent la communication entre les hommes, tendent à diminuer le toucher direct entre ces derniers. Elles finissent ainsi par "éluder le corps". "Elles conduisent à la multiplication d'"humains terminaux", concluent les concepteurs de l'exposition, ces hommes bardés de prothèses électroniques, dans un monde où la communication est devenue à la fois une utopie et une idéologie"... (1) 29, rue Vautier à 1000 Bruxelles. Jusqu'au 29 septembre. Rens.: 02-627 42 38 ou www.sciencesnaturelles.beValérie Colin