Il est dix heures du soir. Je suis seul dans le grand atelier qui ressemble à une vieille église, le vent, mon maestro de prédilection, improvise pour moi dans les mélèzes de l'allée une étrange et vieille complainte, pleine de demi-teintes automnales qui s'harmonisent doucement avec ma pensée. Ce soir, mon vieux et mélancolique Thozée a pour moi des charmes infinis. " On doit cette vibrante confession au peintre Félicien Rops (1833 - 1898). On le sait, car celui qui était également graveur n'a eu de cesse de l'écrire : Thozée occupe une place particulière dans son coeur, celle d'une villégiature privilégiée où il peint, posant son chevalet dans les villages des alentours ou sur les bords de l'étang de Bambois.

C'est tout particulièrement vrai après son installation à Paris, en 1874 : désormais séparé de son épouse en raison de ses nombreuses infidélités, il repense avec mélancolie au " châtelet " de l'Entre-Sambre-et-Meuse. Non sans ambiguïté d'ailleurs, car, à l'inverse, " Fély " n'a jamais caché que cette nature paisible endurée trop longtemps provoque chez lui une irrésistible envie de prendre ses jambes à son cou - une intermittence qui n'est pas sans rappeler celles qui taraudent son coeur. Multipliant les allers-retours, c'est donc de manière inconstante qu'il fréquente cette propriété de dix-neuf hectares comprenant des prairies, des bois, un parc, un potager et même une mare.

Olivier Pestiaux. © michel verlinden

Situé en bordure de la commune de Mettet, le château de Thozée appartient en réalité depuis le xve siècle à la famille de sa femme, Charlotte Polet de Faveaux. Très vite, Rops s'est pris de passion pour cet endroit où il savoure l'existence, notamment en y faisant venir ses amis français en exil, dont l'éditeur Auguste Poulet-Malassis ou même Charles Baudelaire - ce dont un grand portrait noir et blanc apposé au-dessus de la cheminée de l'une des chambres témoigne encore aujourd'hui. L'amitié avec le poète des Fleurs du mal s'est avérée réciproque : " Rops est le seul artiste (dans le sens où j'entends moi et moi seul peut-être le mot artiste) que j'ai trouvé en Belgique ", confie un jour le poète à Edouard Manet.

Plus d'un siècle plus tard, ce havre, auquel on accède par le biais d'une drève de marronniers au charme redoutable, résiste tant bien que mal au délabrement. On le doit notamment à Elisabeth Rops, petite-fille de l'auteur du Pornocratès qui, en 1994, a appelé de ses voeux la création d'un fonds au nom de l'artiste afin de préserver les archives familiales et sauver le bâtiment de la décrépitude et de l'oubli. " Faire du parc de Thozée une oasis pour les oiseaux, les lapins ou autres animaux pourchassés par les fermiers et les soi-disant gardes forestiers ", mentionne une note rédigée par l'intéressée peu avant sa disparition en 1996.

Attentif aux techniques, l'artiste s'est inspiré du tataki-zomé, un art nippon de la teinture textile. © Olivier Pestiaux

Classé monument historique par la Région wallonne, Thozée se laissera découvrir à l'occasion des Journées du patrimoine des 7 et 8 septembre prochain. La visite ne manquera pas d'attrait dans la mesure où, en plus de son aura surannée, la gentilhommière en question fera valoir l'ambition d'un espace de création contemporaine auquel est adossée une résidence d'artiste.

Gratitude

Redonner une vie culturelle à ces pierres chargées de mémoire était une autre volonté d'Elisabeth Rops. Raison pour laquelle le Fonds Félicien Rops organise depuis 2013 deux résidences d'artistes de manière annuelle. Celles-ci se déroulent sur deux semaines sur la base d'une candidature introduite auprès d'un comité de sélection. Plusieurs noms notoires sont passés par Thozée : le dessinateur et peintre Dany Danino (2014), le plasticien Florian Kiniques (2016), la sculptrice Elodie Antoine (2017) ou encore, l'année passée, la photographe Anne-Sophie Costenoble.

Pour l'édition 2019, deux candidats ont été retenus parmi la cinquantaine de dossiers envoyés. Il s'agit du peintre Charles-Henry Sommelette et du plasticien Olivier Pestiaux. Par deux fois, ce dernier nous a ouvert les portes de la demeure chargée de souvenirs afin de prendre le pouls d'un travail en cours d'élaboration. A 50 ans, l'homme a fait son entrée sur le tard dans le champ plastique, du moins pour ce qui est de son versant officiel - sa première exposition, à la galerie Esther Verhaeghe, date d'il y a quatre ans. A l'origine de sa pratique, il y a un drame - un accident de voiture, dans lequel il est impliqué, ayant entraîné la perte de sa soeur. La tragédie inscrit en lui au fer rouge la date du 28 septembre 1996.

Architecte ayant délaissé sa formation originale au profit des technologies de l'image, Pestiaux commence, un an après la plaie douloureuse, à dessiner de manière compulsive. Ce qui met le feu aux poudres est un crayonné initial, réalisé de manière quasi inconsciente, représentant une " voiture en chute ". " Ce dessin a agi comme un électrochoc ", raconte l'intéressé. Pendant dix-huit années, il va noircir des carnets rouges " de façon thérapeutique ", comme il l'explique. Dix-huit d'entre eux constitueront le propos de son premier accrochage à l'intitulé révélateur : Gratitude.

Plus frontale, la première série d'oeuvres explore l'infinie diversité formelle du monde végétal. © photos : Olivier Pestiaux

Remarqués, ces travaux vont l'amener ailleurs, fidèles en cela à sa fascination pour le concept de " bifurcation " qui occupe une place centrale dans son oeuvre. L'Irsa, l'Institut royal pour sourds et aveugles, lui proposera par exemple d'imaginer un atelier en ses murs. Passant outre l'avertissement " On ne dessine pas avec des gens privés de la vue ", Olivier Pestiaux embarquera plusieurs non-voyants dans une aventure conceptuelle de portraits graphiques sollicitant l'intelligence de la main. Percutant et rythmé, le résultat bouleverse en ce qu'il restitue l'empreinte spécifique d'une présence différente au réel. Et produit un nouveau registre d'images au coeur d'une société qui en est saturée.

Le détail du monde

" J'ai l'impression de vivre au Canada, comme seul au monde ", s'exclame le plasticien quand on le rencontre pour la première fois à Thozée, en phase en cela avec l'ancien maître des lieux. En ce mois de juillet, une certaine euphorie règne. Le pensionnaire en résidence, heureux de renouer avec ce coin de Belgique d'où sa famille est originaire, emmène le visiteur pour un tour du propriétaire.

Blason sculpté sur pierre au-dessus d'une grande porte en bois, cour intérieure colonisée par la végétation, palier illuminé par un vitrail aux carreaux bleus et rouges... : les émois esthétiques devant le patrimoine ropsien sont nombreux. Ils impriment puissamment l'imaginaire de l'éphémère locataire qui précise les contours de son projet. " Je perçois Thozée comme un lieu de mémoire, j'envisage donc mon travail comme un hommage à Félicien Rops. J'ai voulu retenir des facettes moins connues de sa personnalité, comme celle du "botaniste". Rops était absolument fasciné par la nature. Nous le savons en raison d'archives familiales : il a dépensé des fortunes dans le jardin. Elisabeth a écrit que, du temps de son grand-père, Thozée était un paradis de rosiers et de fleurs ", détaille Pestiaux.

Inspirés par les " Pédagogiques " de Rops, les agencements d'Olivier Pestiaux jouent sur de délicates superpositions. © photos : Olivier Pestiaux

Accrochée au mur, une composition-ébauche témoigne de la direction dans laquelle le plasticien a engagé sa nouvelle série. La trace rouge de ce que l'on devine être la structure séchée d'une plante répond à un texte écrit sur fond noir : " Et nous humilierons les coquelicots en les appelant Papaver rhoeas. " La phrase de Rops éclaire sur son rapport à la nature, qui est le même que prône Olivier Pestiaux : à la prédation du classement et au carnage scientifique, il oppose une vision contemplative. Dans un coin de la pièce, une vieille presse trouvée au marché aux puces livre un complément d'explication. " Elle me sert à sécher les plantes que j'ai collectées dans les environs. Mon intention est de partir de l'herbier, non pas pour en exalter la dimension de taxonomie mais pour mesurer la richesse formelle à l'oeuvre dans le vivant. Je m'inspire en ce sens de Picasso qui recommandait de travailler "comme la nature" plutôt que chercher à l'imiter ", analyse l'occupant du château.

Lorsqu'on lui rend visite pour la seconde fois, c'est au tour du mois d'août d'avoir dépensé une quinzaine de ses journées. " L'excitation de la première semaine fait désormais place à une phase de concentration ", avertit Olivier Pestiaux. Cette fois, l'artiste s'est fixé sur une autre dimension, cultivée à Thozée, de l'oeuvre ropsienne, celle dite des " Pédagogiques ". Il s'agit de planches étranges qui servaient à la démonstration pratique de la technique de l'eau-forte que le peintre s'était mis en tête d'enseigner à des gens du voisinage.

" Très contemporaine, cette approche fait surgir, à la limite de la superposition et du collage, des agencements inattendus. Je m'en suis servi pour d'autres compositions, plus sourdes, plus abstraites. Si la première série de travaux était frontale (un oeil avisé peut reconnaître les plantes utilisées), celle-ci s'avère voilée : il y a un jeu sur les transparences, sur les strates. J'ai synthétisé plusieurs techniques qui m'ont été transmises par des tiers, comme Dorothée Catry ou l'artiste Sandrine de Borman ayant eu une résidence au Jardin botanique de Meise. Par exemple, celle du tataki-zomé, art japonais consistant à marteler des feuilles pour teindre un textile grâce aux sucs de la plante. "

Olivier Pestiaux : au château de Thozée, à Mettet. www.fondsrops.org Exposition ouverte au public les samedi 7 et dimanche 8 septembre, de 10 h 30 à 17 heures (dans le cadre des Journées du patrimoine) mais également les samedi 14 et dimanche 15 septembre (aux mêmes heures).