"On a longtemps (re)présenté l'homme de Spy comme une brute épaisse. Il aurait déambulé les genoux fléchis et les épaules tombantes, à l'instar d'un singe qui se déplace sur deux pattes. Il a aussi été affublé d'un visage simiesque et d'un corps poilu. Enfin, il aurait eu le regard menaçant de celui qui survit dans l'environnement hostile de bêtes sauvages."
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"On a longtemps (re)présenté l'homme de Spy comme une brute épaisse. Il aurait déambulé les genoux fléchis et les épaules tombantes, à l'instar d'un singe qui se déplace sur deux pattes. Il a aussi été affublé d'un visage simiesque et d'un corps poilu. Enfin, il aurait eu le regard menaçant de celui qui survit dans l'environnement hostile de bêtes sauvages."Visiblement, Philippe Pirson, vice-président de l'Association des amis de l'homme de Spy, n'aime pas l'image qui colle à la peau de "son protégé", âgé d'au moins 40 000 ans. Tout juste, reconnaît-il, que l'un des néandertaliens découverts à la Chapelle-aux-Saints (France) souffrait peut-être d'arthrose, ce qui expliquerait ses jambes légèrement arquées. Il fait aussi remarquer que le climat glacial de cette période du paléolithique moyen avait transformé la région de Spy en une sorte de steppe, peuplée de mammouths, de rhinocéros laineux, etc. "On a également décrit l'homme de Neandertal comme un homme des cavernes, poursuit Pirson. C'est tout aussi faux. Il était nomade, vivait de la chasse et de la cueillette. Certes, au cours de ses haltes, il pouvait trouver refuge dans des grottes. Mais, le plus souvent, il devait préférer dormir dans des sortes de campements, tentes ou abris faits de peaux, de branchages et de défenses de mammouth." Bref, les amis de l'homme de Spy sont amusés, quelquefois un peu "choqués", du manque d'égards communément réservés au plus vieux des Européens. "Neandertal est en effet l'Européen par excellence, l'homme que notre péninsule, isolée par les glaciers successifs des dernières centaines de milliers d'années, a pris le temps de modeler aux couleurs de son environnement", peut-on lire dans le livre des anthropologues Erik Trinkaus et Pat Shipman Les Hommes de Neandertal (Seuil). Mais, qui le sait, en dehors des cercles scientifiques? Pourtant, en saison, ils sont nombreux les promeneurs avec leur chien, les enfants des mouvements de jeunesse et les curieux à apprécier le pittoresque des bois de Spy (près de Namur), qui dominent la vallée de l'Orneau, avec sa célèbre caverne à flanc de colline. "Les touristes s'attendent à voir une vaste grotte du style de celle de Han-sur-Lesse. Ils repartent alors déçus en se disant: "Il n'y a que ça"... " C'est contre cette ignorance que les amis de l'homme de Spy ont décidé de se battre, en organisant depuis peu des visites régulières du site (1). Pour rendre à Neandertal ce qui lui appartient. Il s'agit, en effet, du premier squelette fossile humain que la science a découvert. Cela ne s'est pas fait sans mal. Quand, en 1856, près de Düsseldorf, des Allemands ont mis la main sur un crâne aux caractères bien différents de celui de l'homme du XIXe siècle, les scientifiques n'ont pas accepté de dater l'origine de tels ossements à la haute antiquité. "La mentalité d'une société profondément chrétienne s'y opposait, rappelle Pirson. La vision biblique de l'être humain excluait toute idée d'évolution. L'ouvrage De l'origine des espèces, de Charles Darwin, n'est d'ailleurs paru qu'en 1859." Selon la Genèse, Adam avait été créé à l'image de Dieu... et de l'homme moderne. Or le squelette de Neandertal semblait tellement atypique. "Il ne pouvait s'agir que d'un "mal foutu"", poursuit Pirson. Les scientifiques ont alors avancé diverses hypothèses: rachitisme, arthrite sénile ou blessures. La découverte à Spy, en 1886, de nombreux ossements humains apparentés à ceux de Neandertal a apporté une preuve irréfutable de l'ancienneté de cette forme humaine préhistorique. Ils ont en effet été mis au jour dans les mêmes couches stratigraphiques que des restes d'animaux disparus, comme le mammouth, et des outils en silex (pointes moustériennes, racloirs, etc.). Les fouilles avaient commencé dès 1879 à Spy. Un médecin namurois avait alors récolté plus de 2 000 dents d'hyènes et sept défenses de mammouth. Sept ans plus tard, deux Liégeois, l'archéologue amateur Marcel de Puydt et le géologue Max Lohest, tombaient sur des squelettes incomplets - vraisemblablement ceux d'une femme et d'un homme jeune - très robustes. Leurs crânes étaient allongés et de faible hauteur, les arcades sourcilières marquées et saillantes, la dentition puissante, le menton très effacé. Malgré l'importance de la découverte, le site de Spy n'a été classé qu'au début des années 1980. Par ailleurs, on n'y trouve aucun moulage des crânes néandertaliens - les "originaux" se trouvent à l'Institut royal des sciences naturelles, à Bruxelles -, aucun des outils en silex ou des os d'animaux disparus, ni même des explications sur les fouilles. Du moins, pas encore. Car la grotte est peut-être en train de sortir de l'oubli. En 1997, les Journées du patrimoine ont fourni à la commune de Jemeppe-sur-Sambre l'occasion d'organiser une première visite guidée des lieux. Des amoureux du site, originaires du coin pour la plupart, s'y sont retrouvés. Ils ont décidé de créer l'Association des amis de l'homme de Spy. Principale activité? Une "Journée (annuelle) de la grotte", au cours de laquelle ils tentent de reconstituer le mode de vie de l'homme préhistorique: taille de silex, polissage de haches, grattage de peaux, fabrication de poterie, etc. La prochaine est prévue le 2e dimanche de septembre 2001, à nouveau dans le cadre des Journées du patrimoine. D'ici-là, des visites gratuites sont organisées, pour la première fois, à des dates régulières. Elles ne se limitent pas à la découverte du site paléolithique. En effet, la grotte est également entourée d'une réserve naturelle d'une grande diversité, due notamment à deux zones géologiques très différentes. Le versant rocheux et le plateau recèlent des espèces calcicoles comme l'érable champêtre, par exemple. Le fond de vallée comporte, quant à lui, une source et de nombreux batraciens, dont la salamandre. Durant plus de deux heures, la visite s'écoule comme une leçon vivante de préhistoire, de botanique et de zoologie. En attendant un espace muséal annoncé par la Région wallonne et la commune sur le site même?