Pas de doute : Rudy Aernoudt et Mischaël Modrikamen, les deux fondateurs du Parti populaire, sont de fort intelligentes personnes. Mais avoir l'esprit vif ne suffit pas à construire de façon durable. Et le donjon de " droite décomplexée " qu'ils voulaient fort, c'est sur le sable de leur dispute qu'ils l'ont bâti. La guerre fait rage. Et si le champ de bataille des communiqués est bien visible, un autre l'est beaucoup moins. Celui des courriels et des blogs, celui des peaux de banane glissées sur Internet. Visite guidée.
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Pas de doute : Rudy Aernoudt et Mischaël Modrikamen, les deux fondateurs du Parti populaire, sont de fort intelligentes personnes. Mais avoir l'esprit vif ne suffit pas à construire de façon durable. Et le donjon de " droite décomplexée " qu'ils voulaient fort, c'est sur le sable de leur dispute qu'ils l'ont bâti. La guerre fait rage. Et si le champ de bataille des communiqués est bien visible, un autre l'est beaucoup moins. Celui des courriels et des blogs, celui des peaux de banane glissées sur Internet. Visite guidée. Malgré les soucis judiciaires rencontrés fin mars dernier par Mischaël Modrikamen, malgré la défection de plusieurs membres du parti, dès avril, et malgré de premières " révélations " (" Il y a un corbeau au PP ", disait le même Modrikamen), le Parti populaire avait gardé bon moral à l'approche des élections législatives du 13 juin 2010. Lesquelles avaient levé une pesante incertitude sur son avenir. C'est que, dès le mois de mars, il avait été annoncé discrètement en interne (c'est-à-dire pas à tout le monde...) que, sans élu, on mettrait la clé sous le paillasson. Les finances constituées lors de la phase initiale de l' " association de fait " (par des cotisations de 20 euros/personne et des dons, dont un de 5 000 euros) étaient montées au plus haut à, disons, 25 000 euros, pour se réduire à peau de chagrin au fil des semaines. Et, lors du passage au statut de parti politique proprement dit, le PP était devenu tributaire des règles de financement, qui limitent strictement les libéralités. Sans élu, sa surface financière aurait donc été négligeable. Mais l'élection d'un (seul) député, Laurent Louis, avait au contraire engendré l'apparition d'une dotation publique annuelle de 431 000 euros. Malgré cette percée, l'été allait distendre les relations entre Aernoudt et Modrikamen. Cela n'était pas apparu au grand jour, mais un premier clivage s'était installé autour de la réorganisation du tout jeune parti. Il était convenu que le premier s'en chargeait, à Bruxelles, pendant que le second était en vacances. Rudy Aernoudt en avait-il profité pour favoriser au sein du parti des anciens de LiDé, parti qu'il avait fondé avant l'épisode du PP ? S'était-il montré très désagréable avec d'autres, comme s'en plaignait le clan Modrikamen ? On ne parlait pas putsch, mais l'ambiance s'était ternie. Un second clivage, plus politique, naissait sur la base de l'évolution des négociations menées par le PS et la N-VA. Sans que la chose soit discutée ouvertement, la tendance Modrikamen pensait estomper le côté " fédéral " du PP, pour recentrer ce dernier sur la Wallonie et sur Bruxelles. Il faut savoir, même si ses dirigeants exagèrent volontiers ce nombre en public, que le parti comportait 627 membres effectifs, début avril. Dont 12 flamands. Un déséquilibre grosso modo resté d'actualité, les élections du 13 juin montrant une orientation du même genre. Pas question, en revanche, pour Rudy Aernoudt de lâcher ce fédéralisme énoncé dans le manifeste initial. C'est donc dans le cadre de cette double tension qu'il faut situer les récents événements qui peuvent mener le parti nouveau-né à sa perte. Le vendredi 20 août, on apprenait que " le " député du PP venait, en défendant la politique de Nicolas Sarkozy, de coller sur son mur Facebook des appréciations très négatives sur les Roms, présentés comme trafiquants et voleurs. Le Centre pour l'égalité des chances évoquait des amalgames racistes. Mischaël Modrikamen se prononçait contre tout racisme, mais en tentant surtout d'éteindre l'incendie et en soutenant son poulain. Très vite, toutefois, des commentaires électroniques allaient former par dizaines des courriels et nourrir des blogs. Echanges internes ou avec l'extérieur (déçus du PP l'ayant quitté ou membres de " La Droite ", une autre formation de " droite décomplexée " créée fin juin), la bulle allait gonfler. En quelques dizaines d'heures, on " apprenait " les petits secrets, vrais ou faux, censés nuire aux nouveaux adversaires. Des exemples ? Le loyer (soi-disant 6 000 euros) payé à Joël Rubinfeld, cet ami de Modrikamen devenu chargé de communication du PP, pour la location du siège du parti et le salaire (4 000 euros) versé au même pour sa fonction ne seraient que le prix exagéré de mauvais services rendus, laissait entendre un message initial... relayé trois jours plus tard par un site d'information bruxellois. Calomnie, réagit Modrikamen : le salaire, moindre que c'était avancé, comme le loyer avaient été fixés après évaluation d'agences spécialisées. Un anonyme, " confirmé " plus tard par Aernoudt, affirmera aussi que Modrikamen, mégalomane, se serait bien vu en informateur du roi, après sa visite en solo au Palais. Il dément. Aernoudt, lui, aurait imposé aux candidats du PP de faire imprimer leurs affiches via son frère. " Un appel d'offres a été lancé. Mon frère était le moins-disant parmi les trois entreprises qui ont répondu ", explique-t-il. Quant au fait - présenté comme l'expression d'une tare - qu'il n'a jamais payé de cotisation au PP, " eh bien c'est possible mais, comme Mischaël Modrikamen, j'ai mis 3 000 euros sur les fonts baptismaux du parti ". Retour aux Roms. Le 22 août, le groupe des jeunes du PP (PPJ), qui vivait les mêmes tensions, condamnait le député " sarkozien " en prenant de facto position contre le pompier Modrikamen. Alors qu'un communiqué émis le même jour par le PP soutenait la politique du président français ! Le 23, Rudy Aernoudt attaquait le député, donc Modrikamen, sous l'angle du racisme. C'était le clash. Le jour même, un bureau politique (irrégulièrement convoqué et formé, selon les " opposants ") votait l'éviction d'Aernoudt (qui envisage une action judiciaire contre cette décision). Anecdote : à l'approche de la tenue dudit bureau et en moins d'une heure de temps, les profils Facebook de 22 membres de " La Droite ", peu nombreux mais très actifs dans le débat interne au PP, étaient bizarrement bloqués net. Bref, le lendemain, Modrikamen se proclamait président unique du PP et annonçait moins de fédéralisme pour un parti plus communautaire. Il " chargeait " aussi Aernoudt. Au menu : manque de loyauté et tentative de putsch (un courriel du même Aernoudt le démontrerait, mais il assure pour sa part que cet e-mail a été fabriqué par un tiers) et inefficacité : celui qui aurait dû s'occuper de la Flandre n'aurait pas fait grand-chose. Le 26, Aernoudt accusait son rival d'avoir payé des collaborateurs du parti au noir. " Ce n'était que du bénévolat ", répondait Modrikamen en annonçant un prochain audit à l'appui de ses dires. Ainsi que le dépôt d'une citation directe contre le premier, pour calomnie. Le 27, une semaine seulement après l'ouverture des hostilités, Nathalie Noiret, coprésidente du PPJ et proche d'Aernoudt, était à son tour évincée de son poste. En même temps - ah, Internet... -, un courriel anonyme (doté d'une adresse non identifiable à laquelle on ne pouvait répondre) évoquait un nouveau risque pour le PP : que sa dotation publique vienne à lui manquer prochainement. Le 28, une autre adresse électronique éphémère annonçait que Mischaël Modrikamen convoquait le même jour une réunion urgente et secrète de cent de ses partisans. " Les opposants ne sont pas invités ", précisait le " corbeau ". Que s'y est-il dit ? De quoi aggraver le différend, sans doute : le 29, Rudy Aernoudt indiquait détenir la majorité des deux tiers (lui et Nathalie Noiret contre Mischaël Modrikamen) dans l'asbl de gestion du PP. Et, partant, avoir le pouvoir de bloquer (jusqu'à la création éventuelle d'une autre asbl) la fameuse dotation publique, dont le premier paiement mensuel était arrivé le 27. Au final, la " droite décomplexée " semble bien loin des grands horizons politiques qu'elle se promettait d'atteindre. ROLAND PLANCHAR