Le Vif/L'Express : L'opposition anti-Poutine, longtemps cantonnée à la blogosphère, est descendue dans la rue, passant du monde virtuel au réel. Qu'est-ce qui a changé ?

Boris Akounine : Nous sommes dans un autre pays. Personne ne l'avait vu arriver, mais un processus de transformation sociale invisible est parvenu à maturité. Apparue voilà dix ou quinze ans, la classe moyenne russe était, jusqu'à présent, focalisée sur la consolidation de son bien-être matériel. Cette étape étant achevée, le moment est venu, pour elle, de s'intéresser à la politique. Or cette populatio...

Boris Akounine : Nous sommes dans un autre pays. Personne ne l'avait vu arriver, mais un processus de transformation sociale invisible est parvenu à maturité. Apparue voilà dix ou quinze ans, la classe moyenne russe était, jusqu'à présent, focalisée sur la consolidation de son bien-être matériel. Cette étape étant achevée, le moment est venu, pour elle, de s'intéresser à la politique. Or cette population ne veut pas vivre sous le régime d'une dictature à vie. L'annonce, par Poutine lui-même, de son retour au Kremlin pour six ou douze ans supplémentaires, a été perçue comme une provocation. L'allergie à sa personne n'est pas politique ; elle est existentielle. Personne ne veut revenir vers le passé. Dans les années 1990, la démocratie n'a pas pu s'installer, faute de base sociale sur laquelle s'appuyer. Aujourd'hui, la classe moyenne est, numériquement, la plus importante dans les grandes villes. En Russie, comme ailleurs dans le monde, la démocratie est, pour cette catégorie sociale, la forme d'existence la plus naturelle. Pendant une décennie, aucune manifestation n'a mobilisé plus de 300 personnes. Là, nous avons changé d'échelle. Ensuite, le pouvoir ne cesse de commettre des erreurs tactiques. S'il avait été habile, Poutine aurait prolongé la durée de vie de Dmitri Medvedev au Kremlin. C'était la meilleure manière de préserver les intérêts de l'élite au pouvoir. Elle est très significative. Pour la première fois, il a été sifflé à l'automne dernier, lors d'une manifestation sportive. Maintenant, il craint d'apparaître en public. Bientôt, les automobilistes moscovites klaxonneront au passage de son cortège. Il est impossible de gouverner en étant ainsi chahuté et méprisé. En réalité, il perd chaque jour de sa force et de sa légitimité. Songez que 90 % des policiers sont contre lui, et les officiers intermédiaires de l'armée le détestent. Pour moi, il n'y a aucun doute : nous sommes au dernier chapitre de la biographie politique de Poutine. PROPOS RECUEILLIS PAR AXEL GYLDÉN ET ALLA CHEVELKINA