L'accord de " sortie de crise " conclu en Ukraine le 21 février dernier sous l'égide de l'Union européenne ne pouvait laisser la Russie sans réaction parce qu'il scellait la défaite du président pro-russe Viktor Ianoukovitch. Les Jeux olympiques de Sotchi clôturés, Vladimir Poutine n'a pas tardé à lancer des représailles en envahissant la Crimée, région à dominante russophone de l'Ukraine. Cette invasion aux relents, pour certains, de guerre froide laisse les Occidentaux désemparés. Jusqu'où ira le président russe ? Revue des questions que pose la nouvelle crise de Crimée.
...

L'accord de " sortie de crise " conclu en Ukraine le 21 février dernier sous l'égide de l'Union européenne ne pouvait laisser la Russie sans réaction parce qu'il scellait la défaite du président pro-russe Viktor Ianoukovitch. Les Jeux olympiques de Sotchi clôturés, Vladimir Poutine n'a pas tardé à lancer des représailles en envahissant la Crimée, région à dominante russophone de l'Ukraine. Cette invasion aux relents, pour certains, de guerre froide laisse les Occidentaux désemparés. Jusqu'où ira le président russe ? Revue des questions que pose la nouvelle crise de Crimée. La victoire des Européens à Kiev contrecarre l'ambition de Vladimir Poutine de redorer le prestige de la Grande Russie et enfonce un coin dans son projet de restaurer une zone d'influence russe sous la forme d'une Union eurasienne alliant des républiques de l'ancienne URSS. " Même si la crainte d'une contagion insurrectionnelle immédiate en Russie ou en Biélorussie est probablement peu réaliste, Vladimir Poutine ne peut admettre le principe du renversement du pouvoir par une insurrection spontanée, observe Iaroslav Lebedynsky, historien auteur de La Crimée, des Taures aux Tatars (L'Harmattan). D'où le discours sur la "légitimité" que conserverait le président déchu Ianoukovitch. " Les Russes justifient d'ailleurs leur intervention en Crimée par l'appel lancé par le même Viktor Ianoukovitch. La Crimée est peuplée à 60 % de Russes, à 22 % d'Ukrainiens (dont une partie est russophone), à 12 % de Tatars (musulmans)... Elle bénéficie d'un statut de république autonome au sein de l'Ukraine qui lui octroie de larges compétences en matières économique et culturelle. Ce fut déjà " le fruit d'un compromis entre le respect du droit international et des frontières et les velléités d'indépendance ou de rattachement à la Russie manifestées par les Russes de Crimée dans la première moitié des années 1990 ", aux premières heures de l'indépendance de l'Ukraine, explique Iaroslav Lebedynsky. Ancienne terre russe, la Crimée ne fut cédée à Kiev qu'en 1954 en hommage au 300e anniversaire du rattachement de l'Ukraine à la Russie par un Nikita Khrouchtchev qui n'imaginait pas, à l'époque, la chute et la dislocation de l'URSS... Bien que contraire au droit international, l'invasion de la Crimée n'a donc pas la même signification politique et symbolique que l'entrée de troupes russes dans l'est russophone de l'Ukraine, à Kharkiv ou à Donetsk. Si pareil acte devait intervenir, une ligne rouge serait franchie qui donnerait une autre dimension au conflit. Pour Iaroslav Lebedynsky, l'opposition entre une Ukraine ukrainophone (l'ouest du pays) et une Ukraine russophone (est et sud) est simplificatrice. " Une bonne partie des insurgés de Kiev (ville largement russophone) s'exprimait en russe. Faut-il rappeler qu'Ioulia Timochenko elle-même est issue d'une famille russophone ? L'affrontement se fait plutôt entre les Ukrainiens qui veulent échapper définitivement à la tutelle russe et qui souhaitent que l'Ukraine se développe en fonction de son identité et de son génie propres, et une population dont les idées et les représentations politiques résultent de siècles de russification et portent encore l'empreinte des schémas soviétiques ", insiste l'historien. Il n'empêche qu'une fracture existe, qu'elle s'est encore creusée avec le refus du président Ianoukovitch de ratifier l'accord d'association proposé par l'Union européenne et que le pouvoir à Kiev issu de la révolution n'a pas contribué à la réduire. L'adoption par les parlementaires dans la confusion de la transition d'une loi annulant le statut du russe comme deuxième langue officielle (édicté à l'été 2012 sous la présidence Ianoukovitch) était incontestablement une erreur que l'Union européenne n'a pas suffisamment dénoncée. Kiev réussira-t-il à donner aux russophones de l'est entrés en résistance des garanties quant au respect de leurs droits ? Des ressemblances et des différences existent avec l' " invasion " par la Russie en 2008 de l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, territoires géorgiens. Similitudes. Dans les deux cas, la Russie tente de reconstituer son glacis impérial au détriment des anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes. Et les conséquences de l'intervention de Moscou pourraient s'avérer similaires : sécession de facto de la Crimée et reconnaissance par la seule Russie. Divergences. " La comparaison est contestable, souligne Iaroslav Lebedynsky. En 2008, l'armée géorgienne avait attaqué l'Ossétie du Sud, indépendante de fait depuis 1992 et dont la population avait déjà subi un premier conflit de ce type : l'intervention russe pouvait paraître revêtir une certaine légitimité. En Crimée, la population russe, et plus largement russophone, n'a jamais fait l'objet de la moindre discrimination ou pression (sans parler de violence) de la part du pouvoir central ukrainien. Les Russes de Crimée détiennent le pouvoir local et l'autonomie est très large. Le prétexte avancé pour l'intervention russe ne tient donc pas. " Autre différence, périphérique quoique... : trois mois et demi après le début de la crise ukrainienne, on ne voit pas émerger le duo Sarkozy-Solana (président en exercice et diplomate en chef de l'UE de l'époque) qui réussira à convaincre les belligérants du conflit ukrainien de privilégier l'apaisement. Le différentiel de puissance économique et militaire entre les Etats-Unis et la Russie est trop grand ; la convergence d'intérêts sur certains dossiers (Syrie, Iran) est trop forte ; la volonté de coopération de l'Union européenne avec Moscou est trop vive pour que l'on puisse dresser une comparaison avec l'époque de la guerre froide, dans un monde devenu, qui plus est, multipolaire. C'est le constat de Bruno Tertais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (1). Pourtant, la visite du secrétaire d'Etat américain John Kerry, le 4 mars à Kiev, et le mouvement vers la mer Egée du porte-avions USS George H.W. Bush donnent une portée nouvelle à l'implication américaine, jusqu'alors timide, dans le dossier. Sauf s'il a définitivement perdu " tout contact avec la réalité " comme l'aurait affirmé la chancelière allemande Angela Merkel, Vladimir Poutine n'ignore pas tout ce qu'il a à perdre dans une confrontation directe avec les Occidentaux alors que ses Jeux olympiques de Sotchi ont signé le retour en grâce de la Russie. En envahissant la Crimée et en renvoyant le 4 mars dans leurs casernes les militaires qui avaient participé à un exercice lourd de menaces au-delà de la frontière orientale de l'Ukraine, le maître du Kremlin indique qu'il connaît la ligne rouge qu'il ne peut pas franchir. Les sanctions économiques préparées par l'Union européenne et les Etats-Unis devraient aussi y contribuer. Somme toute, le Mondial de football en 2018 en Russie, autre moment d'hypercélébration de la grandeur " poutinienne ", c'est déjà demain. (1) Le Monde du 26 février dernier.10_64_10_104_2014_03_04_11_08_13.xmlPar Gérald Papy; G.P." En envahissant la Crimée, Poutine indique qu'il connaît la ligne rouge qu'il ne peut pas franchir "