En ce mois de septembre où la circulation augmente à vue d'oeil, les files sont le quotidien de nombre d'entre nous. Les automobilistes tambourinent sur leur volant avec impatience et vont même jusqu'à donner du klaxon si la voiture qui les précède ne démarre pas assez vite au feu rouge. Çà et là, on voit même l'un ou l'autre inconscient s'engager sur un carrefour déjà saturé, bloquant encore un peu plus les autres usagers... et sur l'autoroute, gare aux chauffeurs qui vous collent au pare-chocs ou vous dépassent par la droite ! Comment expliquer que même les plus calmes et les plus courtois de nos concitoyens en viennent parfois à présenter des comportements inadaptés lorsqu'ils sont au volant, allant jusqu'à oublier les règles de politesse les plus élémentaires ? " Dans la circulation, notre cerveau reptilien prend le pas sur notre cerveau humain, résume Ludo Kluppels, spécialiste en psychologie de la circulation à l'institut Vias, le centre d'expertise belge pour la sécurité routière. La réflexion logique cède donc largement la place aux automatismes et aux réflexes. "
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En ce mois de septembre où la circulation augmente à vue d'oeil, les files sont le quotidien de nombre d'entre nous. Les automobilistes tambourinent sur leur volant avec impatience et vont même jusqu'à donner du klaxon si la voiture qui les précède ne démarre pas assez vite au feu rouge. Çà et là, on voit même l'un ou l'autre inconscient s'engager sur un carrefour déjà saturé, bloquant encore un peu plus les autres usagers... et sur l'autoroute, gare aux chauffeurs qui vous collent au pare-chocs ou vous dépassent par la droite ! Comment expliquer que même les plus calmes et les plus courtois de nos concitoyens en viennent parfois à présenter des comportements inadaptés lorsqu'ils sont au volant, allant jusqu'à oublier les règles de politesse les plus élémentaires ? " Dans la circulation, notre cerveau reptilien prend le pas sur notre cerveau humain, résume Ludo Kluppels, spécialiste en psychologie de la circulation à l'institut Vias, le centre d'expertise belge pour la sécurité routière. La réflexion logique cède donc largement la place aux automatismes et aux réflexes. " Ce cerveau reptilien est la partie la plus archaïque de notre cerveau, celle qui est responsable des fonctions primaires et des réactions rapides et impulsives guidées par nos réflexes. Ce système bien utile permettait à nos lointains ancêtres de décider en un éclair, face à un danger, s'il valait mieux fuir, se figer ou se battre. Le cerveau humain ou néomammalien ne s'est développé que plusieurs millions d'années plus tard et gère notamment des fonctions comme l'empathie, la conscience ou le sens éthique ; c'est grâce à lui que nous sommes capables de réfléchir et de poser des choix conscients. " La conduite automobile est toutefois affaire de réflexes bien plus que de réflexion logique, parce qu'elle nécessite des gestes techniques que nous allons, au fil du temps, apprendre à réaliser en pilote automatique... mais aussi et surtout parce que la majorité des situations rencontrées dans la circulation imposent de réagir en une fraction de seconde, souligne Ludo Kluppels. Dans un contexte où nous n'avons pas le temps de réfléchir, notre cerveau humain est désactivé. " Et du coup, nous ne tenons plus ou guère compte des autres usagers de la route ! " Même si nous n'y sommes pratiquement jamais seuls, la circulation n'est pas perçue comme un environnement social, poursuit l'expert. La voiture est comme une cage en métal qui nous isole du monde extérieur et, dans l'intimité de notre véhicule, nous nous permettons toutes sortes de choses (nous curer le nez, chanter à tue-tête...) que nous ne ferions jamais, par exemple, dans la salle d'attente de notre médecin. De même, certains conducteurs n'hésitent pas à forcer le passage ou à changer sans cesse de bande de circulation sur l'autoroute, alors qu'il ne leur viendrait pas à l'esprit de faire de même à la caisse du supermarché : à proximité directe des autres, ils sont beaucoup plus enclins à se tenir aux règles de la vie en société. En voiture, nous nous sentons parfois tellement intouchables et tellement focalisés sur notre objectif - arriver à destination le plus vite possible - que les autres usagers de la route deviennent à nos yeux autant d'obstacles à contourner. " S'ajoute à cela que la conduite automobile n'est généralement pas perçue comme une activité en soi, mais comme un moyen de se déplacer d'un point à un autre... et au volant, il nous arrive donc bien d'être préoccupés par nos activités du quotidien, et moins par ce qui se passe autour de nous. Cela ne pose aucun problème tant que tout " roule ", mais les frustrations ne sont hélas jamais bien loin entre les innombrables facteurs qui échappent à notre contrôle dans la circulation : la chaleur oppressante, une déviation pour cause de travaux, un malotru qui nous coupe le passage, un accident évité de justesse... " Autant de situations qui font monter le stress d'un cran et renforcent nos réactions primaires. Celles-ci restent heureusement le plus souvent dans les limites du raisonnable, mais ce n'est pas toujours le cas. Songez par exemple aux formes extrêmes d'agressivité au volant, qui voient des conducteurs perdre complètement leur sang-froid, ou au sentiment de panique qui les pousse à fuir après avoir provoqué un accident : là encore, c'est leur cerveau reptilien qui les guide. Ils risquent alors de céder à l'instinct qui les retient de s'arrêter lorsque l'incident entraînera d'autres problèmes (conduite sous influence, sans permis, sans assurance...). Ce n'est alors que plus tard, lorsque la panique cède la place à la réflexion logique, que la majorité d'entre eux se rendent finalement à la police : le cerveau néomammalien reprend le dessus. " D'après une enquête de sécurité routière réalisée dans le cadre de l'initiative ESRA (E-Survey of Road users' Attitudes), plus d'un quart (28 %) des Belges consulteraient ou enverraient parfois des messages ou e-mails lorsqu'ils conduisent et un sur cinq (22 %) téléphonerait avec son portable à la main. Manifestement, s'agissant de l'usage du smartphone au volant, nous sommes in-cor-ri-gi-bles ! " Cette mauvaise habitude est pourtant associée d'une manière ou une autre à environ un quart des accidents avec lésions corporelles, souligne Ludo Kluppels. Il suffit en effet d'une seconde d'inattention pour compromettre notre sécurité et celle des autres, et même les appels mains libres ne sont d'ailleurs pas sans danger : nous sommes convaincus de tout voir autour de nous, mais c'est faux. Nous avons réalisé un test lors duquel les conducteurs devaient effectuer un trajet en passant un coup de fil avec un kit mains libres tandis qu'un casque spécial enregistrait les mouvements de leurs yeux. Conclusion ? Pendant qu'ils téléphonaient, ils regardaient bien la voiture devant eux mais beaucoup moins leurs rétroviseurs et les autres usagers de la route... et lorsque nous leur soumettions à l'issue du test à une série de photos, ils ne reconnaissaient pas ou guère les endroits qu'ils avaient traversés. " Comment expliquer, dès lors, que tant de conducteurs sont convaincus qu'ils sont capables d'utiliser leur GSM sans risque ou, plus largement, que nous pensons conduire mieux que la moyenne ? " C'est ce que les psychologues appellent l'illusion de supériorité : nous avons tous tendance à nous croire supérieurs à la masse. C'est un mécanisme de défense de notre cerveau qui nous incite à minimiser ou sous-estimer nos erreurs parce que nous savons d'où elles viennent... et à amplifier celles des autres parce que nous n'avons pas conscience de ce qui les a provoquées. Cette réaction tout à fait naturelle n'est d'ailleurs pas limitée à la circulation. " Dans le futur, la psychologie de la circulation pourrait nous aider à remédier à un certain nombre de problèmes particulièrement délicats en matière de mobilité. De nombreuses expériences se concentrent actuellement sur le " nudging ", une technique qui permet d'influencer nos automatismes. L'idée sous-jacente est que, la conduite automobile étant une activité largement inconsciente, solliciter uniquement la réflexion au travers de campagnes ou de moyens de signalisation n'a finalement guère de sens. Mieux vaut au contraire influencer les chauffeurs en agissant sur leur inconscient, en aménageant les routes d'une manière telle que le comportement souhaité relève de l'évidence, par exemple. Un passage pour piétons dessiné en trois dimensions pour créer l'impression d'un dos-d'âne nous incitera ainsi spontanément à lever le pied en zone 30. Quid des voitures autonomes ? Quel sera leur impact sur la sécurité routière ? " Nous savons qu'en cas de problème, les conducteurs actuels réagissent généralement en une fraction de seconde. Ce ne sera vraisemblablement plus le cas dans un véhicule partiellement automatisé : lorsque nous ne sommes pas pleinement concentrés sur la conduite, notre temps de réaction s'allonge facilement de quelques secondes. Plus l'automatisation sera poussée, plus il sera important de tenir compte de son impact sur le comportement au volant. Un défi non négligeable ! "