On ne devrait faire de la politique qu'avec des principes, jamais avec des discours : la rigueur des premiers résiste tellement mal aux méandres des seconds ! Oh, ne feignons pas de découvrir la loi du genre. Calculs personnels, échéances électorales, renvois d'ascenseur et autres arrangements d'arrière-salle sont légion : les hommes et les femmes politiques ne manquent pas d'occasions, d'excuses ou d'ambitions pour travestir les mots qu'ils faisaient leurs autrefois, et encore moins pour trahir une idée qu'ils avaient défendue avec courage. Tout cela est humain. Terriblement humain. On leur pardonne d'autant plus volontiers qu'on ne leur demande pas d'être des surhommes.
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On ne devrait faire de la politique qu'avec des principes, jamais avec des discours : la rigueur des premiers résiste tellement mal aux méandres des seconds ! Oh, ne feignons pas de découvrir la loi du genre. Calculs personnels, échéances électorales, renvois d'ascenseur et autres arrangements d'arrière-salle sont légion : les hommes et les femmes politiques ne manquent pas d'occasions, d'excuses ou d'ambitions pour travestir les mots qu'ils faisaient leurs autrefois, et encore moins pour trahir une idée qu'ils avaient défendue avec courage. Tout cela est humain. Terriblement humain. On leur pardonne d'autant plus volontiers qu'on ne leur demande pas d'être des surhommes.Il est cependant des marches arrière qui laissent un goût amer : celle que vient d'effectuer Louis Michel en matière de droit de vote des étrangers, par exemple. La commission de l'Intérieur du Sénat examine en effet une proposition de loi visant à octroyer, pour les élections communales, le droit de vote aux étrangers non-ressortissants européens. L'idée déplaît souverainement au VLD, parti du Premier ministre : en cette matière en tout cas, les libéraux flamands chassent sur des terres électorales très proches de celles de l'extrême droite flamande. Qu'à cela ne tienne : Louis Michel a donc volé au secours de son partenaire gouvernemental, décrétant que le dossier devrait être reporté à la prochaine législature. Si cet inadmissible coup de pied dans le travail parlementaire a réjoui le VLD, il a sérieusement indisposé les autres partenaires de l'arc-en-ciel. La plupart des socialistes et des écologistes soutiennent en effet la proposition de loi. On a donc assisté, mardi dernier, à une séance surréaliste en commission du Sénat, où l'on a vu les sénateurs discourir (presque) comme si de rien n'était alors que le texte a de foprtes chances d'être enterré (lire l'analyse d'Isabelle Philippon en p.19). Pourquoi Louis Michel vient-il de piper aussi brutalement le jeu démocratique ? Parce qu'il se voit déjà dans la peau du prochain Premier ministre ? Et parce que cette ambition, croit-il, ne pourra être assouvie qu'avec l'aval du VLD ? L'hypothèse est sur les lèvres de tous les observateurs politiques. Le calcul paraît cependant boiteux. Outre le fait que les francophones risquent fort de ne plus jamais se voir gratifier d'un Premier dans l'état actuel de la donne communautaire, le report du débat sur le droit de vote aux non-Européens à la législature suivante offre une voie royale à la propagande du Vlaams Blok pour la prochaine campagne électorale. Ce qui ne manquera pas de fragiliser les socialistes flamands qui avaient eu le courage, eux, de défendre la proposition, malgré un électorat peu mobilisé en ce sens. Plus grave, l'intervention du vice-Premier ministre libéral jette une lumière crue sur les moeurs politiques. Ce qui vient de se passer est choquant, en raison notamment de la personnalité de son auteur. Synthèse bougonne et bouillonnante d'un libéralisme qui aime se donner des accents sociaux, chantre tonitruant d'une idée certaine de la démocratie, donneur de leçons aux amateurs de ski en Autriche, grand pourfendeur de dictateurs sud-américains, le ministre des Affaires étrangères est un personnage entier, qui se présente volontiers comme un homme de convictions humanistes. Son calcul actuel en paraît d'autant plus regrettable. Il est bon de se rappeler que l'intérêt du monde politique pour l'octroi du vote, aux communales, aux ressortissants non européens est né au lendemain de la découverte du calvaire subi par la petite Loubna Benaïssa. Surfant sur la vague d'émotion populaire qui rapprocha, un trop court instant, les Belges et la communauté immigrée, certains hommes politiques -et Michel ne fut pas le moins convaincant- entonnèrent des hymnes vibrants à une intégration accrue de tous ces non-Européens qui avaient élu domicile en Belgique pour y vivre, y travailler, y payer des impôts, et y mourir... On connaît déjà l'argument que l'on ne manquera pas de nous opposer : la politique est "l'art du possible". Le parcours des dossiers est toujours sinueux et un changement d'orientation en cours de route relève de cet indispensable pragmatisme sans lequel toute avancée serait impossible. Après tout, mettre quelques gouttes d'eau dans un vin qui, trop corsé, ne rallierait pas une majorité de palais relève du processus démocratique. Le hic, c'est que ce constat, a priori recevable, ne s'applique pas ici : aucun argument de fond sur le contenu de la proposition de loi n'a été avancé. Seule l'opportunité politique semble avoir été convoquée. A ceux qui saisissent mal la nuance existant entre amender et abdiquer, rappelons donc que cette différence a la largeur d'un fossé. Et que ce fossé est le même que celui qui éloigne de plus en plus l'opinion de la vie politique. L'idéal, cette utopie sans laquelle le progrès n'aurait aucun sens, est trop souvent relégué au vestiaire des accessoires inutiles. En lieu et place surgissent des contorsions idéologico-verbeuses qui ne trompent personne, même pas celui qui les prononce. Ces trahisons rendent la politique souvent grotesque -ah, les paillettes médiatiques !-, rarement enthousiasmante -ce qui ne serait qu'un moindre mal-, mais, surtout, de moins en moins crédible -et cela, c'est très dommageable. En termes immédiats, Louis Michel ne prend guère de risques. Le droit de vote des immigrés ne passionne pas les foules. C'est pour la même raison peu glorieuse, d'ailleurs, que les écologistes et les socialistes du gouvernement ont, jusqu'à présent, avalé la couleuvre sans excès de gesticulations. Mais que l'on nous épargne alors les discours lénifiants sur les rapprochements culturels, la lutte contre le racisme au quotidien, les politiques d'intégration et autres étendards à vocation purement décorative dans le chef des moralisateurs.