On lui doit la première mauvaise nouvelle de l'année : selon Olivier De Schutter, 2009 verra le nombre d'affamés dans le monde dépasser le cap du milliard, en raison de la crise alimentaire. Voilà qui jette un froid sur les innombrables bons v£ux qui continuent de s'échanger après les agapes de la Saint-Sylvestre. Nommé en 2008 rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, ce brillant juriste d'à peine 40 ans, spécialiste de la mondialisation économique et de ses effets sur les droits de l'homme, vient de publier un rapport éclairant sur l'Organisation mondiale du commerce (OMC). " Mes conclusions sont négatives sur les capacités du commerce international à garantir la sécurité alimentaire à long terme ", commente-t-il sobrement. Autrement dit, selon lui, il faut en finir avec cette " croyance aveugle " que l'agriculture peut s'adapter, sans régulation des prix, à un marché mondial spéculatif et volatil.
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On lui doit la première mauvaise nouvelle de l'année : selon Olivier De Schutter, 2009 verra le nombre d'affamés dans le monde dépasser le cap du milliard, en raison de la crise alimentaire. Voilà qui jette un froid sur les innombrables bons v£ux qui continuent de s'échanger après les agapes de la Saint-Sylvestre. Nommé en 2008 rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, ce brillant juriste d'à peine 40 ans, spécialiste de la mondialisation économique et de ses effets sur les droits de l'homme, vient de publier un rapport éclairant sur l'Organisation mondiale du commerce (OMC). " Mes conclusions sont négatives sur les capacités du commerce international à garantir la sécurité alimentaire à long terme ", commente-t-il sobrement. Autrement dit, selon lui, il faut en finir avec cette " croyance aveugle " que l'agriculture peut s'adapter, sans régulation des prix, à un marché mondial spéculatif et volatil. De fait, le résultat est tragique : des pays autosuffisants sur le plan alimentaire se sont réorientés vers l'exportation de café ou de sucre, et doivent aujourd'hui importer, au prix fort, de quoi nourrir leurs populations. D'où la perte de " souveraineté alimentaire ", une notion qui rompt avec l'organisation actuelle des marchés agricoles mise en £uvre par l'OMC. " Vos lecteurs doivent se rendre compte qu'on se trouve dans une voie sans issue, poursuit De Schutter. Savez-vous que l'agriculture utilise 70 % de nos ressources en eau douce, est responsable de 30 % des gaz à effet de serre ? Au final, on a réussi à produire des quantités considérables de nourriture, mais on n'a absolument pas réussi à faire diminuer la faim dans le monde. Et donc je suis très inquiet. " Il estime que l'OMC est en crise de légitimité : " Comme elle n'appartient pas au système des Nations unies, elle est restée trop longtemps à l'écart des droits de l'homme et des questions d'environnement. Aujourd'hui, elle tente de se rapprocher des agences de l'ONU. "En parlant, De Schutter privilégie toujours les réponses claires et précises. Sans jamais s'emporter. Fils d'ambassadeur, a-t-il appris à garder la mesure en toute chose ? Ses convictions sont pourtant bien ancrées, mais il préfère la lente persuasion aux coups de gueule susceptibles de crisper ses interlocuteurs. A cet égard, il est à l'opposé de son prédécesseur, le Suisse Jean Ziegler, qui n'hésitait pas à qualifier la promotion des biocarburants de " crime contre l'humanité ". " Contrairement à Ziegler qui travaillait en solitaire, De Schutter s'appuie sur des dynamiques actives au Nord et au Sud, comme les sociétés civiles et les parlements, souligne Jean-Jacques Grodent, de l'ONG belge SOS Faim. Il n'est pas enfermé dans une démarche idéologique comme Ziegler, il est beaucoup plus pragmatique. " Plutôt que de se mettre à dos les institutions et d'écarter l'industrie agroalimentaire, De Schutter tente d'y trouver des ouvertures et de faire évoluer les mentalités. " Il se considère comme un porte-parole de la souveraineté alimentaire dans des lieux qui, a priori, ne sont pas sensibles à ce genre d'approche ", ajoute Grodent. A l'UCL, son collègue Pierre d'Argent le couvre d'éloges : " Un citoyen militant, mais sérieux, et désireux de changer le monde à travers le droit. " Du côté des ONG de droits de l'homme, il jouit de la même réputation flatteuse, depuis qu'il a dirigé, de 2004 à 2007, la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH). Il a également coordonné le réseau d'experts indépendants sur les droits fondamentaux. Celui-ci a donné naissance en 2007 à l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne, restée peu connue. Chaque année, il présentait un rapport très argumenté sur les droits de l'homme dans les pays membres. De Schutter, un allié des pays du Sud ? " Très clairement, répond tout de go Grodent. Mais il ne reprendra pas le discours de la société civile parce qu'il est porté par elle, mais tout simplement parce qu'il y croit. " Du coup, il contribue à atténuer le clivage Nord-Sud qui continue de polariser l'ONU. Sa soif de justice viendrait-elle d'une enfance qui l'a mené de l'Inde au Rwanda, en passant par l'Arabie saoudite ? Même si ces pays l'ont beaucoup marqué, " ce n'est pas tellement mon enfance qui inspire mon action, mais celle de mes trois mômes, relève-t-il. Si on ne prend pas des mesures radicales, leur avenir est menacé ". Marié à une juge, établi à Ixelles, ce bourreau de travail (au CV de 27 pages !) est également professeur à l'UCL, au Collège d'Europe de Natolin (Pologne), et professeur invité à l'université Columbia, à New York. Sa charge de rapporteur lui ouvre bien des portes, mais elle n'est pas rémunérée. " Cela me garantit une certaine indépendance ", observe-t-il. Ses loisirs ? Lire, lire et encore lire. Surtout des ouvrages d'économie. Il avoue un engouement pour la peinture abstraite : " En les regardant, des choses me viennent que je ne trouve pas ailleurs, de l'ordre de l'émotion et de l'inspiration. " Une passion paradoxale, car rien de plus concret que le droit de manger à sa faim. François Janne d'Othée