La responsable de la communication avait prévenu : " Teresa Margolles est un oiseau de nuit, mieux vaut ne pas programmer d'interview avant midi. " Confirmation le jour même par l'équipe en place qui assure que la plasticienne s'est couchée à 3 heures du matin, emportée par la réalisation d'une pièce conçue pour Tu t'alignes ou on t'aligne. La Mexicaine a décidé de ne pas compter son temps, elle qui revient en Belgique pour la cinquième fois dans le but de calibrer avec la plus grande justesse cette proposition risquant de faire date. Le tout en bonne intelligence avec Nancy Casielles, commissaire de l'événement, et traductrice espagnol-français pour l'occasion. C'est pourtant à l'heure pile qu'arrive cette artiste qui s'est taillé une réputation internationale à la faveur d'une oeuvre qui n'a de cesse de " présenter la violence sans la représenter ", selon le mot de Caroline Perrée, chercheuse au Centre d'études mexicaines.
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La responsable de la communication avait prévenu : " Teresa Margolles est un oiseau de nuit, mieux vaut ne pas programmer d'interview avant midi. " Confirmation le jour même par l'équipe en place qui assure que la plasticienne s'est couchée à 3 heures du matin, emportée par la réalisation d'une pièce conçue pour Tu t'alignes ou on t'aligne. La Mexicaine a décidé de ne pas compter son temps, elle qui revient en Belgique pour la cinquième fois dans le but de calibrer avec la plus grande justesse cette proposition risquant de faire date. Le tout en bonne intelligence avec Nancy Casielles, commissaire de l'événement, et traductrice espagnol-français pour l'occasion. C'est pourtant à l'heure pile qu'arrive cette artiste qui s'est taillé une réputation internationale à la faveur d'une oeuvre qui n'a de cesse de " présenter la violence sans la représenter ", selon le mot de Caroline Perrée, chercheuse au Centre d'études mexicaines. Sa marque de fabrique ? Mettre en présence de manière métonymique la mort et le visiteur... à en avoir froid dans le dos. Qui en doute peut en recevoir la confirmation en ce moment à la 58e Biennale de Venise où La Busq?eda, installation emblématique autour des féminicides inexpliqués de Ciudad Juárez, a fait forte impression. Le dispositif se compose de trois panneaux de verre tagués et sales où sont collés des avis de recherche figurant des visages de femmes. A intervalles réguliers, un son de basse fréquence fait vibrer les parois, laissant planer le spectre d'une menace diffuse mais imminente. Le tout pour un écho métaphorique à une situation criminelle non élucidée et toujours d'actualité : ces meurtres perdurent. La mise de Teresa Margolles (1963, Culiacan) est reconnaissable entre mille : lunettes noires, veste The North Face de la même couleur et paire de Doc Martens taillée pour la maraude. Il y a aussi ses yeux que l'on devine grossièrement soulignés de khôl et sa casquette enfoncée sur le crâne d'où émergent deux longues tresses noir de jais. Prenant place, elle choisit de conjurer les stigmates de la nuit avec une bière. De l'autre côté de la table, on savoure la chance unique de converser avec cette femme puissante et jamais résignée, qui a choisi les arts plastiques, pas l'activisme, pour adresser des réponses fermes aux silences insupportables du monde. Vous avez passé la nuit à mouler une pièce avec de l'acier récupéré sur le site, fermé en 2012, des Forges de la Providence... Oui, j'en garde un souvenir fort lié à l'odeur de l'acier fondu. C'est cette odeur qui, dans les années 1950, imprégnait la ville de Charleroi, la vie quotidienne et le travail lui-même. Elle porte le souvenir d'un monde englouti que j'ai encore pu ressusciter mais dont la disparition est inéluctable. A la place, de nouvelles senteurs apparaissent, celles du plastique, des vêtements neufs, des parfums de synthèse. Le caractère postindustriel de Charleroi a-t-il contribué à vous faire exposer ici ? La thématique d'une ville qui change de destin me fascine. L'idée d'une mue incertaine, avec le vide entre deux états que cela engendre, m'intéresse beaucoup. Ce vide s'inscrit à même l'architecture. Je pense aux nombreux bâtiments abandonnés que je perçois comme des cadavres sociaux... Je suis revenue plusieurs fois pour en faire l'expérience. La rencontre avec la ville de Charleroi a modifié le contenu même de l'exposition. Il n'était plus question de donner à voir uniquement des oeuvres antérieures, j'ai voulu produire de nouvelles pièces entretenant un lien direct avec la cité. Votre manière de travailler repose sur un principe d'immersion... Partout où je vais, j'emmène mon appareil photo, ma caméra et mon ordinateur, mais mon meilleur outil de travail, c'est ma paire de Doc Martens. Je marche encore et encore à travers les rues. La rue a beaucoup à dire, surtout ici où nombreuses sont les personnes qui y vivent. Au Mexique, une grande partie de mon oeuvre, je l'ai glanée dans un lieu encore plus révélateur : la morgue. J'ai même obtenu un diplôme de médecine légale pour cela. C'est à partir de cet endroit clinique que l'on comprend un territoire. Une morgue est le baromètre d'une société. De quoi les gens meurent, l'état dans lequel arrivent les corps en disent long sur la réalité quotidienne. N'ayant pas eu d'autorisation pour y pénétrer à Charleroi, je me suis concentrée sur la rue, qui est en quelque sorte l'antichambre de la morgue. Quelle est l'image mentale que vous vous faites aujourd'hui de Charleroi ? Comment avez-vous compris cette ville ?Je ne prétends pas l'avoir comprise, c'est un périmètre urbain complexe. Mon intention est d'apporter une réponse plastique à ce que j'ai pu voir et ressentir. Ces impressions sont très différentes de ce que je pouvais imaginer. J'ai forgé mon opinion sur la Belgique à partir de la lecture du journal qui m'a suggéré un pays à la pointe de l'Europe. J'avais l'image des institutions européennes donnant le ton en matière d'économie et de droit à coups d'exigences et de décrets. Quand je me promène à Charleroi, je me demande où tout cela a bien pu passer. Qu'est-ce qui a été mis en place pour les gens dans la rue, pour ceux qui sont dépendants à la drogue ? Cette confrontation a suscité plus de questions que de réponses... Est-ce pour cette raison que vous avez multiplié les échanges avec les laissés-pour-compte de la ville ?Oui. J'ai voulu écouter ce qu'ils avaient à dire. J'ai vraiment été frappée par le nombre de jeunes, manifestement originaires d'ici, en train de mendier dans la rue. Moi qui viens d'une nation que la violence consume, je ne m'attendais pas à trouver cela dans un pays où règne la paix. Ce que j'ai vu, au coeur de l'Europe, a quelque chose de très punk, c'est le règne du no future. Il faut bien garder en tête qu'il s'agit d'une réflexion d'artiste et pas d'économiste. Vous avez réalisé des moulages à partir des visages de personnes rencontrées dans la rue... Cela a été une expérience bouleversante, notamment lorsque l'un de ces masques en plâtre s'est rompu car la jeune femme que nous avions choisie s'est mise à pleurer car elle voyait sa vie défiler et en même temps ne comprenait pas que l'on puisse s'intéresser à elle. J'ai choisi de ne montrer que le négatif de ces moulages car ce qui m'intéresse, c'est le vide, ce que l'on ne voit pas, ce que l'on ne voit plus. Ces personnes qui hantent les rues sont à proprement parler celles sur lesquelles le regard ne s'arrête plus. Je voulais aller bien plus loin que le portrait photographique qui maintient à distance. J'éprouvais le besoin et l'envie que ces gens se sentent touchés, caressés, eux que la police désigne par le terme " walking dead ", mort-vivant. Le début du processus de l'oeuvre commence par un geste symbolique fort et empathique : le visage est oint avec de la vaseline. Ce que je veux montrer, c'est l'intégrité, la dignité et la résistance dont font preuve ces personnes. Y a-t-il une dimension de réparation dans votre oeuvre ?Je n'en sais rien. Je ne m'analyse pas. Mon domaine, c'est l'art. L'art est la tranchée depuis laquelle je jette des cocktails Molotov. De tragique, alors ?Je ne recherche pas la tragédie, c'est la tragédie qui me cherche. Je viens d'un pays où toutes les familles y sont confrontées. Lorsque je suis arrivée à Charleroi, cette même souffrance m'a tendu les bras. Tu t'alignes ou on t'aligne : comment faut-il comprendre le titre de l'exposition ?En 2007, lors d'une exposition à Mexico, j'ai proposé un nouveau décalogue, à partir de dix phrases trouvées dans les journaux qui étaient en réalité des messages écrits sur des bouts de papier adressés par des narcotrafiquants à leur entourage. J'ai été frappée de constater que le monde ne respectait pas le premier décalogue, celui que l'on attribue à Dieu et qui dit, par exemple, " Tu ne tueras point ", alors qu'il y avait un consensus autour des injonctions violentes. C'est frappant de constater que la loi effective du monde aurait pu être écrite par des criminels. Il me semble que Tu t'alignes ou on t'aligne fonctionne parfaitement dans une société régie par les rapports de force économiques. L'idée est de questionner les nouvelles formes de soumission mais aussi celles de résistance. Pouvez-vous évoquer une oeuvre antérieure particulièrement emblématique qui sera reprise dans le parcours ? Pour moi, la pièce centrale est Pesquisas(NDLR : un long couloir restituant dans un nouveau format trente-trois avis de recherche liés à des jeunes femmes disparues) qui évoque la douloureuse question du féminicide au Mexique. Ces images, des photocopies de mauvaise qualité, résistent à leur façon, tant bien que mal, endommagées qu'elles sont par le temps, par le soleil, par la pluie, par la sueur d'un passant s'appuyant sur ces affiches en attendant le bus... Je suis extrêmement touchée par l'effacement progressif des traits de ces personnes disparues. Il s'agit d'une sorte d'effacement au carré. Chez nous, des villes entières sont tapissées par ces reproductions, elles font partie de l'imaginaire collectif. Les jeunes femmes grandissent en étant confrontées à cela, elles grandissent avec le pressentiment qu'un jour ce soit leur visage qui se retrouve collé au mur.