"Nous sommes passés par de grands moments de solitude... A l'agence, des clients se sont fâchés, d'autres nous ont insultés. " C'est de votre faute si j'ai tout perdu ", disaient-ils. Des collègues se repliaient de temps en temps dans la cuisine, à l'arrière des guichets, pour aller y pleurer en toute discrétion.
...

"Nous sommes passés par de grands moments de solitude... A l'agence, des clients se sont fâchés, d'autres nous ont insultés. " C'est de votre faute si j'ai tout perdu ", disaient-ils. Des collègues se repliaient de temps en temps dans la cuisine, à l'arrière des guichets, pour aller y pleurer en toute discrétion. La direction nous demandait de rassurer les clients. Mais nous n'y croyions plus nous-mêmes. Au point que, quand des instructions nous parvenaient du siège, nous appelions les syndicats pour vérifier si l'information était exacte ! Certains guichetiers se demandaient parfois si les clients croyaient encore un mot de ce qu'ils leur disaient. Le personnel s'est battu pour éviter l'hémorragie et conserver au moins une partie des placements. On s'est tous démenés : on voulait montrer au monde entier que Fortis ne se résumait pas à " ça ". Des clients nous ont aussi soutenus. Ils savaient que, parmi nous, quelques-uns avaient aussi perdu beaucoup d'argent dans la chute de l'action Fortis. Nous avons mal vécu cette crise. Tout s'est effondré d'un coup, alors que la direction nous avait toujours dit que tout allait bien. Pour nous, Fortis était un roc inébranlable. Quand la crise a éclaté et que le Gouvernement fédéral a tenté de trouver une solution pour sauver le groupe en un week-end, à la fin du mois de septembre 2008, la terre s'est arrêtée de tourner pour nombre d'entre nous. Les cadres, conditionnés et moulés dans l'esprit Fortis, sont tombés de très haut. Certains travaillaient dans ce groupe comme dans une secte. Lors de la crise, les salariés qui portaient des pins Fortis à la boutonnière les en ont ôtés : ils avaient honte. En agence, nous découvrions que nous avions été manipulés. On nous avait incités à vendre certains types de placements alors que la direction savait qu'ils étaient dangereux. En toute bonne foi, des guichetiers en avaient vendu aux membres de leur famille ! Lorsque le nom du groupe français BNP Paribas a été cité pour la première fois, nous n'avions qu'une envie : remettre les compteurs à zéro, et, surtout, ne plus nous appeler Fortis. On aurait bien démonté les enseignes nous-mêmes. Avec le recul, en fait, la crise a créé en quelques mois un esprit d'équipe que Fortis n'avait jamais réussi à mettre en place, en termes de culture d'entreprise. En fin de journée, on allait boire un verre entre collègues. Pour se défouler et vider son sac, avant de rentrer chez nous. " "Mon service est désormais divisé en deux groupes : les salariés qui ont perdu de l'argent avec la chute du cours de l'action et les autres. Mais tous ont redouté, à un moment, un crash analogue à celui de la Sabena." (1) Tous les prénoms des témoins ont été modifiés. "Aujourd'hui, le personnel en a assez. Il est temps que tout cela se termine. C'est long. C'est comme l'hiver... " "Les derniers mois ? Un enfer. Nous n'avons pas arrêté de courir après les informations. Nous étions et sommes toujours submergés de courriels et de coups de téléphone. Nous ne savons pas ce que sait exactement la direction, ni ce qu'elle veut bien nous dire. On nous demande en conseil d'entreprise si nous, représentants syndicaux, avons des questions à poser. Mais que peut-on poser comme question, maintenant que l'accord est conclu ? Il n'y a que sur l'emploi que nous tentons de savoir ce qui est prévu. On nous répond que rien ne sera décidé avant octobre." "J'ai trouvé très injuste le départ de Jean-Paul Votron, l'ancien patron de Fortis. Il a fait beaucoup pour développer le groupe, même s'il a peut-être commis des fautes d'appréciation. Il a servi de bouc émissaire alors qu'il fallait sans doute quelqu'un comme lui pour gérer la crise. Lorsque j'ai entendu à la radio, pendant le week-end des 27 et 28 septembre, que le gouvernement planchait sur le sauvetage de Fortis, je me suis demandé de quoi il se mêlait. Nous n'étions donc pas assez forts pour nous en sortir seuls ? Mes sentiments étaient partagés entre l'espoir et l'humiliation d'être repris par un groupe français. A la conférence de presse de présentation de l'accord conclu avec BNP Paribas, tous les projecteurs sont braqués sur son patron, Baudouin Prot : nous ne sommes plus rien. Quand nous rencontrons nos collègues de BNP, le contact se passe bien. ils n'ont pas la grande gueule parisienne que je redoutais. En coulisses, les nouveaux logos Fortis/BNP sont dessinés. Des pins BNP sont distribués au personnel ; certains le portent tout de suite. Moi, je n'aurais pas pu... Une formation est proposée aux cadres du groupe pour qu'ils traversent le mieux possible cette crise, en motivant leurs équipes. D'emblée, le coach nous demande si nos CV sont prêts. " Continuez à travailler au mieux, nous dit-il mais regardez ailleurs, sur le marché de l'emploi. Il faut que vous sachiez ce que vous valez sur le marché. Et, pour tenir le cap, vous devez avoir en tête une porte de sortie. "De cette crise, je ressors plus prudent. A l'avenir, je serai plus attentif à capter tous les signaux et à ne plus suivre aveuglément quiconque. Tout peut arriver. On ne peut être sûr de rien. Fortis était sans doute trop sûre d'elle. " "Aujourd'hui, la direction nous demande de travailler comme avant. Mais nous savons que notre division va disparaître avec le rachat de BNP Paribas. Depuis des mois, il ne se passe pas un week-end sans que j'entende parler de ma foutue boîte. Je n'en peux plus. " "Les jeunes de la salle des marchés s'attendent à ce que leur travail change et ils n'ont pas peur de cette évolution. Les plus âgés tablent sur un plan de départs. Ce sont les salariés de la tranche 40-50 ans qui sont les plus inquiets." "Tout s'est écroulé en deux semaines. Je ne pense pas que, deux mois plus tôt, quelqu'un, au sein de la direction de Fortis, du conseil d'administration ou même de la Commission bancaire, financière et des assurances, ait imaginé une minute que la situation se détériorerait de cette manière, et si vite. Durant les deux ou trois jours qui ont précédé l'intervention du gouvernement, nous avions, au sein de la banque d'affaires de Fortis, le sentiment que le sol s'ouvrait sous nos pieds. Le cours ne cessait de crouler. Emotionnellement, il est très difficile de voir sa société mourir, alors qu'elle était encore peu auparavant dans une dynamique de développement et de croissance. Avec les membres de mon équipe, j'ai été transparent. J'ai organisé des réunions pour que chacun puisse se lâcher un peu. Mais, objectivement, je n'avais pas grand-chose à leur dire parce que je n'en savais pas beaucoup plus qu'eux. Je ne leur ai pas caché que ces journées étaient très éprouvantes pour moi, sur le plan émotionnel. Je les ai aussi encouragés à continuer à se concentrer sur le travail et le service aux clients Après l'intervention du gouvernement, le plus difficile à vivre, cela a été le changement de rythme de travail. Auparavant, je voyageais beaucoup. Plus maintenant. En une fois, la nature de mon travail a totalement changé. Nous savons tous que nous devrons nous adapter car le secteur est en pleine mutation : nous allons sans doute revenir à notre métier de base, ce qui est, en fait, moins excitant. Il y a aussi une certaine inquiétude qui règne parmi nous : nous savons que nous sommes trop nombreux dans les banques. Ces quelques mois ont été très éprouvants. Certains de mes collègues ont dû prendre des somnifères pour pouvoir dormir. J'ai connu, moi, un sérieux creux. Mais c'était aussi enrichissant. Il y a davantage de solidarité aujourd'hui entre collègues. On vivait dans un monde à part. Maintenant, on revient au réel. " "Le plus difficile, durant ces semaines de crise, a été de voir le regard des clients changer. Après 25 ans de métier, cela m'a fait mal. Dans mon agence, mes collègues ont continué à accueillir les gens en souriant et à répondre à toutes leurs questions, parfois avec les larmes aux yeux. Il n'y a pas eu davantage d'absentéisme parmi le personnel, durant la crise. Au contraire, il y avait une volonté d'affirmer une présence, envers et contre tout. On a fait le gros dos. On a vécu la crise dignement. Fortis a été au centre d'un véritable lynchage médiatique, alors qu'elle n'était pas la seule banque à connaître des difficultés. Les médias ne se rendent pas compte de l'impact de leurs informations et de leurs titres sur la population. " Laurence van Ruymbeke; Pierre, guichetier dans une agence de la périphérie liégeoise; Marie (1), em