Il court, il court. Pas le furet, mais le Chat (avec une majuscule, s'il vous plaît). Ou plutôt son père : Philippe Geluck, qui bosse comme un dératé. Tout ça pour que le matou récolte les honneurs... Ce 11 octobre, la première " place du Chat " sera inaugurée à Hotton, en province de Luxembourg. Trois jours plus tard, les éditions Casterman publieront Une vie de Chat, célébrant dignement les 25 ans du félin. Alors, dessiner le Chat, une vie de chien ? Geluck rigole d'abord un bon coup. Avant de redevenir tout à coup sérieux, presque grave : " Cela pourrait le devenir. Grâce au Chat, je mène une vie passionnante. Mais elle implique un rythme exigeant. Est-ce que j'en fais trop ? Pour la première fois, je me pose la question. Le burn-out ne guette pas que les autres. Je vais devoir m'habituer à en faire moins, alors que, jusqu'à présent, j'avais tendance à en faire toujours plus. "
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Il court, il court. Pas le furet, mais le Chat (avec une majuscule, s'il vous plaît). Ou plutôt son père : Philippe Geluck, qui bosse comme un dératé. Tout ça pour que le matou récolte les honneurs... Ce 11 octobre, la première " place du Chat " sera inaugurée à Hotton, en province de Luxembourg. Trois jours plus tard, les éditions Casterman publieront Une vie de Chat, célébrant dignement les 25 ans du félin. Alors, dessiner le Chat, une vie de chien ? Geluck rigole d'abord un bon coup. Avant de redevenir tout à coup sérieux, presque grave : " Cela pourrait le devenir. Grâce au Chat, je mène une vie passionnante. Mais elle implique un rythme exigeant. Est-ce que j'en fais trop ? Pour la première fois, je me pose la question. Le burn-out ne guette pas que les autres. Je vais devoir m'habituer à en faire moins, alors que, jusqu'à présent, j'avais tendance à en faire toujours plus. " Mais trêve d'inquiétudes ! Philippe Geluck pète la forme. Discuter avec lui s'apparente à une partie de ping-pong. " Je me sens très, très énergique ", lâche-t-il, un brin fanfaron. Il mène une vie d'ascète, mangeant peu, ne buvant plus une goutte d'alcool, fuyant les mondanités et s'astreignant à une séance de gym quotidienne. Tout le contraire du Chat, qui affiche ses rondeurs sans fausse honte et ne crache jamais sur un petit verre de blanc (" Roger, un muscadet ! "). Anecdote révélatrice : au début des années 1990, après les enregistrements de La Semaine infernale, les membres de l'équipe avaient l'habitude de souper tous ensemble dans un bistrot proche de la RTBF. Seuls Jacques Mercier et Philippe Geluck boudaient systématiquement cette troisième mi-temps. Pas à dire, pour la gestion de son temps, cet homme-là est doué. Malgré un agenda toujours au bord de l'implosion, il continue à lire chaque jour, au moins une heure (dernièrement : La Réserve, de Russel Banks). Ce côté parfait gestionnaire lui vaut bien des sarcasmes. On le taxe de businessman, on l'accuse de bouffer à tous les râteliers. De fait, rayon merchandising, la liste est impressionnante : le Chat s'affiche sur des timbres-poste, des boîtes de chocolat Galler, des billets de la Loterie nationale, des agendas, des affiches de la Stib... De quoi filer une indigestion aux fans du minou (surtout s'ils ont abusé des " Langues de Chat " en chocolat). A 54 ans, Philippe Geluck dirige sa petite entreprise entre son domicile de Bousval et son atelier d'Ixelles. Là, sur la sonnette, pas de nom. Juste une question : " Salut, ça va ? " Briques apparentes, grandes baies vitrées et lourdes portes métalliques, cet ancien dépôt de bière possède un indéniable cachet. Dans la pièce centrale, les quatre collaborateurs de Philippe Geluck s'activent sur leur Mac. Au fond, le bureau du maître, soigneusement ordonné. Sur la table de travail, quelques projets de dessins pour Siné Hebdo et une poignée d'outils : gomme, Tipp-ex, pinceaux, marqueurs, crayons. Des encyclopédies du xixe siècle ( Le Tour du Monde, La Nature, L'Illustration...) sont posées à même le sol : le dessinateur y puise les gravures qu'il détourne pour faire jaillir des scènes au nonsense jubilatoire. Un vrai gentil, Philippe Geluck. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Pourtant, derrière son crâne dégarni, ses poils qui dépassent d'une chemise bleue passe-partout, ses éternelles lunettes rondes et son sourire enfantin se cache un esprit " concerné ". Les nombreuses femmes en burqa présentes dans ses dessins, depuis trois-quatre ans, trahissent une inquiétude sur l'état du monde. " On ne peut pas continuer à mondialiser comme ça. On va au clash ! Je crois toujours à l'idée de progrès, mais est-ce un progrès de s'acheter trois téléphones portables ou de passer une semaine de vacances à Saint-Domingue ? Ce n'est pas le progrès, ça, c'est foutre la planète en l'air. " L'engagement, sincère, de Philippe Geluck l'a souvent mené vers des positions borderline. Pas plus tard que cet été, il a apporté un soutien au dessinateur Siné, accusé d'antisémitisme suite à une chronique douteuse, parue dans Charlie Hebdo. Au moment de l'affaire Dutroux, on l'avait aperçu devant le Palais de Justice, au milieu d'une foule huant le nom du procureur du roi Benoît Dejemeppe. Aujourd'hui, loin de modérer son propos, il enfonce le clou : " La gendarmerie a joué un rôle absolument pas clair dans cette affaire. On a évacué des pistes ou des témoins qui auraient pu faire aboutir une vérité dérangeante. " Malgré ses ambiguïtés, et un humour plus trash qu'il n'y paraît, Philippe Geluck conserve en Belgique un statut de quasi-icône. Tout comme le Chat, d'ailleurs. " Le Chat et Philippe Geluck, ce sont vraiment deux stars qui coexistent, mais sans que l'un fasse de l'ombre à l'autre, analyse le philosophe Benoît Peeters, spécialiste de la bande dessinée. C'est une très grande originalité, car les auteurs de BD restent souvent en retrait par rapport à leurs personnages. Hergé se cachait derrière un pseudonyme. Franquin n'aimait pas les interviews. Edgar P. Jacobs mettait toujours la même photo au dos de ses albums. Geluck, lui, existe pleinement. " Le Chat et Philippe Geluck, c'est un peu Docteur Jekyll et Mister Hyde. La bonhomie du premier désamorce la férocité du second. Le style " ligne claire " rappelle d'ailleurs Hergé, dans son côté doux, retenu. La gamme de couleurs se veut délicate. Mais Philippe Geluck utilise cet habit rassurant comme cheval de Troie. Grâce à lui, il pénètre au c£ur des foyers, et y déverse un regard sur la société d'une lucidité impitoyable. François Brabant