Une blanche lumière d'hôpital descend du ciel. L'automne tente de se glisser sous la porte. Comme une écharpe, un vent gris vient s'enrouler autour des maisons. La nuit veut déjà tomber, alors qu'on n'est que l'après-midi. Subitement, des secousses agitent le sol du Café Geyser, laissant craindre le pire : Michel Degueldre, le patron du Samusocial, n'a-t-il pas prophétisé que (sic) " l'époque des gentils (était) terminée " ? D'un coup, une explosion se déchaîne. Paula, la serveuse, qui vient de souffrir d'une profonde dépression nerveuse à peine dix minutes avant les terribles trembl...

Une blanche lumière d'hôpital descend du ciel. L'automne tente de se glisser sous la porte. Comme une écharpe, un vent gris vient s'enrouler autour des maisons. La nuit veut déjà tomber, alors qu'on n'est que l'après-midi. Subitement, des secousses agitent le sol du Café Geyser, laissant craindre le pire : Michel Degueldre, le patron du Samusocial, n'a-t-il pas prophétisé que (sic) " l'époque des gentils (était) terminée " ? D'un coup, une explosion se déchaîne. Paula, la serveuse, qui vient de souffrir d'une profonde dépression nerveuse à peine dix minutes avant les terribles tremblements, s'accroche, livide, à la caisse et tombe au sol, l'objet serré dans les bras. Le vieil Heinrich, l'homme à tout faire, se voit déjà, lui, tartiné au vasistas, en mille petits morceaux liquides, avant d'être jeté à l'ossuaire. La clientèle du café est mortifiée. Elle exige de s'en aller. La voilà qui pétitionne. Qui grogne. Qui gonfle. Elle fait montre d'une obstination totalement désorganisée qui semble bien dérisoire au vu de l'énorme trou, du cratère gigantesque qui perfore, à présent, la terrasse du Café Geyser (1). Une colonne de feu s'élève en son centre, pareille à la bouche d'un volcan. Deux femmes sont tombées dans l'abîme. Elles ont hurlé très fort. Maintenant, elles y sont sûrement bien, puisqu'on ne les entend plus. Qu'elles y restent. A quinze kilomètres de là, un chien geint et tourne en rond, en se mordant la queue. Dans le ciel, où le soleil pendouille, vrombit un moteur coupable. Un avion, en vol stationnaire, fait subitement cap vers le nord, vers les Pays-Bas (2) (3). Ayant pensé avoir " reniflé " du pétrole, il a triomphalement lâché une bombe en plein Bruxelles. Une bêtise logistique. Rien de plus. Une simple erreur. Par essence, ça arrive. Non ? Mais c'est pas tout ça. L'heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer sur la Une, à 20 h 15...(1) Depuis le mois d'août, plusieurs trous, dont un de 6 mètres sur 6 à la chaussée de Louvain, sont apparus à plusieurs endroits de Bruxelles, posant la question de la vétusté du sous-sol de la capitale. (2) Depuis 2010, la compagnie pétrolière Royal Dutch Shell mènerait ses propres expériences d'" avions renifleurs " capables de détecter l'éthane, un gaz contenu dans les hydrocarbures. Source : La petite histoire des grandes impostures scientifiques, par Gilles Harpoutian, éd. Chêne, 2016. (3) Dans les années 1970, l'imposture des " avions renifleurs ", montée par l'aristocrate belge Alain de Villegas et le technicien en électronique italien, Aldo Bonassoli, ont impliqué l'Etat français dans la plus vaste affaire de mystification technologique du xxe siècle : après le choc pétrolier, les deux hommes ont affirmé avoir mis au point des avions capables de détecter du pétrole. Or, les avions renifleurs ne reniflaient... rien. Suivra un énorme scandale, révélé, en 1983, par Le Canard enchaîné. Rosanne Mathot