Lorsqu'il s'est détaché de l' Antarctique en 2017, l'iceberg A-68 mesurait 5 800 km2. Réduit à des fragments de plus en plus petits, le voici complètement fondu. Et puisque nous n'aurons, sauf dans Game of Thrones, plus de murailles de glace, puisque nos futures vacances sont promises à des températures de 40 à 50 °C comme ce fut déjà le cas fin juin en Colombie-Britannique, il est grand temps de se pencher sur ce que la littérature nous dit du monde défunt des glaces. A commencer par l'incomparable Icebergs (1935) d'Henri Michaux qui les décrit en "Bouddhas gelés [...] libres de vermine", garants de la pureté, du silence, du mystère. A...

Lorsqu'il s'est détaché de l' Antarctique en 2017, l'iceberg A-68 mesurait 5 800 km2. Réduit à des fragments de plus en plus petits, le voici complètement fondu. Et puisque nous n'aurons, sauf dans Game of Thrones, plus de murailles de glace, puisque nos futures vacances sont promises à des températures de 40 à 50 °C comme ce fut déjà le cas fin juin en Colombie-Britannique, il est grand temps de se pencher sur ce que la littérature nous dit du monde défunt des glaces. A commencer par l'incomparable Icebergs (1935) d'Henri Michaux qui les décrit en "Bouddhas gelés [...] libres de vermine", garants de la pureté, du silence, du mystère. A lire dans la foulée, L'Odyssée de l'Endurance (1919) du nom de ce trois-mâts broyé par les glaces en 1914 et dont tout l'équipage, après quatre cents jours de dérive dans l' Antarctique, finit par revenir sain et sauf sous l'égide de son capitaine, Sir Ernest Shackleton, auteur de ce classique de la littérature du froid. On peut aussi et, surtout, forts des dernières observations scientifiques, tenter de Penser comme un iceberg (2021). Le philosophe Olivier Remaud est l'auteur de cette formidable méditation de la dernière chance, qui met en scène d'autres histoires que celles de la littérature d'exploration. Des histoires grouillantes de micro-organismes et qui révèlent la menace qui pèse, par la disparition des glaces, sur la production de l'oxygène mondial comme sur les traces de la mémoire planétaire qui s'y trouve enchâssée. L'iceberg est un être vivant détaché d'une banquise millénaire, laquelle était désignée jusqu'à présent par les Inuits comme "la chose qui ne fond jamais". La glace n'en est par pour autant un monolithe, c'est une matière "à la fois dure et vibratile", qui se modifie au gré des saisons. Un glacier mort n'abritera plus de vie, n'émettra plus de lumière ni de sons, "mort par excès de chaleur, mort à cause des humains", comme le rappelle la plaque commémorative placée sur l'Okjökull, le premier en Islande à perdre son statut de glacier. Habiles à entrelacer observations scientifiques et observations de beauté, ces pages aussi palpitantes qu' émouvantes nous invitent à adopter une ouverture animiste au monde, laquelle ne serait pas hostile à la science, au contraire. Toute révolution commence par une modification du point de vue, donc de la pensée et du dire. Ce n'est pas par hasard que naissent aujourd'hui de nouveaux vocables, celui de solastalgie par exemple, qui dit notre tristesse profonde à la perspective de "l' ère de solitude" que deviendrait notre survie s'il ne restait plus sur Terre que des humains, des zones bâties et cultivées et des animaux domestiques. L'iceberg, qui partage avec les animaux l'art d'apparaître et de disparaître, l'iceberg dont l'apparence visible cache un centre vital invisible, fait partie de la vie sauvage. Et la vie sauvage a son langage, sa pensée, ses émotions peut-être. "Nous étions des milliers, nous étions tout un peuple [...] Nous ne sommes pas des paysages, nous sommes le passé, le présent et le futur du monde."