En 1900, la tour Eiffel a 11 ans et appartient déjà au passé. Pour sa nouvelle exposition universelle, Paris opte pour un autre symbole du temps: une porte monumentale exotico-hollywoodienne, colorée à souhait, qui, la nuit venue, par la magie de l'électricité nouvelle, brille de mille feux. Inspirée par la singulière beauté d'une vertèbre de dinosaure, sa structure en trois arcs est couverte d'ors et d'argent, d'émaux, de céramiques et de cabochons en cristal. A son sommet, La Parisienne, sculptée par le tout jeune et fort conforme Paul Moreau-Vauthier, n'a l'apparence ni de Vénus ni de Jeanne d'Arc. Habillée à la dernière mode par le couturier Paquin, l'idole que voilà clame haut (à plus de trente mètres) la beauté arrogante des grandes dames de Paris. Le ton est donné.
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En 1900, la tour Eiffel a 11 ans et appartient déjà au passé. Pour sa nouvelle exposition universelle, Paris opte pour un autre symbole du temps: une porte monumentale exotico-hollywoodienne, colorée à souhait, qui, la nuit venue, par la magie de l'électricité nouvelle, brille de mille feux. Inspirée par la singulière beauté d'une vertèbre de dinosaure, sa structure en trois arcs est couverte d'ors et d'argent, d'émaux, de céramiques et de cabochons en cristal. A son sommet, La Parisienne, sculptée par le tout jeune et fort conforme Paul Moreau-Vauthier, n'a l'apparence ni de Vénus ni de Jeanne d'Arc. Habillée à la dernière mode par le couturier Paquin, l'idole que voilà clame haut (à plus de trente mètres) la beauté arrogante des grandes dames de Paris. Le ton est donné. A l'heure de la liberté célébrée et des colonies assujetties, la capitale française a le goût du frivole. Elle aime l'audace. Elle adore séduire et s'inspire de ce XVIIIe siècle qu'elle revisite, surtout en ses alcôves capitonnées. Bien sûr, on fera l'éloge du travail. Il y aura même des peintres (nombreux dans l'exposition du musée d'Ixelles) pour décrire les petites gens et la misère. Mais, sur la "Porte" emblématique de l'exposition 1900, seuls et en frises, défilent les travaillleurs du chic, outils à la main: les ébénistes, joailliers, ciseleurs, garnisseurs, verriers et autres serviteurs éblouissants du luxe tranquille. Au temps de la nervosité moderne, de la première ligne de métro, des premières voitures, des premiers téléphones et des rarissimes salles de bains, le Paris des nantis nage dans la capitale du bon goût: "L'art, rappelle Debora Silverman dans L'Art nouveau en France (Flammarion), se veut désormais un refuge face à la hâte moderne." Les commanditaires veulent, dès lors, mêler les talents des artistes et des artisans dans l'espace clos et rassurant de la maison, du théâtre, du livre et de l'estampe. Au même moment, Maurice de Vlaminck, le futur et fort bruyant peintre du fauvisme, a 23 ans. Il crie en couleurs vives et sauvages... dans un désert d'indifférence. Pas de place, donc, pour lui et ses amis dans l'Exposition universelle. Pour quelques sous, il peut seulement jouer au Tsigane dans le restaurant des "Cadets de Gascogne". Mais il garde le moral: "Paris est heureux, écrit-il dans Portraits avant décès (Flammarion). A la devanture des bistrots, les prix peints sur la vitre ne varient pas: plat du jour, bouillon de boeuf, déjeuner: un franc. Ni hausse de prix, ni surenchères, ni chômage. Le bourgeois fredonne La Valse bleue ou Les Cloches de Corneville, se gargarisant avec les jus de Bonnat, les fadeurs de Bouguereau et les "rousses" de Henner. Monet, Sisley, Renoir, Cézanne sont encore, en 1900, des peintres révolutionnaires." Dans une petite boutique de la rue Laffitte, justement, un géant créole du nom d'Ambroise Vollard défend ces modernes de la première heure. Dans son magasin, on trouve même des toiles de Van Gogh. C'est lui qui, en 1895, organise la première exposition personnelle de Cézanne. Lui encore qui, en 1901, expose un jeune Espagnol du nom de Picasso. Mais, dans le Paris que nous conte l'exposition d'Ixelles, ces révolutionnaires-là ne se taillent pas la part du lion. Sans doute parce que, au tournant du siècle, la modernité des impressionnistes et de leurs successeurs, comme Seurat et Gauguin, est doublement combattue. D'abord, par les tenants d'un réalisme plus facile d'accès qui goûte à l'art du portrait et aux illustrations de la vie nocturne comme du quotidien des faubourgs: voir André Devambez ou Edgar Chahine. Combattue, ensuite, par cette autre catégorie qui, refusant le matérialisme annoncé, se réfugie dans l'idéal, le songe et le symbole dont on découvre ici quelques petits maîtres bienvenus. Certes, au tableau des stars, on retrouve Auguste Renoir, Berthe Morisot, Toulouse-Lautrec, Auguste Rodin, Pierre Bonnard, Edouard Vuilllard, Henri Fantin-Latour; mais qui connaît Alfred Philippe Roll ou Fernand Pelez? Ce sont des pièces charmantes, à défaut d'être troublantes, anecdotiques ou encore habiles dans l'art nerveux du trait façon Hubert Julien Detouche. L'exposition d'Ixelles montre aussi comment certains artistes ne craignent plus de s'associer aux artisans. Ainsi, Mary Cassatt, Aristide Maillol ou Auguste Renoir auprès du céramiste André Metthey. Parfois, l'artisan rivalise avec l'artiste. Exemple, Jean-Joseph Carriès, dont les masques grimaçants amusent mais ne troubleront jamais la profondeur des oeuvres de Rodin. Enfin, il y a les parures et l'art du verre signés des frères Keller, d'Emile Gallé, Auguste Daum ou Georges Fouquet, ou encore les estampes japonisantes commandées par Vollard aux peintres du groupe des nabis. Mais, dans ce Paris 1900, il y eut aussi des personnages populaires, marlous et autres gouapes de la rue et de la scène: May Belfort et la Goulue, Valentin le désossé, Jeanne Avril, Yvette Guilbert, Aristide Bruant, Nini-Peau-d'chien... Bref, ce Paris des affiches de Toulouse-Lautrec, toutes ici réunies dans une autre partie de l'exposition qui révèle, de façon didactique et amusante, les essais, dessins préparatoires et corrections de chacune des 32 lithographies aux odeurs de poudre de riz, de tabac et de sueurs nocturnes...Paris 1900, à Ixelles, musée communal. 71, rue Van Volsem. Jusqu'au 21 avril. Du mardi au vendredi, de 13 heures à 18 h 30; les samedis et dimanches, de 10 à 17 heures. Tél.: 02-515 64 21. A lire: Catalogue, sous la direction de Gilles Chazal, éd. Marot. Toulouse-Lautrec, toutes les affiches du musée d'Ixelles, par Ephrem, éd. Alice. Guy Gilsoul