Le titre tout en consonnes intrigue. JRSLM (1) dissimule un mot quasi tabou sur un campus dédié au libre arbitre : celui de Jérusalem, ville trois fois sainte adoubée par autant de monothéismes. Une provocation ? Affirmatif, si l'on en croit Hans De Wolf, le commissaire à la base de l'initiative... même si l'homme concède que, débarrassé de ses voyelles, l'intitulé de l'exposition entend ménager les susceptibilités laïques. C'est que l'événement met le doigt sur une problématique actuelle. Le curateur d'expliquer : " Nous sommes les héritiers d'un paradoxe irrésolu qui nous arrive en droite ligne du siècle précédent. D'une part, notre société prend une orientation quasi insupportablement rationnelle, avec tout ce que cela implique de codes et de contrôles, d'objectifs à atteindre et de menaces à gérer ; alors que, d'autre part, les actualités regorgent de jour en jour d'informations témoignant d'intolérance religieuse, de conflits menés au nom de diverses croyances. "
...

Le titre tout en consonnes intrigue. JRSLM (1) dissimule un mot quasi tabou sur un campus dédié au libre arbitre : celui de Jérusalem, ville trois fois sainte adoubée par autant de monothéismes. Une provocation ? Affirmatif, si l'on en croit Hans De Wolf, le commissaire à la base de l'initiative... même si l'homme concède que, débarrassé de ses voyelles, l'intitulé de l'exposition entend ménager les susceptibilités laïques. C'est que l'événement met le doigt sur une problématique actuelle. Le curateur d'expliquer : " Nous sommes les héritiers d'un paradoxe irrésolu qui nous arrive en droite ligne du siècle précédent. D'une part, notre société prend une orientation quasi insupportablement rationnelle, avec tout ce que cela implique de codes et de contrôles, d'objectifs à atteindre et de menaces à gérer ; alors que, d'autre part, les actualités regorgent de jour en jour d'informations témoignant d'intolérance religieuse, de conflits menés au nom de diverses croyances. " Pour l'intéressé, il était impossible qu'au moment de fêter son demi-siècle d'existence, la Vrije Universiteit Brussel ne s'arrête pas sur cette contradiction flagrante qui peut se comprendre comme un camouflet infligé à toute institution ayant fait son horizon de la connaissance qui libère de l'obscurantisme. Il poursuit : " Le projet JRSLM entend démontrer que dans un contexte aussi contradictoire, le changement est nécessaire, chacun de nous doit quitter la zone de confort de sa propre expertise. Le doute et le questionnement sont de mise car il est également évident que la somme de tous les savoirs universitaires s'avère insuffisante pour combler le besoin fondamental de l'esprit humain : celui d'accéder à une dimension spirituelle. " En clair, le xxie siècle aspire à un dépassement du clivage opposant la raison à la spiritualité, étant entendu que cette dernière ne peut être laissée entre les mains des seules religions. Au vu de ce constat, la proposition d'Hans De Wolf à la VUB se veut " un narratif en forme de réflexion sur le pouvoir de la création qui permet à l'homme d'atteindre un autre échelon de l'expérience humaine " car, enchaîne-t-il, " la pratique artistique se découvre comme une volonté de transcender tant les manquements de la raison que ceux de la foi ". Cette expérience intérieure que constitue l'art est idéalement mise en scène au fil d'un parcours alimenté par une sélection inespérée de chefs-d'oeuvre dénichés auprès de plasticiens de premier ordre tels que Francis Alÿs, Thierry De Cordier, Michaël Borremans où Joëlle Tuerlinckx, pour n'en citer que quelques-uns parmi des références plus historiques (James Ensor, Gustave van de Woestyne ou Marcel Broodthaers). C'est au sein de Pilar, le centre culturel qui succède au mythique KultuurKaffee au coeur du récent projet d'extension de l'université néerlandophone, que JRSLM a trouvé sa place. Le parcours s'étage sur deux niveaux aux tonalités radicalement différentes. Le premier revendique l'intitulé " The Bright Room ", soit une salle lumineuse dédiée à l'intelligence humaine, à sa capacité à " déplacer les montagnes ". Cette facette radieuse de l'homme est parfaitement illustrée par une oeuvre liminaire signée Francis Alÿs (1959), When Faith Moves Mountains (2002). Difficile de trouver meilleure illustration que cette vidéo qui donne à voir 500 étudiants ayant entrepris, à la demande de l'artiste, de déplacer une énorme dune de sable au nord de Lima (Pérou), dans un secteur laissé pour compte du développement économique. L'intention a beau être naïve et le résultat totalement déceptif, la vaste entreprise collective qui en résulte est de celles qui suscitent l'espoir, cette impression unique d'avoir empoigné le réel par le col aussi insaisissable soit-il. Alÿs orchestre ici délibérément le contre-pied d'une phrase qu'il a entendue : " La foi est le moyen par lequel on se résigne au présent pour investir dans la promesse abstraite de l'avenir. " Plus loin, c'est un vaste plan de travail qui attire l'attention. On le doit à Joëlle Tuerlinckx (1958). La pièce s'intitule La Collection fondamentale (2006-2019). Elle consiste en un alignement de pierres issues de la collection privée de la plasticienne bruxelloise. Disposés ou non sur un fond de couleur, les différents cailloux retracent subtilement l'histoire de l'humanité, depuis l'ornement jusqu'au meurtre (un effrayant gourdin), en passant par le feu. Cette inscription de notre destin au coeur de concrétions non organiques est bouleversante. Bouleversant est également le fait que les roches en question renvoient à l'enfance d'une artiste passionnée depuis toujours par l'odyssée minérale. On s'arrête ensuite devant Dymaxion Air Ocean World, une représentation du monde forgée en 1954 par Richard Buckminster Fuller (1895 - 1983), architecte et probablement génie nord-américain ayant anticipé la nécessité de ménager la planète et d'y faire triompher une morale universelle. A la faveur d'une actuelle transposition sous forme de tapis, voire de tapisserie, cette vue globale présente la Terre de façon non idéologique, c'est-à-dire géométriquement articulée depuis le pôle Nord. Cela pourrait sembler un détail mais ce ne l'est pas : le plan permet à tout un chacun de trouver sa place sur un globe sans hiérarchie entre centre et périphérie. Un grand pas vers une cohabitation éthique. Tout autre atmosphère à l'étage supérieur où le vaste espace en L est plongé dans la pénombre. " The Dark Room " envisage une autre facette de l'esprit humain, notre côté obscur, celui-là même qui, selon Hans De Wolf, est " manipulé et exalté par les religions ". Dès les premiers pas, le regardeur se voit écrasé par Gran Nada (2007-2012), une toile monumentale de Thierry De Cordier (1954) de 3,20 m de hauteur sur 1,80 m de largeur. Totalement noir en apparence, le tableau révèle ses nuances à force de patience. On devine une composition ascensionnelle, depuis la trace d'une hypothétique croix jusqu'à une inscription radicale et sans appel : NADA. Ce " rien " espagnol figure là où le catholicisme nous a habitués à lire le fameux INRI, soit Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum (Jésus de Nazareth, roi des Juifs). " Et si en plus il n'y a personne ", se dit-on devant cet effacement pictural, un peu comme le chantait, de manière plus candide, Alain Souchon. A ce grand format en répond un autre, Tracy (2015), de Michaël Borremans, un envoûtant portrait de dos en pied abordant la question du suprématisme blanc. La touche du peintre gantois est sublime et évoque celle de l'Espagnol Zurbaran. On s'éloigne ici à toute vitesse de ce monde commun rêvé par " Bucky " Fuller. La leçon de ténèbres se poursuit magistralement à travers de sublimes lithographies d'Odilon Redon (1840 - 1916), des illustrations de William Blake (1757 - 1827), des tableaux photographiques infiniment subtils de Dirk Braeckman (1958), voire les images documentaires de Léonard Pongo (1988), talent de la diaspora congolaise déroulant une oeuvre au carrefour de l'art et du documentaire.