Il arrive encore - le fait est rare mais tellement réjouissant - qu'on se batte au spectacle. Ce fut le cas, le soir de la première du Cena Furiosa, donné en juillet 1999, à Aix-en-Provence, après que la jeune metteuse en scène franco-allemande, belge d'adoption, Ingrid von Wantoch Rekowski (dites VéVéEr), eut asséné sa triple conception de l'écoute, du regard et du monde à travers quelques madrigaux amoureux et guerriers de Monteverdi, mis en scène à sa façon.
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Il arrive encore - le fait est rare mais tellement réjouissant - qu'on se batte au spectacle. Ce fut le cas, le soir de la première du Cena Furiosa, donné en juillet 1999, à Aix-en-Provence, après que la jeune metteuse en scène franco-allemande, belge d'adoption, Ingrid von Wantoch Rekowski (dites VéVéEr), eut asséné sa triple conception de l'écoute, du regard et du monde à travers quelques madrigaux amoureux et guerriers de Monteverdi, mis en scène à sa façon. Dans un effroyable bric-à-brac comportant homards, grappes de raisins et légumes (en plastique, sauf ceux à ingurgiter, orgie oblige), douze chanteurs et acteurs, scénographiés façon Rembrandt, s'étaient livrés aux douloureuses contorsions de l'âme et du corps, silences et violences, à la limite du supportable, jusqu'à ce que la musique de Monteverdi apporte à ce chaos à la fois son ordre et sa consolation. Si savoureusement provocatrice que fût, à l'époque, la proposition d'Ingrid VWR, cette Cena Furiosa péchait par une surcharge d'intentions, noyant parfois l'essentiel dans l'anecdotique. De plus, en mêlant chanteurs et comédiens dans les mêmes soubresauts grimaçants, elle accusait le manque de chacun: les chanteurs, aux prises avec les arabesques madrigalesques, ne jouaient que mollement les schizo en vadrouille, et les comédiens, qui ne pouvaient pas se racheter par la splendeur de leur chant, en remettaient une couche, avec un résultat frisant parfois l'exercice de potache. Ces restrictions disparaissent dans la nouvelle version donnée en ce moment, dans le cadre du KunstenFestival des Arts, au théâtre Marni, où le travail des acteurs et celui des chanteurs a tout simplement été divisé: d'un côté, une pièce loufoque de Luciano Berio, A Ronne II (inspirée de Monteverdi), de l'autre, la Cena Furiosa, confiée aux seuls musiciens, idéalement chorégraphiés. A Ronne II, conçu initialement pour la radio, est la mise en "sons" d'un collage signé Eduardo Sanguinetti, usant de citations célèbres de politiques, mystiques, poètes et philosophes. Basée sur un époustouflant travail d'acteurs - tenu par Dominique Grosjean, Patrick Lerche, Caroline Petrick, Pietro Pizzuti, Annette Sachs -, la mise en scène serait bien le catalogue du langage d'Ingrid VWR, le même qu'on retrouvera plus tard, épuré et poli, dans la Cena. Dès l'arrivée d'Annette Sachs, entre la noble dame et la poule prête à pondre, la gestuelle est déclarée. Une gestuelle centrée sur la vie des corps, selon les images et les pulsions qui l'animent, mises en parallèle ou en opposition, déclinées sur le mode pathologique (l'"hébéphréno-catatonie", chère à Ingrid) ou culturel (le maniérisme italien de la fin de la Renaissance, parfait en la circonstance), le cru ou le cuit, en quelque sorte. En prenant toujours le public à partie. Avec une attention aiguë portée à la liaison entre la chorégraphie des sons et celle des corps. Violent, dénonciateur, drôle et parfois même tendre, ce A Ronne II (déjà monté aux Brigittines) est un régal. Quant à la "Folle Orgie" ( Cena Furiosa), là où la surabondance portait à l'écoeurement, c'est la nouvelle cuisine qui a pris place: le bric-à-brac s'est transformé en une seule composition, posée sous la fontaine lumineuse (d'un lampadaire pur style Modeste et Pompon), circonscrite par le cheminement ordonnancé des homards. Fourrures minimales, trophées discrets, grappes allusives, on en est presque au palimpseste. Ainsi, le "style" d'Ingrid peut-il se déployer dans toute son intelligence et sa sensibilité: la musique en sort toute revigorée, portée par l'engagement magnifique des chanteurs - Paul Agnew, José Canales, Nicolas Domingues, Boris Grappe, Nicki Kennedy, Emma Lyren, aussi à l'aise dans l'exercice scénique que dans la virtuosité vocale - et de l'Ensemble Repères Baroques, placé sous la direction d'Yvon Repérant. Coproduction Bellone-Brigittines/Monnaie/KunstenFestival des Arts. Au théâtre Marni, à Bruxelles, les vendredi 25 et samedi 26 mai à 20 h 30. Tél.: 02-219 07 07 ou 070-221 98. www.kunstenfestivaldesarts.be Martine Dumont-Mergeay