M ort à Venise, c'est une courte nouvelle de Thomas Mann, éditée en 1913. C'est aussi un film de Luchino Visconti, sorti en 1971, et, deux ans plus tard, un opéra de Benjamin Britten, en forme de testament musical. A ces trois célèbres relations du destin tragique du comte Gustav von Aschenbach, écrivain munichois en mal d'inspiration, qui découvre à Venise une passion " inconvenante " mais platonique pour Tadzio, un villégiateur polonais de 14 ans, il faut désormais ajouter une interprétation. Celle que l'Anglaise Deborah Warner, nom réputé de la scène européenne, livre à la Monnaie, dans une reprise fignolée de la production qu'elle signait déjà pour l'English National Opera, en mai 2007.
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M ort à Venise, c'est une courte nouvelle de Thomas Mann, éditée en 1913. C'est aussi un film de Luchino Visconti, sorti en 1971, et, deux ans plus tard, un opéra de Benjamin Britten, en forme de testament musical. A ces trois célèbres relations du destin tragique du comte Gustav von Aschenbach, écrivain munichois en mal d'inspiration, qui découvre à Venise une passion " inconvenante " mais platonique pour Tadzio, un villégiateur polonais de 14 ans, il faut désormais ajouter une interprétation. Celle que l'Anglaise Deborah Warner, nom réputé de la scène européenne, livre à la Monnaie, dans une reprise fignolée de la production qu'elle signait déjà pour l'English National Opera, en mai 2007. " Cela fait quinze ans que je suis de près la carrière de cette grande dame, s'enthousiasme Peter de Caluwe, directeur de la Monnaie. Quand j'ai pris mes fonctions en 2007, je la voulais à tout prix pour le spectacle d'ouverture ! " Deborah Warner, dont les mises en scène de Brecht et de Shakespeare servent de référence dans de nombreuses écoles d'art dramatique, a donc finalement accepté un crochet par Bruxelles, avant de s'en aller attaquer, à Londres, le Messiah de Haendelà Prudente, sensible, exigeante, la native d'Oxford, âgée de 49 ans, a importé non seulement la plupart de ses chanteurs et collaborateurs habituels (tous la suivraient en enfer !), mais aussi une façon particulière de travailler. Bien que constamment taraudée par les doutes, l'artiste reste inflexible dans la quête de ce qu'elle estime indispensable à sa lecture de l'£uvre. Ainsi, pour engager de nouveaux interprètes, elle a multiplié auditions et ré-auditions, afin d'atteindre l'équilibre optimal dans la distribution. Plus de 250 Tadzio ont été vus, avant qu'elle porte son choix sur Leon Cooke, fabuleux danseur anglais de 17 ans, radieux ado (et gentil, en plus) doté d'une dégaine encore puérile, pour " coller " au mieux avec l'éphèbe décrit par Mann. Deborah Warner a apporté un soin tout aussi pointilleux, quasi obsessionnel, à la sélection des solistes, des comédiens et même des enfants figurants, triés lors d'un casting qui a réuni plus de 100 petits candidats. Avec du mobilier composé de vraies antiquités, et des costumes tirés des garde-robes de nos (arrière) grands-mères (d'authentiques broderies anglaises du début du xxe siècle), le résultat est évidemment soufflant. Le ciel de la station balnéaire, l'air rose, la mer, le luxe des palaces de la Belle Epoque composent des tableaux d'un raffinement absolu. En face du Lido, le marbre des palais, le campanile, la basilique Saint-Marc illustrent une Venise romantique, mais à l'atmosphère croupissante. D'une scène à l'autre, l'opéra multiplie les va-et-vient entre la lagune et la Cité des Doges, et ces allers-retours en gondole, que Deborah Warner rend constitutifs d'un vrai road-movie, s'enchaînent avec une fluidité virtuose. Dans la ville infectée, malade du choléra mais qui s'en cache par cupidité (il ne faut pas effrayer les touristes !), un poison se dégage de cette parfaite splendeur liquide. C'est l'essence même du texte de Mort à Venise, qui décline simultanément d'innombrables polarités : la brume germanique et le sirocco vénitien, la beauté plastique et la laideur grotesque, les bonnes manières bourgeoises et l'homosexualité refoulée, la jeunesse et la fin de vie. Encore que la metteur en scène a pris le risque de " rajeunir " son Aschenbach, en confiant le rôle au ténor blond John Graham-Hall, aussi crédible et brillant dans la voix que le jeu d'acteur, et qui n'affiche qu'une petite quarantaine. L'âge qu'avait pratiquement Thomas Mann, lorsqu'il séjourna à l'Hôtel des Bains de Venise, voici près d'un siècleà Mort à Venise, à la Monnaie, à Bruxelles, jusqu'au 29 janvier. Les 8 et 10 février au Grand Théâtre de Luxembourg. Valérie Colin