Sur la petite table du salon, il a posé le livre Seul dans le noir, de Paul Auster. Une tasse de thé vert fume, la radio chantonne, des chaussures de sport achèvent de sécher sur le paillasson. Il n'y a presque rien, ici, dans cette maisonnette brabançonne. Sauf l'histoire lourde et incroyable d'un homme pris au piège dans les filets des ondes. Jusqu'en 2002, pourtant, tout réussit à Pierre (1), 37 ans. Né à Bruxelles, élevé dans le Brabant wallon, il termine ses études en relations internationales avant d'entrer dans le petit monde de la politique. A l'issue d'un concours qu'il remporte, il entre au service d'une prestigieuse institution internationale et part s'installer dans une grande ville européenne. Tout lui réussit, décidément.
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Sur la petite table du salon, il a posé le livre Seul dans le noir, de Paul Auster. Une tasse de thé vert fume, la radio chantonne, des chaussures de sport achèvent de sécher sur le paillasson. Il n'y a presque rien, ici, dans cette maisonnette brabançonne. Sauf l'histoire lourde et incroyable d'un homme pris au piège dans les filets des ondes. Jusqu'en 2002, pourtant, tout réussit à Pierre (1), 37 ans. Né à Bruxelles, élevé dans le Brabant wallon, il termine ses études en relations internationales avant d'entrer dans le petit monde de la politique. A l'issue d'un concours qu'il remporte, il entre au service d'une prestigieuse institution internationale et part s'installer dans une grande ville européenne. Tout lui réussit, décidément. C'est là, pourtant, que débute l'enfer. Toutes les nuits, Pierre se réveille vers 4 heures, tiré de son sommeil par des vibrations typiques des machines à laver en phase d'essorage. " Un problème de voisinage ", se dit-il, sans y prêter davantage attention. Mais en journée, alors qu'il travaille devant son ordinateur, il est pris d'étourdissements. Il parvient difficilement à se concentrer et subit de courtes pertes de mémoire. Sa vision se brouille, il a l'impression que tout le contenu de sa tête se tord d'un coup. " C'étaient de petits soucis, auxquels on peut trouver des tas d'explications, raconte Pierre. Mais cela ne m'était jamais arrivé auparavant. "Les jours passent. D'autres problèmes apparaissent. Les commissures des lèvres de Pierre se déchirent. Des difficultés respiratoires surviennent, puis des spasmes musculaires, des acouphènes, des picotements dans le nez, des douleurs dans les articulations. Pris de panique quand ces symptômes surgissent alors qu'il est en réunion, il se décide à aller voir un, puis des médecins. Aucun d'entre eux ne détecte de problème médical en particulier, même si certains symptômes les étonnent. Dans l'entourage de Pierre, tous sont persuadés que ses maux proviennent de causes psychologiques : son nouveau travail, sa récente installation dans une ville étrangère, le stress... Cette analyse est renforcée par le bien-être que Pierre ressent lorsqu'il revient en Belgique et qu'il va se promener dans les bois, des heures durant. Pas de doute : loin du stress professionnel, les symptômes disparaissaient. Ce devait donc bien être ça, la cause de tout. Mais au fil du temps, le mal s'incruste, même quand Pierre rejoint son pays d'origine. En 2004, pour fuir cette maudite " machine à laver ", le jeune homme déménage. Las, les vibrations le suivent. Et tous les autres symptômes s'accrochent. " Dès que je m'asseyais à mon bureau, j'avais envie de m'enfuir. C'est là que je me sentais le plus mal. Mes plaintes n'étaient guère prises au sérieux. Je comprenais parfaitement ce scepticisme : moi-même, si j'avais été à la place de l'autre, j'aurais douté de ses paroles. Certains médecins m'ont conseillé d'apprendre à "gérer mon environnement". Ça me faisait une belle jambe ! Et, plus d'une fois, des âmes bien intentionnées m'ont suggéré de consulter un psychiatre. " En attendant, Pierre poursuit son travail. " C'était peut-être de l'orgueil. Je voulais prouver au monde que mes problèmes n'étaient pas liés à mes capacités mais à mon état physique. "Persuadé que ses souffrances sont liées à son installation dans cette grande ville, Pierre se renseigne : peut-être y a-t-il en sous-sol des glissements telluriques, ou d'importantes pollutions industrielles ? Il fait aussi appel à un géo-biologue. En vain. 2005. Pierre n'en peut plus. " Plus d'une fois, j'ai pensé que mon organisme allait lâcher. Je faisais des pompes pour fortifier mon corps. Je marchais beaucoup. Je vivais heure par heure. Dans cet état-là, on pare au plus pressé. On est incapable de se projeter dans l'avenir. On perd le contrôle et la confiance. On se sent coupable. Et, surtout, on finit par se persuader que le problème, c'est soi. "Jusqu'à ce jour où un neurologue de l'ULB confirme à Pierre qu'il ne rêve pas. Qu'il souffre d'une dépression réactionnelle liée à un problème d'environnement. Une ligne à haute tension, peut-être ? Il n'y en a pas autour de ses lieux de vie. Mais les antennes pour téléphones mobiles, en revanche, sont légion. Pendant un peu plus de trois ans, Pierre se retrouve entre parenthèses, hors de son milieu professionnel et hors de cette ville qui lui porte la poisse. Son état de santé se stabilise mais certains symptômes chroniques lui collent aux basques, comme les caprices de sa mémoire et de sa concentration. Ce n'est qu'en juin 2008 que Pierre découvre le phénomène de l'électro-sensibilité, en cherchant sur Internet. Dans la foulée, il comprend qu'il est électro-sensible aux micro-ondes pulsées. Ce que confirme un médecin allemand, spécialiste du problème, qui lui apprend que son système nerveux a été endommagé. Qu'il est néanmoins réparable. Mais qu'il faudra du temps. Depuis lors, Pierre se soigne, la tête et le corps. Il se protège, aussi. Il a fait l'acquisition d'un petit appareil qui lui permet de mesurer la puissance des ondes, où qu'il se trouve. D'une casquette, d'un gilet et d'une large écharpe qui font obstacle aux ondes. " Je suis mon meilleur détecteur, sourit-il. Il y a des lieux où je me sens mal tout de suite. Les quartiers d'affaires des grandes villes me sont interdits. Mon médecin a malgré tout bon espoir de me faire vivre normalement dans un maximum d'endroits. Il me répète sans cesse de ne pas prendre peur si un symptôme se produit. Chez moi, j'ai supprimé le téléphone portable et je n'ai pas de connexion Internet sans fil. Je sens que je vais mieux. Peu à peu, je cesse de vivre en mode de survie. "(1) Prénom d'emprunt. Laurence van Ruymbeke