En février dernier, vous avez lancé l'idée d'un " conseil de crise " pour affronter la tempête économique. Proposition non suivie d'effets, les élections requérant toute l'attention du monde politique. N'a-t-on pas déjà perdu beaucoup de temps ?

> On doit agir vite, des changements sont nécessaires, mais tout se passe comme si le temps s'était arrêté. Nous sommes dans l'après-Fortis. La preuve a été faite qu'une catastrophe pouvait se produire et rien ne bouge. L'ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene (CD&V) disait : " Il faut résoudre les problèmes quand ils se présentent. " Mais il faisait tout le contraire : il les anticipait. Il a commencé à assainir les finances publiques en 1994 pour être prêt pour le passage à l'euro en 1999. Il ne s'est pas dit que ça allait s'arranger tout seul, comme nous le faisons aujourd'hui en attendant passivement la fin de la crise, en croyant que nous allons être portés par des vents plus favorables.
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> On doit agir vite, des changements sont nécessaires, mais tout se passe comme si le temps s'était arrêté. Nous sommes dans l'après-Fortis. La preuve a été faite qu'une catastrophe pouvait se produire et rien ne bouge. L'ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene (CD&V) disait : " Il faut résoudre les problèmes quand ils se présentent. " Mais il faisait tout le contraire : il les anticipait. Il a commencé à assainir les finances publiques en 1994 pour être prêt pour le passage à l'euro en 1999. Il ne s'est pas dit que ça allait s'arranger tout seul, comme nous le faisons aujourd'hui en attendant passivement la fin de la crise, en croyant que nous allons être portés par des vents plus favorables. Quels sont les indices du déclin de la Belgique ? > Il y a quinze ou vingt ans, nous étions de 20 % plus compétitifs que l'Allemagne. Maintenant, nous avons 20 % de charges en plus par rapport à l'Allemagne. Nous nous plaisons à attribuer à un réflexe nationaliste le fait que ce pays défend les usines allemandes d'Opel et pas les autres, mais c'est une erreur. Le déficit des finances publiques représente 4 % du produit intérieur brut de la Belgique. Je crains que l'on atteigne 6 % ou 7 % en 2010. A quoi s'ajoute encore le coût du vieillissement, soit 2 % de notre PIB. Quant à notre dette, elle dépasse à nouveau les 100 % de notre PIB. Mais on n'a plus le franc belge, on ne peut pas faire marcher la planche à billets... L'inefficacité du secteur public cause du tort à l'économie et à la société tout entière. Entre 1,4 et 1,5 million de personnes touchent des allocations de chômage ou assimilées. On a calculé que 1 % de la population supporte, par ses cotisations et ses impôts, 12 % des charges de la société. C'est gigantesque. Si une partie de ces 100 000 personnes décidaient de sortir du système, par exemple, en s'expatriant, cela deviendrait carrément insupportable pour ceux qui restent, obligés de donner de plus en plus d'argent au gouvernement. La valeur ajoutée nécessaire pour faire face à de telles obligations entraînerait de nouvelles pertes d'emplois. C'est un cercle vicieux. Dans mon livre, Econochoc, j'évoque les six chocs économiques majeurs qui vont influencer notre vie : 1. Le choc démographique (10 milliards d'habitants sur la planète en 2050) ; 2. Le basculement du centre de gravité vers l'Est (notamment la Chine, à qui il ne faut pas laisser le monopole des activités de production manufacturière) ; 3. Les technologies de l'information (qui ont entraîné une vague de dérégulations) ; 4. L'énergie (la fin du pétrole bon marché) ; 5. le nouveau capitalisme (la nécessité d'un système financier plus stable et plus durable) ; 6. L'économie verte (pour enrayer le réchauffement climatique dû aux activités humaines). Si l'on ne se prépare pas, un septième choc pourrait s'ajouter : le choc social. > Entre les générations. Nous allons laisser à nos successeurs une dette énorme, des pensions non payées, un environnement non nettoyé, un problème énergétique non résolu, un manque de compétitivité et pas de perspectives de travail. Depuis la sortie d' Econochoc, j'en parle beaucoup dans les écoles en Flandre, et je suis prêt à en faire de même en Wallonie. Le retour est extraordinaire. Les discussions se poursuivent dans les écoles, sur mon blog, etc. Les jeunes sont conscients que leur avenir est plombé. Ce qui me réjouit, c'est que, comme le livre est sorti en néerlandais l'année dernière, tous les partis politiques flamands s'en sont inspirés pour leur programme. Comment créer de la richesse ? Comment s'intégrer à l'économie ? Ce sont des thèmes qui passionnent les jeunes. Et que leur dites-vous ? > Qu'ils entretiennent leur envie de progresser, de se développer, de se lancer des défis. Ma fille avait l'occasion d'intégrer un club de hockey sur le seul nom de son père, je l'en ai dissuadée. Il ne faut pas croire que tout est acquis par naissance ou que l'Etat va prendre soin de vous, sans que vous ayez à fournir trop de travail ni à exceller dans votre domaine. La sanction est évidente : à l'absence de prise de risque correspond le recul. Je suis issu de la classe moyenne : mère enseignante, père patron de PME. Je me suis pris en charge dès mes études. J'ai construit ma maison au fur et à mesure de mes moyens. Je n'ai pas de dettes et je ne mène pas une vie extraordinaire, ce n'est pas nécessaire. La motivation doit être entretenue chez les jeunes. C'est leur bien le plus précieux, en particulier chez les jeunes d'origine étrangère. Ma femme est dans l'enseignement, elle sait de quoi elle parle. Il a été beaucoup question, lors de la campagne électorale, du choc démographique qu'allait vivre Bruxelles qui, selon les projections du Bureau du Plan, aura acquis 200 000 nouveaux habitants en 2050, grâce aux migrations internationales et à la natalité plus forte des allochtones. Quelles sont les implications pour la capitale ? > Avant tout, j'espère qu'on ne fera pas de cette question un débat communautaire entre Flamands et francophones. Elle est trop importante et trop complexe... L'enjeu, c'est le développement des immigrés et des allochtones. L'école doit tout faire pour les pousser au top de la réussite, vers l'université, à un niveau d'excellence tel qu'ils deviendront ensuite des sources de motivation pour les autres. C'est très bon pour l'intégration, très bon aussi pour l'économie belge. J'ai toujours trouvé qu'on n'utilisait pas suffisamment le potentiel des jeunes. Beaucoup de talents sont gaspillés au niveau sportif, culturel, économique, etc. Quel gâchis ! En Belgique, tout le monde se connaît, se jauge et se jalouse. Nous avons eu deux championnes de tennis de classe internationale, Justine Henin et Kim Clijsters. Elles récoltaient une admiration sans réserve à l'étranger alors que, chez nous, elles étaient critiquées pour des traits de caractère, dont l'entêtement, qui faisaient précisément d'elles des championnes. Cet égalitarisme est néfaste. Petit pays, petit esprit... Certains poissons s'adaptent à la taille de leur aquarium et ne grandissent pas si celui-ci est trop petit. En somme, vous reprochez à nos dirigeants de manquer d'ambition et de vision... > Je leur reproche leur manque de courage. Avec un déficit des finances publiques qui atteint 5 ou 6 % du PIB et un endettement qui dépasse les 100 % du PIB, on peut dire que la situation est grave. Quand le Bureau du Plan refera ses calculs à long terme sur une autre base qu'une croissance de plus de 2 %, le caractère critique de la situation apparaîtra dans toute son ampleur. Les choses ne vont pas s'arranger d'elles-mêmes. Dans quelques années, les jeunes vont se rendre compte du sort qui leur est réservé en Belgique et ils vont partir sur la pointe des pieds. Leur mobilité est beaucoup plus grande que celle de la génération précédente. Les Pays-Bas se préoccupent de cette fuite silencieuse des cerveaux, pas nous. Je pense qu'un jour ou l'autre des partis représentant les jeunes et les vieux se dresseront l'un contre l'autre. Or la solidarité entre les générations doit être quelque chose de naturel. Que préconisez-vous ? > Je suis contre ce que l'intuition économique dicterait, c'est-à-dire un plan de relance keynésien, basé sur des dépenses publiques. C'est une solution à court terme. A long terme, cela ne résout rien du tout puisque la dette et les charges s'alourdissent et continuent de détruire des emplois. Les gens qui travaillent ne vont pas manifester pour protester : ils n'en ont pas le temps. Ce qui ne signifie pas qu'ils ne vont pas se désolidariser du système. Je suis un économiste, non un politique. Chacun son rôle. Mais on ne pourra pas me reprocher de n'avoir rien dit. Ce qu'il faut faire ? Etre économe, restaurer la compétitivité des entreprises, investir dans les secteurs dont notre avenir dépend (énergie, environnement, technologies de l'information, etc.), promouvoir un enseignement de qualité. Et être patient... Je suis très préoccupé par l'avenir de mes enfants et de leur génération. Personnellement, je suis attaché à ce pays. Malgré les offres internationales, je ne vais pas le quitter. Pensez-vous que le gouvernement augmentera les impôts pour renflouer les caisses de l'Etat fédéral ? > Je crains qu'il n'aille à la solution de facilité, celle qui va rencontrer le moins de résistance... Avez-vous une réponse à la question qui nous hante : à quand la sortie de crise pour la Belgique et ses voisins ? > On ne sortira de la crise que le jour où l'on se rendra compte qu'elle est importante, comme le patient qui commence à guérir du jour où il décide de se soigner. Des dates - 2010, 2011, 2012 - sont lancées ici et là, non pas comme s'il s'agissait de l'aboutissement d'un effort, mais par un effet mécanique de la conjoncture, alors qu'on ne s'est attaqué à aucun problème structurel. Un livre écrit par une journaliste de VTM évoque le fait que vous pourriez devenir le chef de cabinet du prince Philippe dont vous êtes proche depuis plusieurs années... > Ce n'est pas le cas. Mais si on me demande des conseils, je vais les donner. Je suis en train de monter une société de consultance, Econopolis. Si ces conseils de gestion de patrimoine ou d'aide à la prise de décisions stratégiques sont donnés en toute indépendance, ils auront une plus grande valeur ajoutée pour les institutions, les entreprises, les associations caritatives ou les familles. Il faut aller à l'essentiel et penser aux conséquences des erreurs inévitables que l'on fait dans l'investissement, la gestion et les actes humains. Je veux pouvoir parler avec tout le monde et continuer à exprimer des opinions sans biais, dont le but n'est pas de faire plaisir. En revanche, je dois partager avec ceux avec lesquels je travaille le même horizon de valeurs. D'après ce que j'observe, le secteur financier n'a pas encore tiré toutes les leçons de la crise. Vous plaidez pour que l'économie se rapproche de la production et des industries manufacturières. Cela ne va-t-il pas à l'encontre de cette " société de la connaissance " et des services dont on nous a rebattu les oreilles ? > L'un n'exclut pas l'autre. Ce qui compte, c'est créer quelque chose. Je vais prendre un exemple tiré de ma région. Autrefois s'y trouvait une industrie du meuble de haute qualité, qui exportait beaucoup. Le soin qu'on apportait à ces meubles et la valeur qui en découlait justifiaient l'expression " sauver les meubles ". Parce que ceux-ci avaient autant de valeur que l'immeuble et pouvaient permettre de repartir d'un bon pied, après un incendie, par exemple. Dans la période Ikea, on ne peut pas revendre ses meubles pour sauver l'immeuble. Les gens ne perçoivent plus l'intérêt de ce savoir-faire, de cette tradition. Comme les Américains, ils cherchent le moins cher, sans réaliser qu'ils y perdent beaucoup. Politiquement, où vous situez-vous ? Herman Van Rompuy (CD&V) a écrit une dédicace pour votre livre... > Je souhaite un mélange de rouge pour la solidarité, de vert pour le développement durable et de bleu pour l'initiative privée. Disons que l'orange est déjà une combinaison de ces couleurs. Les signaux sont encourageants. Les verts se sont rapprochés des bleus en intégrant la dimension économique de l'écologie. Les coûts énergétiques ont rendu les bleus sensibles aux thèses écologistes et, enfin, les rouges ont appris qu'on ne faisait pas du social dans un désert économique. Si je me ralliais à l'une de ces tendances, j'aurais automatiquement les autres contre moi. Je préfère les influencer indirectement, comme ce fut le cas avec mon livre Econochoc. La Wallonie vous paraît-elle sur la bonne voie ? > Elle est, par certains aspects, très comparable à la Flandre. Lorsque je rencontre des chefs d'entreprise du sud du pays, leurs problèmes sont exactement les mêmes que ceux du Nord. Je n'ai pas l'impresssion d'être dans un pays étranger. Les différences me semblent parfois entretenues artificiellement. Néanmoins, vu l'ampleur des défis économiques, écologiques et démographiques du moment, nous nous trouvons à la croisée des chemins. Soit nous formons un projet commun pour la Belgique - et apparemment, ce n'est pas le cas - soit chaque entité prend son destin en main. La Wallonie a des atouts que ne possède pas la Flandre au point de vue énergétique, environnemental et démographique, mais ils doivent encore être développés, par le talent ou l'envie d'y arriver. Je privilégierais l'envie, parce qu'elle compense le manque de talent. En revanche, je remarque chez les Flamands une tendance à se replier sur leurs terroirs, à bouder les contacts nationaux et internationaux et à réactiver des patois qui sont aux antipodes de la globalisation et de la curiosité de l'autre. La Flandre a saccagé ses espaces verts et une forme de convivialité qui existe encore en Wallonie. A mon sens, la Flandre devrait devenir plus wallonne et la Wallonie, plus flamande. l Econochoc, par Geert Noels, Anthemis/L'Echo, 382 p.ENTRETIEN : MARIE-CÉCILE ROYEN PHOTOS : FRÉDÉRIC PAUWELS/LUNA