S'il est un concept qui semble quelque peu dépassé aujourd'hui, c'est bien le savoir-vivre. A tort, faut-il le dire ? A ce propos, l'émission Lieu public récemment consacrée par la RTBF aux comités blancs était pleine d'enseignements qui m'ont ému. Elle avait le langage de ceux qui souffrent, qui sont tenaillés par la peur, qui ressassent leurs tourments, qui ont du mal à s'exprimer. Or l'agressivité ou la maladresse de certains ne saurait être un bon motif de les ignorer.
...

S'il est un concept qui semble quelque peu dépassé aujourd'hui, c'est bien le savoir-vivre. A tort, faut-il le dire ? A ce propos, l'émission Lieu public récemment consacrée par la RTBF aux comités blancs était pleine d'enseignements qui m'ont ému. Elle avait le langage de ceux qui souffrent, qui sont tenaillés par la peur, qui ressassent leurs tourments, qui ont du mal à s'exprimer. Or l'agressivité ou la maladresse de certains ne saurait être un bon motif de les ignorer. Un magistrat concéda l'obligation pour lui et ses collègues de sortir de sa "tour d'ivoire" où j'imagine qu'ils vivent entassés tant l'image est régulièrement rappelée. Encore faut-il introduire la formule dans le travail de tous les jours, j'allais dire dans le train-train quotidien, car le métier de magistrat a, lui aussi, son côté routinier ; c'est d'ailleurs alors que l'on risque de passer à côté de l'essentiel. Plutôt que de nouvelles réformes, l'idée m'est alors venue d'une recommandation toute simple : la conviction que le savoir-vivre réduirait efficacement la distance qui sépare la Justice de ceux qui s'adressent à elle. Ce savoir-vivre, c'est d'abord, lorsqu'on vous aborde, d'éviter de se déclarer débordé ou fatigué si on ne l'est pas vraiment. C'est curieux le nombre de personnes qui commencent par se déclarer submergées, oubliant d'ailleurs que la possibilité de travailler serait pour beaucoup un privilège. C'est vrai pour le magistrat mais aussi pour l'avocat qui y trouve prétexte à ne pas répondre au courrier, pour le médecin à ouvrir tardivement sa salle d'attente, pour le chauffagiste ou le peintre que l'on attend en vain le jour où ils ont enfin promis d'être là, sans jamais que ni les uns ni les autres ne présentent d'excuses. Le savoir-vivre, c'est surtout réserver une suite à une demande, quelle qu'elle soit, dans le délai annoncé ou, à tout le moins, dans un délai normal, fût-ce en accusant réception. Des tas de gens ne savent jamais si leur lettre est parvenue à leur destinataire ! C'est pour le juge, notamment, rendre sa décision à la date annoncée et, quoi qu'il lui en coûte, la rendre à un moment où elle peut encore être utile au justiciable. Brossant devant ma porte lors de ma mise à la retraite, j'écrivais à mes collègues de la cour d'appel : "Ceux qui de près ou de loin ont été justiciables savent que toutes les affaires ont leur importance, qu'un procès est pénible, que l'attente d'une solution l'est plus encore, que des reports successifs sont psychologiquement insupportables ; c'est l'occasion pour le juge de montrer qu'il a du coeur." Le sentiment excessif que l'on peut avoir de sa propre importance conduit à se placer au-dessus des règles les plus élémentaires de la vie en société. Avant de se lancer dans de grandes réformes, commençons donc par des choses modestes.par Fernand Diskeuve, président honoraire à la cour d'appel