La conquête, en 2001, fut facile. En quelques semaines, les talibans avaient été mis en déroute. Aujourd'hui, ils contrôlent des provinces entières et campent aux portes de Kaboul, la capitale. " L'Afghanistan est un cas d'école. En quelques années, on a transformé un succès en échec ", commente Manuel Reinert, qui dirige à Londres le Conseil de Senlis, un centre d'analyse dont les spécialistes figurent parmi les meilleurs connaisseurs de la réalité afghane.
...

La conquête, en 2001, fut facile. En quelques semaines, les talibans avaient été mis en déroute. Aujourd'hui, ils contrôlent des provinces entières et campent aux portes de Kaboul, la capitale. " L'Afghanistan est un cas d'école. En quelques années, on a transformé un succès en échec ", commente Manuel Reinert, qui dirige à Londres le Conseil de Senlis, un centre d'analyse dont les spécialistes figurent parmi les meilleurs connaisseurs de la réalité afghane. Nombre d'experts internationaux partagent le même constat, que résume Jean-Pierre Maulny, directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) : " Il ne peut pas y avoir pour l'Otan de victoire militaire, ni non plus de défaite, sauf si la lassitude des opinions entraîne un retrait des troupes. "Barack Obama pourra-t-il changer la donne ? Le nouveau président américain, qui a, dans son discours d'investiture du 10 janvier, promis de " forger une paix durement gagnée en Afghanistan " avait affirmé à plusieurs reprises, pendant sa campagne, son intention de renforcer le contingent américain sur place et de faire de la guerre contre Al-Qaeda sa priorité. Hillary Clinton, lors de son audition par le Sénat américain à la veille de sa nomination au poste de secrétaire d'Etat, avait donné le sentiment que la nouvelle administration s'orienterait vers une approche plus globale. " Nous utiliserons, avait-elle déclaré, tous les éléments de notre pouvoir - la diplomatie, l'aide au développement et la force militaire - pour coopérer avec les Afghans et les Pakistanais qui veulent éradiquer les talibans et les autres extrémistes violents. "Peu auparavant, le général David Petraeus, commandant des forces américaines en Irak et en Afghanistan, avait plaidé, lors d'une allocution devant un think tank de la capitale américaine, l'Institute for Peace, pour une solution impliquant les gouvernements de la région. La solution du conflit en Afghanistan, avait-il déclaré, requiert " une stratégie régionale comprenant le Pakistan, l'Inde, les Etats d'Asie centrale, même la Chine et la Russie, et aussi, peut-être, à un moment donné, l'Iran. " Des ratés de l'aide aux bavures des militaires, en passant par la corruption du régime et l'incapacité du président Hamid Karzaï à s'affranchir des seigneurs de la guerre, les raisons de l'échec de la communauté internationale sont multiples. En réalité, dès le tout début, les dés étaient pipés. L'opération lancée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 avait l'aval des Nations unies et le soutien de l'ensemble de la communauté internationale. Mais ni les Américains ni leurs alliés n'ont fait la guerre pour apporter aux Afghans stabilité et développement. Il s'agissait moins de chasser les talibans que de priver de son sanctuaire une organisation terroriste, Al-Qaeda, qui menaçait la sécurité des Etats-Unis et de l'Europe. Très logiquement, la conférence inter-afghane organisée à Bonn en 2002 ne rassemblait que les alliés de l'Occident, c'est-à-dire les vainqueurs. Il ne s'agissait donc pas d'un processus de réconciliation, lequel aurait supposé la participation des talibans ou, au moins, de certains d'entre eux, afin d'assurer aux tribus pachtounes - l'ethnie dont ils sont issus - une meilleure représentation au-delà de la seule personnalité d'Hamid Karzaï, choisi par les Américains pour incarner l'Afghanistan nouveau. Aujourd'hui encore, lorsqu'il leur faut justifier auprès de leurs opinions la mort au combat de soldats occidentaux, les dirigeants politiques, à Washington comme à Paris ou à Londres, mettent en avant les nécessités de la lutte contre le terrorisme. Mais ce discours est loin d'être un argument suffisant pour les Afghans. Eux espéraient plus de sécurité et de développement, un Etat qui fonctionne, un accès aux services de base... Cette ambiguïté initiale aurait peut-être pu être surmontée si l'effort entrepris avait été à la hauteur des immenses besoins du pays, l'un des plus misérables de la planète. Or l'investissement des Occidentaux a été très insuffisant, tant sur le plan économique que sur le plan militaire. Beaucoup d'observa-teurs attribuent ce désintérêt relatif à la priorité accordée par les Etats-Unis au conflit irakien. " Le grand drame de l'Afghanistan, souligne ainsi Jean-François Daguzan, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, c'est l'Irak. Il a fait disparaître l'Afghanistan des écrans radar américains. A Washington, ils ont cru que tout était réglé, les talibans vaincus, et Hamid Karzaï, le nouveau président, solidement installé aux commandes. La catastrophe, elle est là. Du coup, on n'a pas mis le paquet comme on aurait dû. Ni pour l'aide économique et la reconstruction, ni sur le plan militaire. Or il fallait tout faire, pendant ces toutes premières années, pour que la population afghane se sente soutenue et protégée. Le retour des talibans s'explique d'abord par les insuffisances de la reconstruction et le manque de sécurité. "De son côté, le politologue Gilles Dorronsoro, spécialiste de la région, déplore que " personne, jusqu'en 2005 ou 2006, n'ait pris la situation afghane au sérieux ". Résultat : la guerre fait rage. En 2008, un peu plus de 1 500 civils afghans ont trouvé la mort du fait des combats. Faut-il rester ? Partir ? Là encore, les experts sont d'accord : pas question de quitter le terrain du jour au lendemain. Mais rester pour quoi faire ? Et pour combien de temps ? Là, les réponses divergent entre ceux qui militent pour l'envoi de troupes supplémentaires, ceux qui prônent l'ouverture de négociations avec les talibans - parfois ce sont les mêmes - et ceux qui plaident pour que les Occidentaux se replient sur les positions les plus faciles à tenir avant d'amorcer leur retrait. Aux Etats-Unis, nombre de militaires et d'analystes affirment que l'Otan peut encore gagner la guerre, à la condition d'envoyer des renforts. Spécialiste des questions stratégiques à la Brookings Institution de Washington, Michael O'Hanlon estime qu'il faudrait 4 brigades supplémentaires, soit environ 20 000 hommes. On trouve aussi, parmi les partisans d'une augmentation des effectifs, le patron du Conseil de Senlis, Manuel Reinert, qui suggère, lui, une force de 140 000 hommes, au lieu de 70 000 aujourd'hui : une telle augmentation permettrait selon lui de faire l'économie de ces bombardements aveugles qui précipitent chaque jour un peu plus les villageois pachtounes du côté des talibans. Les experts européens sont plus circonspects. La plupart estiment que l'Afghanistan ne sera pas stabilisé sans une véritable réconciliation nationale, et que celle-ci ne pourra être entreprise sans la participation des talibans. " L'action militaire est nécessaire si l'on veut empêcher le retour de la guerre civile et du chaos, mais elle doit aller de pair avec la recherche d'une solution politique ", souligne Alain Boinet, le directeur de Solidarités, une ONG présente en Afghanistan depuis vingt-huit ans. Le directeur du Centre français d'études et de recherches internationales (Ceri), Christophe Jaffrelot, souhaite également qu'un " projet politique plus clair " puisse être " articulé " avec les opérations en cours, tout en soulignant la nécessité de modifier l'approche militaire afin de " désamorcer la haine croissante des Afghans à l'égard des Occidentaux ". Un point de vue partagé par Jean-Pierre Maulny, à l'Iris, pour qui il faut " minimiser les dommages aux populations, et tenter de négocier. "Mais y a-t-il vraiment des talibans plus enclins que d'autres au compromis, qui seraient prêts à rompre avec Oussama ben Laden ? Faut-il, comme le suggèrent certains, impliquer les pays voisins, notamment l'Iran et le Pakistan, dans la recherche d'une solution ? Organiser une conférence internationale ? Gilles Dorronsoro, qui fut l'un des premiers à prendre position en faveur d'un règlement politique négocié avec les talibans, n'y croit plus aujourd'hui. " C'est trop tard, affirme-t-il, nous n'avons plus les ressources. Depuis 2001, personne n'a réussi à diviser les talibans. Il est illusoire de penser qu'on peut y arriver maintenant alors que nous sommes en position de faiblesse. Si on négocie, leur première exigence sera d'obtenir un calendrier de retrait. Pourquoi devrions-nous le leur donner ? Nous avons intérêt à garder les mains libres en nous retirant à notre rythme. "Opposé à toute augmentation des effectifs, l'universitaire plaide pour que les forces de l'Otan adoptent un profil bas, avant d'amorcer, le plus tôt possible, un retrait " contrôlé ". Dans un premier temps, les troupes occidentales se recentreraient sur la défense des grandes villes et des principaux axes, tout en poursuivant la formation des forces afghanes. Ensuite, elles se retireraient progressivement, au fur et à mesure de la montée en puissance de l'armée nationale. " Mieux vaut, ajoute Dorronsoro, gérer un retrait raisonné plutôt que de se retrouver dans la situation de l'armée américaine quittant précipitamment le Vietnam en 1975. "Reste que, même si tout le monde met en avant la nécessité de construire une armée afghane capable de faire face aux talibans, personne n'a la recette pour y parvenir... Chercheur à la Fondation pour les études stratégiques, Bruno Tertrais estime que la tâche nécessitera " au moins dix à quinze ans ". Aujourd'hui encore, les désertions concerneraient, selon les estimations, entre 20 % et 30 % des effectifs. Au-delà de l'avenir de l'Afghanistan, tous les spécialistes de la région redoutent que le conflit ne débouche sur une déstabilisation du Pakistan voisin, dont les zones tribales servent de sanctuaire aux talibans et aux terroristes d'Al-Qaeda. " On peut se retirer d'Afghanistan sans en minimiser les risques pour notre sécurité, affirme encore Gilles Dorronsoro. La crise afghane est périphérique. L'avenir du Pakistan, lui, est central. "Dominique Lagarde