Zoran Music a 35 ans lorsque, en 1944, il est emmené depuis Venise dans le camp de Dachau. Durant son internement, de 200 à 300 prisonniers y meurent quotidiennement: "Il fallait les enjamber, confie-t-il à Jean Clair, lors d'un entretien repris dans La Barbarie ordinaire (Gallimard), ou marcher dessus. C'était comme une forêt, des troncs coupés, jetés de droite et de gauche, en travers. C'est comme cela qu'on empilait les cadavres, les uns sur les autres, tête-bêche, comme des bûches." Dans l'infirmerie où il se réfugie parfois, il dessine en cachette ce que ses yeux ont vu, ce que ses narines ont senti, ce que ses mains ont touché et qu'il ne peut garder pour lui seul.
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Zoran Music a 35 ans lorsque, en 1944, il est emmené depuis Venise dans le camp de Dachau. Durant son internement, de 200 à 300 prisonniers y meurent quotidiennement: "Il fallait les enjamber, confie-t-il à Jean Clair, lors d'un entretien repris dans La Barbarie ordinaire (Gallimard), ou marcher dessus. C'était comme une forêt, des troncs coupés, jetés de droite et de gauche, en travers. C'est comme cela qu'on empilait les cadavres, les uns sur les autres, tête-bêche, comme des bûches." Dans l'infirmerie où il se réfugie parfois, il dessine en cachette ce que ses yeux ont vu, ce que ses narines ont senti, ce que ses mains ont touché et qu'il ne peut garder pour lui seul. A l'inverse d'un témoignage, insiste Music, ces oeuvres étaient seulement celles d'un artiste, fasciné autant qu'horrifié par cette "terrible beauté". Car, autour de lui, ce sont près de 35 000 Stücke qui affrontent, comme lui, mais avec d'autres moyens, la logique carcérale nazie. Ici, par exemple, rappelle Jean Clair qui, en 1995, fut le premier à organiser une grande rétrospective de l'oeuvre, on ne parle pas d'"hommes", mais on compte ou décompte les "pièces", les "arrivages". Lorsqu'un individu meurt, de faim, de froid ou d'épuisement (Music n'a jamais dessiné de chambre à gaz), l'administration barre simplement un numéro sur la liste. Quelques mois auparavant, l'artiste peignait encore à Venise, sans penser qu'un jour il verrait en vrai ce qui l'avait ému lors d'une de ses visites au Prado, à Madrid: Le Triomphe de la mort, de Bruegel l'Ancien, avec ses chariots remplis de cadavres et ses squelettes poussés vers l'enfer. De Vélasquez, il retiendrait l'odeur de cendres chaudes et, de Goya, la chair tranchée des suppliciés de l'Espagne napoléonienne. Qui pouvait prévoir? Né austro-hongrois, à mi-parcours entre Vienne et Venise, il aimait aussi les ors byzantins et ces autres, de Gustave Klimt, et, avec la même intensité, les grisailles rosées d'Oskar Kokoschka et les brûlantes incisions que le crayon d'Egon Schiele imprimait aux corps mis à nu. L'Histoire l'a happé. Rien d'autre, désormais, n'importe que de survivre. Alors, après avoir dissimulé les crayonnés dans sa chemise ou entre les livres de la bibliothèque du lieutenant du camp, il rejoint son cabanon pour y recevoir sa ration de soupe. De l'autre côté du mur, il sait que les morts et les agonisants s'entassent. Mais, le jour de sa libération, abandonnant dans la hâte la plupart de ses dessins, il sait que ses yeux n'oublieront jamais les ultimes expressions des corps des mourants: les yeux exorbités, les crispements des doigts, des poignets, des chevilles, l'importance du sexe, le rétrécissement de la figure et même de tout le corps, aspiré par le vide. A Paris d'abord, à Venise ensuite, et pendant plus de vingt ans, plus aucune de ces images ne trouveront à resurgir sur la toile ou le papier. On voit, au contraire, des chevaux libres, des collines, ou encore des buissons. Certains auront même cru voir, dans ses paysages, de grandes étendues matiéristes. Voyaient-ils combien ces épidermes témoignaient de blessures, avec leurs lueurs de couchant et leurs marques d'encre trop noire que le graveur (qui reçoit le premier prix lors de la Biennale de Venise, en 1954) pousse jusque dans la chair du papier? C'est alors, en pleine guerre du Vietnam, et après s'être tu durant toutes ces autres, d'Algérie, d'Indochine ou de Corée, que Music se rend à l'évidence: "Ils n'étaient pas les derniers." Alors, comme Goya ou Kokoschka, il va demander à la peinture et à la gravure d'"être l'expression de ce qu'il porte en lui, les yeux fermés". Emergeant du vide, de petites têtes noires hurlent, de leur regard et leur bouche, grande ouverte. Elles disent comme jamais, note encore Jean Clair, le "surgissement du visible au bord de l'invisible".Stavelot, galerie Le Triangle Bleu, 17 place Saint-Remacle. Jusqu'au 10 février. Tél.: 080-86 42 94.Guy Gilsoul