Le Vif/L'Express : Vous voir assis l'un à côté de l'autre, tout sourire, on se dit que vous auriez pu être faits pour vous entendre.

> Jean-Marc Nollet : Mais on s'entend ! Quand j'étais député fédéral, nous faisions régulièrement le point ensemble sur la situation politique générale. Comme chef de l'opposition, je me trouvais juste derrière son siège de ministre. Pour me parler, il n'avait qu'à se retourner. Certains ont cru qu'on négociait déjà un accord...
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> Jean-Marc Nollet : Mais on s'entend ! Quand j'étais député fédéral, nous faisions régulièrement le point ensemble sur la situation politique générale. Comme chef de l'opposition, je me trouvais juste derrière son siège de ministre. Pour me parler, il n'avait qu'à se retourner. Certains ont cru qu'on négociait déjà un accord... > JMN : Ce qui a beaucoup joué, c'est le résultat des élections. Le soir des élections, je ne suis pas le seul à avoir été surpris, non par l'excellent résultat d'Ecolo, attendu, mais par tout ce qui s'est passé autour. (Il se tourne vers Charles Michel.) Je sais que vous analysez encore les causes, les raisons, et qu'il y a des choses qui se discutent... Ce que je veux dire, c'est qu'avant les élections le jeu était sans doute plus ouvert qu'après. > Charles Michel : Entre Jean-Marc et moi, il existe un respect mutuel. Au fédéral, j'avais beaucoup de plaisir à débattre avec lui, même si nous étions dans des camps différents : lui sur les bancs de l'opposition, moi au gouvernement. Cela n'empêchait pas de prendre ses raisonnements en considération. > JMN : Tout le monde ne fait pas ça, chez vous... (Hésitations.) Je parle du gouvernement. Je ne vise pas le MR. > CM : Notre méthode politique est la même. Elle est fondée sur l'écoute, le respect et l'ouverture. On ne se situe plus dans les lignes de démarcation traditionnelles. Le changement climatique, l'aménagement du territoire, la mobilité : ces questions ne peuvent se réduire à un choc gauche-droite un peu vieillot. Les nouveaux enjeux de société amènent une autre opposition. D'un côté, une vision dynamique, moderne, en mouvement. De l'autre, une attitude conservatrice, inquiète, archaïque. > JMN : Tout à fait d'accord ! Charles et moi, on est arrivés en politique au même moment. Et, en politique comme dans l'éducation, les toutes premières années sont décisives. On a connu, dans notre jeunesse, des systèmes politiques qu'on détestait. Certaines pratiques ont servi, pour nous, de repoussoirs absolus. Moi, je viens de Mouscron, une ville longtemps dominée par une majorité absolue PSC... Je suis ensuite allé habiter à Charleroi. Je ne dois pas faire un dessin. Je me suis dit : fonctionner comme ça, jamais ! Pour Charles, c'est pareil, je crois. > CM : En Brabant wallon, au niveau provincial, il existe une majorité MR-Ecolo. Ce n'est pas le fruit du hasard. Cette alliance, qui apparaissait atypique jusqu'il y a peu, fait suite à de longues conversations avec les responsables d'Ecolo en Brabant wallon. Nous nous sommes rencontrés à de multiples reprises pour confronter nos programmes. Cette approche oblige à sortir de la caricature. Contrairement à Jean-Marc, je pense qu'au soir des élections le jeu était très ouvert. Il faut tenir compte des incompatibilités, notamment de caractère. Mais une coalition jamaïquaine (MR-Ecolo-CDH) présentait des avantages importants pour Ecolo. Cette coalition représentait en soi un changement radical pour la Wallonie. > CM : C'est en tout cas un élément déterminant pour initier le changement. Ecolo a préféré une autre option : celle d'un olivier (NDLR : coalition de centre-gauche). Je le regrette, car Ecolo était en position d'imposer son choix. > JMN : Examinez l'accord de gouvernement. Quel est le titre ? Marshall 2. Vert. Quel est le contenu ? Placer le développement durable au c£ur du redéploiement de la Wallonie. Je vous le demande : n'est-ce pas, à partir des 18 % obtenus par Ecolo aux élections, une manière d'atteindre les 50 % en réorientant fondamentalement le contenu de la politique wallonne ? Dans le résultat des négociations, Ecolo est allé bien au-delà de ses 18 %. > JMN : On nous dit que la Bourse repart, alors que les pouvoirs publics se retrouvent avec d'énormes difficultés budgétaires sur les bras. Je trouve ça choquant. Mais je perçois aussi un changement. J'ai connu des débats au Parlement fédéral où la simple idée de taxer la spéculation était taboue. Désormais, on avance sans tabous. > JMN : Surtout Didier Reynders ! Les lignes bougent. Même sur des questions comme les bonus des grands patrons. Parce que je proposais un plafonnement des super-bonus, Didier Reynders m'a un jour traité de type de gauche... > JMN : Ce n'est pas une injure, je m'empresse de le dire ! Mais, dans sa bouche, cela voulait dire d'extrême gauche. > CM : Oui. Et je m'en réjouis. Comme libéral, j'admire celui qui entreprend, celui qui crée. Mais je n'ai aucun respect pour celui qui se contente de jouer dans une économie-casino. J'ai demandé qu'on ouvre le débat sur une taxation des spéculations financières. Quand quelqu'un achète un volume important d'actions, et les revend quelques mois plus tard en réalisant une forte plus-value, je ne trouve pas anormal que l'Etat puisse déterminer une ponction sur cette plus-value. > JMN : C'était ma toute première proposition de loi, comme député fédéral ! > CM : Pour dire la vérité, à ce moment-là, la situation budgétaire se présentait différemment. La croissance suffisait à désendetter l'Etat et à assurer ses besoins collectifs. Du coup, ce débat-là était moins prioritaire qu'aujourd'hui. Le libéralisme a aussi été caricaturé. Le libéralisme n'est pas le capitalisme. Le capitalisme est un instrument qui doit être dominé, au service d'un progrès collectif. Historiquement, les libéraux belges ont été les combattants de la gratuité de l'enseignement. Mais peut-être y a-t-il un mea culpa à faire... > CM : Sur la façon de porter notre message. Peut-être que les libéraux n'ont pas bien réussi à éviter cette confusion entre libéralisme et capitalisme. > JMN : Admets aussi que certains, au MR, ont entretenu cette confusion ! Enfin, tu ne dois pas le dire. Je le dis, moi... (Charles Michel rougit.) > CM : Le MR est un grand parti. Malgré un recul aux dernières élections, il reste la deuxième formation en Communauté française. C'est normal qu'il existe des sensibilités, des nuances en son sein. Aujourd'hui, nous devons exprimer ce message : le libéralisme, c'est le contraire de l'ultralibéralisme. Il n'y a pas de libéralisme possible sans régulation. D'ailleurs, l'Union européenne est née à partir de la régulation de l'acier et du charbon. > JMN : Au Parlement européen, les verts sont plus souvent d'accord avec les libéraux qu'avec le Parti populaire européen (PPE), où siègent les élus du CDH. On voit bien que les libéraux ne sont pas toujours les défenseurs aveugles du capitalisme. Alors, pourquoi, en Belgique, se sont-ils laissé enfermer dans ce piège grotesque ? Je ne comprends pas. Ceux qui ont conduit la ligne au MR n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes. > JMN : Chez moi, les regrets, ça ne dure que 24 heures. Pas plus ! Mais je crois sincèrement que nos routes n'ont pas fini de se croiser. > CM : L'argument budgétaire n'est pas le principal. D'autres éléments me semblent essentiels. La souveraineté, en premier lieu. Maîtriser le levier énergétique, ne pas être dépendant, c'est fondamental pour un Etat au c£ur de l'Europe, comme la Belgique. De ce point de vue, si on sort immédiatement du nucléaire, comme Ecolo le propose, on se retrouve avec un problème majeur. On continuera à consommer de l'énergie nucléaire, mais on devra la quémander chez nos voisins. > JMN : Il ne s'agit pas de la sortie immédiate, mais d'une sortie progressive ! On ferme trois centrales en 2015. On sort réellement du nucléaire en 2025. Nous n'avons pas la même définition de l'immédiateté. Charles utilise aussi le concept de souveraineté énergétique. Il a raison : la souveraineté de la Belgique, c'est ça, l'enjeu ! Et j'ajouterais même : la souveraineté de la Wallonie. Je ne suis pas demandeur, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver... Je veux qu'on soit en mesure de produire suffisamment d'énergie sur le territoire wallon. Examinons maintenant ce concept de souveraineté : j'ai beaucoup étudié le sous-sol wallon, je veux savoir où Charles a trouvé de l'uranium. En termes de souveraineté, l'important, c'est ce qu'on possède en Wallonie. Du vent, du soleil, de la biomasse, on en a. Dans cette perspective, la mer du Nord doit absolument rester la propriété de l'Etat fédéral. Si la mer du Nord était régionalisée, on perdrait une partie importante du potentiel éolien offshore, qui appartient à tout le monde, et pas seulement à la Flandre. > CM : Il y a un autre problème. La Wallonie veut réduire ses émissions de CO2 de 30 % à l'horizon 2020, et non de 20 % comme l'exige l'Europe. Très bien ! J'applaudis. Mais, si on sort du nucléaire, atteindre cet objectif-là est impossible. On a du vent, du soleil, mais pas les installations pour transformer ça en énergie. Et ce ne sera pas le cas avant plusieurs années. On n'est pas encore près de se passer du nucléaire. > JMN : Si on remet aujourd'hui en question l'objectif de 2025, on donne le signal au marché qu'on privilégie le nucléaire plutôt que toute autre énergie. Je suis d'accord pour qu'on se repose la question en 2017 ou 2018 : maintient-on le cap de 2025, ou revoit-on un peu nos objectifs ? Mais, si on renonce maintenant, on va casser une dynamique. > CM : Ce commentaire des Jeunes socialistes est ridicule et déplacé. J'ai envie de répondre que Jean-Marc Nollet a trop peu de compétences. > JMN : Quand on diminue le nombre de ministres, chacun se retrouve forcément avec plus de compétences. Je crois d'ailleurs qu'on peut encore aller plus loin. Même s'il faut aussi en laisser pour d'autres : l'emploi chez André Antoine, l'économie chez Jean-Claude Marcourt... > CM : J'ai une autre crainte. La fameuse alliance emploi-environnement relève surtout de compétences qui ne se trouvent pas entre les mains de Jean-Marc Nollet, mais dans celles de Marcourt et d'Antoine. Je les connais tous les deux, moi. Je suis curieux de voir comment Jean-Marc va se débrouiller pour traduire ses principes, que je crois sincères, en mesures concrètes pour le redéploiement de la Wallonie. > JMN : Je crois que les difficultés budgétaires vont rendre le gouvernement wallon beaucoup plus cohérent. Ce gouvernement marchera pour tout le monde, ou alors, il ne marchera pas. Entretien : François Brabant et Pierre Havaux" didier reynders m'a un jour traité de type de gauche "" je n'ai aucun respect pour celui qui se contente de jouer dans une économiE-casino "" on voit bien que les libéraux ne sont pas toujours les défenseurs aveugles du capitalisme "" le libéralisme, c'est le contraire de l'ultralibéralisme "