"Quand je bois un pastis au soleil, "place du Vieux" ( NDLR: nom donné à la place du Marché aux légumes, à Namur), je me sens en "douce France"", explique, ravi, Christofer (19 ans), originaire de Keerbergen, entre Malines et Louvain. Inscrit en 2e candidature ingénieur commercial, il est l'un des 221 Flamands, namurois d'adoption, qui étudient, cette année, aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur (FUNDP). C'est une tradition. "Ma tante a aussi suivi des cours ici, voici dix ans": Stefanie (18 ans, 1re candidature en droit, venue de Louvain) passera deux années à Namur avant de terminer sa licence à la KUL (Katholieke universiteit van Leuven). "Je veux être parfaitement bilingue. C'est bon pour mon CV." Cette immersion n'était pas nécessaire pour Nathalie (18 ans, 1re candidature ingénieur commercial), issue d'une famille francophone de Gand. "Mais Namur est une petite université. Cela facilite la transition de l'enseignement secondaire au supérieur."
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"Quand je bois un pastis au soleil, "place du Vieux" ( NDLR: nom donné à la place du Marché aux légumes, à Namur), je me sens en "douce France"", explique, ravi, Christofer (19 ans), originaire de Keerbergen, entre Malines et Louvain. Inscrit en 2e candidature ingénieur commercial, il est l'un des 221 Flamands, namurois d'adoption, qui étudient, cette année, aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur (FUNDP). C'est une tradition. "Ma tante a aussi suivi des cours ici, voici dix ans": Stefanie (18 ans, 1re candidature en droit, venue de Louvain) passera deux années à Namur avant de terminer sa licence à la KUL (Katholieke universiteit van Leuven). "Je veux être parfaitement bilingue. C'est bon pour mon CV." Cette immersion n'était pas nécessaire pour Nathalie (18 ans, 1re candidature ingénieur commercial), issue d'une famille francophone de Gand. "Mais Namur est une petite université. Cela facilite la transition de l'enseignement secondaire au supérieur." Voilà comment ces trois étudiants ont découvert la Wallonie. "En dehors de l'une ou l'autre excursion scolaire, à Namur ou à Liège, je n'y avais jamais mis les pieds, reconnaît Christofer. On n'en parlait pas davantage entre amis ou en famille." Le dépaysement a été d'autant plus grand. "Lorsqu'on quitte Louvain pour Namur, via Hamme-Mille, après la forêt de Meerdael, on se sent soudain en Wallonie: les grandes fermes, l'espace... Et puis, la mentalité. Les gens peuvent patienter longtemps derrière un tracteur sans klaxonner ni dépasser, comme le feraient les Flamands. Autre détail: à la terrasse d'un café, on ne vous dira rien si vous êtes deux à une table de quatre, ou si vous restez après avoir fini votre verre. Le garçon ne va pas venir, illico, pour une autre commande. On n'est pas en Flandre, où les affaires doivent tourner!" Calme et convivial, ce mode de vie aurait donc des avantages. "Ici, en septembre, je me sentais seule, explique Stefanie. Cela n'a pas duré. Les Wallons prennent le temps d'apprendre à connaître les gens." Mais tous les jeunes Flamands ne s'intègrent pas aussi facilement. Dans les cafés et les rues autour de l'université, on entend plus souvent qu'autrefois des jeunes discuter en néerlandais. "Certains étudiants flamands préfèrent rester entre eux, concède Stefanie. Ils n'ont de contact avec la langue française que pendant les cours. Ils étudient et obtiennent de beaux points. Mais ils sont incapables de tenir une véritable conversation en français." Beaucoup semblent en effet moins à l'aise dans la langue de Molière que les générations précédentes. Comment l'expliquer? Les jeunes issus de familles francophones de Flandre seraient-ils moins nombreux? Ou faut-il y voir le résultat d'un certain désintérêt pour le français dans les écoles flamandes? En tout cas, la population estudiantine en provenance du Nord n'augmente plus. Autrefois, la moyenne tournait autour des 400 étudiants flamands, soit 10 % du total. En outre, depuis septembre 1996, un test d'aptitude en français a été instauré, officiellement pour limiter les échecs des étrangers et des... néerlandophones. Le niveau en langues de la plupart des Flamands demeure pourtant bon, surtout en comparaison des compétences linguistiques des étudiants wallons. "Ils ne profitent jamais de l'occasion pour nous parler en néerlandais, remarque Stefanie. De plus, j'ai vu le cours de néerlandais de la 1re candidature en sciences économiques. Un scandale: c'est un apprentissage de base!" Christofer enchaîne avec les blagues sur les Flamands. "Je n'en ai jamais entendu autant qu'ici." Stefanie poursuit: "Je crois que les Wallons reprochent un peu aux Flamands leur position dominante, notamment sur le plan économique." Les trois amis en viennent à évoquer les problèmes communautaires du pays. Comme avant eux, sans doute, les anciens Premiers ministres Mark Eyskens ou Jean-Luc Dehaene qui ont également étudié à Namur. Ce type d'immersion sensibiliserait-il les Belges à la diversité culturelle du pays et à une réelle connaissance de l'autre communauté? Ce n'est pas certain. "En réalité, nous sommes mal informés sur beaucoup d'aspects de la vie quotidienne des "autres"", reconnaît le sociologue Ignace Glorieux de la VUB (Vrije universiteit Brussel). Avec sa collaboratrice Jessie Vandeweyer, il a cherché à savoir si l'emploi du temps des Flamands, des Wallons et des Bruxellois fournissait des indications sur leurs différences éventuelles en termes de mode de vie. Ils se sont basés sur une enquête menée, en 1999, par l'Institut national de statistique (INS), auprès de 8 382 Belges âgés de 12 à 95 ans. "A première vue, ce qui frappe, c'est la dimension collective du rythme de vie", relève Glorieux. Quelle que que soit la région, dormir et se reposer restent les principales activités de la population ( voir tableau 1). Cela occupe plus d'un tiers de la semaine (38 %). Mais, à y regarder de plus près, les Flamands passent quand même 1 h 10 en moins au lit que les Wallons. L'analyse de Glorieux confirmerait-elle le stéréotype du Flamand dur à l'ouvrage? En Flandre, la charge totale de travail (emploi salarié, tâches ménagères, soins et éducation des enfants) atteint 37 h 27 par semaine. Il s'agit évidemment d'une "semaine fictive", recomposée à partir des agendas fort différents d'un employé, d'une ménagère, d'un étudiant ou d'un pensionné. Il n'empêche: la charge globale de travail semble moins lourde en Wallonie. Ainsi, l'ensemble des Flamands et des Bruxellois consacrent en moyenne un peu plus de 15 heures au travail salarié; les Wallons, 12 h 34 par semaine. "Cela s'explique par les caractéristiques de la population, entre autres par le nombre plus important de chômeurs, poursuit Glorieux. Car les francophones et les néerlandophones de même sexe et du même âge, d'un niveau de formation comparable, avec un emploi analogue et autant d'enfants passent, grosso modo, le même nombre d'heures au travail."Les francophones sont plus "relax"En contrepartie, les Wallons consacrent davantage de temps aux tâches ménagères (20 h 26 par semaine), y compris dans des situations professionnelles et familiales comparables à celles des Flamands. La différence avec les Bruxellois atteint 3 heures hebdomadaires. Quant aux Flamands, ils se distinguent par un temps plus important réservé aux enfants (3 h 12 par semaine), même s'ils en ont désormais moins que les francophones ( lire également en page): les devoirs semblent, notamment, les accaparer davantage. Les Wallons aiment aussi prendre soin d'eux-mêmes. "Surtout, pour manger et boire, observe Glorieux. Ce sont de bons vivants. Par rapport aux Flamands, ils s'attardent, en moyenne, une heure hebdomadaire de plus à table." En outre, Liégeois, Hennuyers ou Namurois consacrent dix bonnes heures par semaine à des activités sociales (soit près d'une en plus que les Flamands et les Bruxellois). Il s'agit d'une forme de convivialité avant tout informelle: ils parlent ou discutent, sans motif particulier, avec des amis, des voisins... Enfin, les Wallons et les Bruxellois sont un peu plus "relax" que les Flamands (environ une heure supplémentaire par semaine de temps libre). "L'examen détaillé des différentes activités montre que les Bruxellois sont de grands lecteurs. Les Wallons regardent davantage la télévision ou des cassettes vidéo."Des Flamands "petit-bourgeois"L'enquête de l'INS relative au budget des ménages confirme ces tendances. En 2000, les Flamands ont exposé des dépenses plus importantes (29 431,08 euros par ménage) que les Bruxellois (27 916,18 euros) et les Wallons (26 587,92 euros). Les Wallons se sont toutefois montrés moins regardants pour la nourriture et, particulièrement, pour les boissons ( lire tableau 2). Selon la liste détaillée de l'INS, les Wallons achètent davantage de viande fraîche, de beurre, de vin et d'apéritifs. Les Flamands préfèrent les fruits frais, les boissons sans alcool et la bière; les Bruxellois, les plats préparés. Des Flamands "petit-bourgeois"En revanche, le budget des ménages consacré aux vêtements et aux chaussures est le plus important en Flandre. "Le Flamand reste "petit-bourgeois", observe, amusé, Glorieux. Voici vingt ou trente ans, le dimanche, tous les hommes - ouvriers ou patrons - portaient le costume; les femmes et les enfants, leurs plus beaux habits. La plupart des Flamands ne vont plus à la messe, mais ils ont conservé cette habitude. Les autos et les maisons doivent aussi être belles; les fenêtres, briller... Et il faut que cela se voie." Vivre à Bruxelles est plus onéreux. Le loyer absorbe une grande partie des revenus. Les Flamands investissent, quant à eux, davantage en meubles ou en tapis. Leur note de chauffage, d'éclairage et d'eau est également plus élevée, peut-être parce qu'ils vivent moins en appartement. C'est aussi le cas des Wallons, qui se signalent par des frais importants en produits de nettoyage et d'entretien. Quant aux Bruxellois, ils recourent plus que les autres à du personnel de maison. Si les Flamands ont moins de temps libres, cela ne les empêche pas d'y réserver un budget supérieur. Ce budget est relativement élevé en ce qui concerne les appareils de télévision et de vidéo, les articles de sport et de camping, les plantes et les fleurs, les jouets et le matériel éducatif pour les enfants. Les Bruxellois investissent davantage dans les livres et les ordinateurs. En comparaison, dans le sud du pays, les débours en matériel informatique sont particulièrement faibles. Les Wallons préfèrent les animaux de compagnie, pratiquer l'agriculture ou le petit élevage à titre de hobby. Pour le reste, si les Bruxellois ne regardent pas à la dépense quand il s'agit de soins de beauté ou de bijoux, ce sont les Flamands qui fréquentent le plus les salons de coiffure, les restaurants ou les cafés. Preuve qu'on rencontre aussi des bons vivants en Flandre. A première vue, ce sont également les Flamands qui sillonnent le plus la Belgique, alors que les Bruxellois donnent la préférence aux destinations étrangères. Les Wallons restent volontiers chez eux. Désormais, "l'importance accordée au temps libre et aux amis est plus grande en Flandre qu'à Bruxelles et en Wallonie", peut-on lire dans le livre Verloren zekerheid ("Certitude perdue", éd. Lannoo/Fondation Roi Baudouin). Ce constat est fait également aux Pays-Bas, où les connaissances et les loisirs sont même plus importants que la famille, selon la troisième édition de l'enquête européenne sur les valeurs (1999). Les Flamands, les Wallons et les Bruxellois ne partageraient-ils pas la même philosophie de vie? Selon le sondage européen, mené chez nous auprès de 1 912 personnes, la famille reste la priorité chez tous ( lire également en page). Mais, ensuite, l'ordre diffère ( voir tableau 3). Surprise: "Le travail se classe ex aequo avec la famille en Wallonie et en deuxième position à Bruxelles, mais seulement à la troisième place en Flandre", explique Jan Kerkhofs, professeur émérite à la KUL et, par ailleurs, initiateur de l'étude européenne. Des tendances similaires se dessinent en matière d'éducation. Kerkhofs a tenté de savoir quelles valeurs les parents voulaient transmettre à leurs enfants ( tableau 4). Les trois qualités les plus valorisées sont les mêmes: la tolérance, le sens des responsabilités et les bonnes manières. Quoique ces dernières soient plus fortement plébiscitées en Flandre. Mais, par la suite, l'"ardeur au travail" décroche un meilleur score à Bruxelles, tandis que les Wallons se distinguent par leur souci d'économie. "Peut-être, les Flamands estiment-ils aujourd'hui qu'ils passent trop de temps au bureau: ils souhaiteraient davantage de temps libre, poursuit Kerkhofs. Les Wallons, au contraire, parce qu'ils font plus souvent l'expérience du chômage, trouvent que leurs enfants devraient travailler davantage. Cela ne signifie pas encore qu'ils font ce qu'ils disent!"La "double identité" des BelgesL'enquête européenne fait également apparaître des différences dans les sentiments d'identité des Belges. Selon les sociologues, les gens se sentent intégrés à une communauté dans la mesure où ils appartiennent à un certain nombre de groupements. Les personnes interviewées ont donc été invitées à en préciser quelques-uns spontanément ( lire le tableau 5). Près d'un Belge sur trois n'a pas répondu, estimant, en quelque sorte, qu'il n'était lié à aucune forme de groupe. C'est surtout le cas à Bruxelles, qui compte le nombre le plus élevé d'isolés (environ un ménage sur deux). Ensuite, plus d'un tiers des personnes interrogées - et même près d'un Wallon sur deux - ont exprimé leur attachement à des "groupements de base" comme la famille, les amis, les voisins... En comparaison, la vie sociale semble davantage structurée en Flandre. Près d'un habitant sur quatre (22 %) y fait directement allusion à des associations d'obédience religieuse ou philosophique, pour 11,8 % des Bruxellois francophones et 4,7 % des Wallons. Les autres organisations de sport, de musique ou les mouvements de jeunesse ont aussi davantage d'importance pour les Flamands et les Bruxellois (11 %) que pour les Wallons (7 %). Enfin, seuls 5 % des Belges font spontanément référence à des institutions comme l'Europe, la Belgique, la Wallonie..."En général, les Flamands ont davantage que les francophones le sentiment d'appartenir à une communauté de langue", résume Jaak Billiet, politologue à la KUL. Comparativement, les Wallons sont plus nombreux à se sentir belges. Mais, c'est à Bruxelles qu'on dénombre le plus d'Européens convaincus. "Attention, ces différentes identités n'entrent pas pour autant en concurrence, poursuit Billiet. En Wallonie comme en Flandre, la plupart des citoyens peuvent se sentir à la fois wallons (ou flamands) et belges." Pour le politologue de la KUL, cette "double identité" a une influence sur des attitudes comme le racisme ou la tolérance. "Nous savons, suite à une enquête antérieure, qu'il n'y a pas de différence entre les Flamands et les francophones en ce qui concerne le sentiment de peur vis-à-vis des immigrés. Mais leur rapport à l'étranger n'est pas le même." Selon l'enquête européenne, environ un Flamand sur quatre ne souhaiterait pas avoir comme voisin un musulman ou un travailleur étranger. Cette proportion est d'environ 15 % en Wallonie. Bruxelles se situe entre les deux scores. Autre chiffre: un peu plus de 55 % des Flamands ne s'estiment pas concernés par les conditions de vie des immigrés, pour 43 % en Wallonie et même 33 % seulement à Bruxelles. Cette forme de xénophobie s'exprimerait de "façon asymétrique". "En Flandre, une forte adhésion à la nation flamande va souvent de pair avec une attitude négative par rapport aux étrangers. Les Flamands, qui s'identifient davantage à la Belgique, sont au contraire enclins à une plus grande compréhension vis-à-vis de l'immigration." En Wallonie, Billiet observe l'inverse. "Plus les Wallons sont attachés à leur région, plus leur attitude est positive envers les étrangers. En revanche, plus ils sont "belgicains", plus ils sont hostiles à l'égard des non-Belges." Le politologue de la KUL l'explique par une certaine forme d'ethnocentrisme en Flandre: ceux qui affirment le plus vigoureusement leur identité flamande le font en référence à leurs racines, notamment à leur langue, qu'ils ont dû défendre contre les influences étrangères. Les autres Flamands, qui se sentent davantage belges, y voient l'opportunité de travailler avec des gens de cultures différentes. En Wallonie, Billiet n'a pas trouvé de nationalisme "ethnique" - sauf au sein de l'extrême droite, qui joue la carte de la Belgique traditionnelle -, mais bien un discours républicain. Dans ce cas, le sentiment d'appartenance à la Région wallonne fonctionne davantage comme une forme de collaboration entre des citoyens. Pour être "de Wallonie", il ne faudrait pas nécessairement en être originaire, mais il suffirait de s'entendre sur un minimum de règles communes de vie, sur un mode essentiellement consensuel et convivial.Dorothée Klein