Edward Hopper. Grand Palais, Paris (VIIIe). Jusqu'au 28 janvier 2013.
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Edward Hopper. Grand Palais, Paris (VIIIe). Jusqu'au 28 janvier 2013. Dernier ouvrage : Avenue des géants (Gallimard). Dernier ouvrage : Passé sous silence (Actes Sud/Babel). Dernier ouvrage : Tangente vers l'est (Verticales). Dernier ouvrage : Premier Bilan après l'apocalypse (Grasset). DVD : L'Amour dure trois ans (EuropaCorp). Dernier ouvrage : Un ange passe à Memphis (Rivages). Dernier ouvrage : Le Roi lézard (Viviane Hamy). Les tableaux d'Edward Hopper (1882-1967) font l'effet de bombes à retardement. Leur apparente sérénité masque une charge dramatique d'une rare intensité. Métaphysiques plus que réalistes, ces inquiétantes bâtisses emmurées dans le silence, ces personnages immobiles au regard braqué vers le vide disent le désenchantement du rêve américain, l'absurdité de l'existence, la solitude infinie des humains. Cet artiste new-yorkais a d'abord exercé le métier d'illustrateur publicitaire, qu'il exécrait, avant de se consacrer à son art, la quarantaine venue, et de se voir érigé malgré lui en porte-parole de la modernité. Influencé par les films noirs et la peinture française - Degas, Manet, Forain - mais refusant l'embrigadement des avant-gardes, Hopper affirmait seulement chercher à " peindre la lumière du soleil sur les façades des maisons ". Enigmatiques, ses tableaux laissent le champ libre aux interprétations. Comme l'exposition du Grand Palais à Paris le montrera. C'est parce que ces £uvres dégagent une impressionnante force d'évocation que Le Vif/L'Express a demandé à six écrivains d'imaginer chacun un texte de fiction à partir d'un tableau choisi entre deux. Frédéric Beigbeder, Marc Dugain, Alice Ferney, Maylis de Kerangal, Dominique Sylvain et Marc Villard se sont prêtés au jeu. On notera que, malgré la présence, dans le choix proposé, d'£uvres plus aérées ou ensoleillées comme Ground Swell, Lighthouse Hill ou People in the Sun, les auteurs ont tous plongé dans les rues new-yorkaises. Mythologie, quand tu nous tiensàParfois la solitude vous pousse vers les autres, même si ce n'est pas votre nature. Ma femme m'a quitté il y a un an au prétexte qu'elle s'ennuyait avec moi. Je le savais depuis le début de notre mariage, qu'elle s'ennuierait un jour avec moi. Cela a pris plus longtemps que je ne le pensais. Ce qui nous liait, il faut bien le dire, c'était notre fils. Maintenant qu'il est porté disparu dans le Pacifique, elle est partie. Ma femme n'était pas très intelligente. J'imagine que, dans son esprit simple, elle a dû penser que partir lui ramènerait notre fils. Un genre de superstition si on peut dire. Elle ne me manque pas pour être tout à fait honnête. Je travaille dans un cabinet de courtage en assurances sur la 57e et Lexington. En hiver, quand le jour s'est fait la belle depuis un bon moment, je m'arrête là pour me jeter deux ou trois verres avant de rentrer me coucher sans dîner car, depuis que ma femme m'a quitté, je ne dîne plus. Je ne dors pas non plus parce que les deux ou trois verres que je prends ici me ramonent l'£sophage une bonne partie de la nuit. Mon médecin m'a dit d'arrêter de boire et de fumer. " Et pourquoi pas arrêter de vivre ? " je lui ai répondu. Vous dire que la rousse ne me fait pas un peu d'effet, ce serait mentir. On ne peut pas dire qu'elle soit belle, mais quelque chose émane d'elle aussitôt tempéré par le sentiment qu'elle doit être compliquée. J'ai eu une maîtresse qui lui ressemblait. Elle se débarrassait vite fait de votre attrait pour son corps et ensuite elle parlait à n'en plus finir de tout ce qui la préoccupait, quand on sait qu'elle entretenait ses soucis comme un jardin anglais. A la fin, j'en ai eu marre de faire l'amour avec elle une fois de temps en temps et de devoir supporter en échange ses longues plaintes sur le monde. A mon avis, le type qui est à côté d'elle en est là. Ils ne se touchent pas la main, car le désir est passé, et maintenant il doit se colleter la mélancolie de la belle. Je suis bien heureux d'être seul, au fond. A les voir ainsi, on peut s'imaginer plein de choses excitantes sur leur compte, mais moi, je sais que ce genre d'histoires finit toujours de la même façon. On sombre dans l'ennui, voilà la vérité. Il n'a pas l'air drôle, lui non plus. Je l'étais plus que cela à une certaine époque, je veux dire quand je trompais ma femme avant qu'elle me quitte, si pour sûr, j'étais plus drôle que cela. Elle a au moins une qualité, cette femme, elle parle doucement. Mais elle est persuadée de l'importance de sa petite vie, je vous le dis d'expérience. Quand ces deux-là seront partis, je quitterai le bar. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être pour ne pas me re- trouver tout seul avec le barman qui ne dit jamais rien et qui regarde à travers la grande baie vitrée comme s'il voyait la mer. Si au moins il voyait mon fils dans cette mer... S'il revient, mon fils, je lui par- lerai, pas de doute, cette fois, je lui parlerai. Et voilà ! Il s'est installé ! Le journal, son cul dans le fauteuil, un sourire, et il lira les nouvelles pendant que je prépare son dîner, léger s'il te plaît. Quel ennui ! Quelle tristesse ! Pourquoi les hommes finissent-ils dans cette routine égoïste ? Dieu qu'ils sont insupportables avec leurs chemises blanches, leur gilet et leur cravate, et cet air important qu'ils promènent partout et qu'ils assoient encore le soir en face de leur femme ! Ils sont gonflés de leur importance : ils connaissent, ils commandent, ils font le marché, ils ont des clients, des fournisseurs, des secrétaires ! Tout leur est dû de la part des femmes, et que donnent-ils en échange ? Ils disparaissent dans l'édition du soir ! En seront-ils plus intelligents pour autant ? Pensez-vous ! Même si physiquement ils prennent soin d'eux-mêmes, ils oublient de sentir, d'exprimer, ils sont anesthésiés par les poses qu'ils prennent. Ils sont intellectuellement amollis. Elle pense : Je prodigue une affection sans bornes à une personne qui n'en vaut pas la peine ! Le silence lui pèse, comme ce train-train quotidien dont le journal est devenu le symbole. Dans cinq minutes, elle le lui arrachera des mains ! Voilà ce qu'elle fera. Et elle lui dira comme elle s'ennuie avec lui et se désespère qu'il manque à ce point d'attention pour elle, et de fantaisie pour eux. Leur beau couple, qui croyait que vivre à New York serait trépidant ! Cet après-midi, elle a rencontré un homme, il flânait derrière elle dans une galerie qui exposait Hopper. Fallait-il vraiment qu'elle fût malheureuse pour avoir osé s'adresser à un inconnu ! Un parfait inconnu qui s'intéressait aux mêmes choses qu'elle. Elle y pense en ouvrant un tiroir, visualise son intérieur, le fauteuil de cuir, la table ronde, ce confort douillet dans lequel se côtoient leurs deux solitudes : on se croirait dans Une chambre à New York. Elle pense : Amusant. Je m'ennuie avec toi, dit-elle. A-t-il levé les yeux de l'article qui le captive tellement ? Non ! - On ne s'ennuie qu'à cause de soi-mêmeàIl se moque d'elle ! Tout est de sa faute à elle, pas vrai ? J'ai quelque chose à te dire. Je ne sais pas trop par quel bout commencer. J'ai rencontré un homme, invente-t-elle. Ah ! Voilà comment il faut s'y prendre pour obtenir toute son attention ! Maintenant, il écoute ! Elle rit : Ne me regarde pas avec ces grands yeux ! On dirait un de ces petits Boliviens pieds nus qui ont besoin de parents adoptifs ! Où a-t-elle entendu cette phrase ? Elle pense : Je perds la tête décidément. Tu marches sur ton journal, remarque-t-elle. Quelle importance, répond le haussement d'épaule. Elle pense : Ah, le journal n'a d'importance que si la petite femme est à la cuisine, heureuse et soumise ! Je n'arrive pas à croire que tu as rencontré quelqu'un que tu préfères à moi, lance-t-il. Tu as raison, ça n'est pas encore le cas, je voulais t'obliger à me regarder. Tu es jolie dans cette robe, dit-il en ramassant le journal. Que cache la paix domestique ? ! Elle a poussé la porte avec ses valises, est entrée dans le noir, deux, trois pas, a posé ses bagages qui pesaient un âne mort, est retournée sur ses pas pour allumer l'interrupteur et a fermé la porte. Pivotant sur elle-même, elle a vu le lit, n'a vu que le lit, sur quoi elle a d'abord pensé s'étendre direct, tout habillée, ensuite d'un bras tendu contre le chambranle elle éteindrait la lumière et rideau, ce serait le sommeil - s'absenter de son existence pour quelques heures au moins -, mais quelque chose l'a retenue de basculer contre le drap si blanc, quelque chose d'intense et flou, sûrement l'idée qu'elle se fait d'elle-même - comme si s'écrouler sur le premier matelas comme un homme saoul, s'effondrer sans ôter son chapeau, ses souliers, sans même déboutonner son manteau, dormir dans ce corsage poisseux, ceinturée dans cette jupe qui lui comprime le ventre, non, quand même, elle n'en était pas là -, et alors elle s'est tenue, figée debout au beau milieu de la pièce, puis a embrayé lentement les gestes de la dignité : placer son chapeau en hauteur sur la commode, se déchausser - ses pieds si douloureux qu'elle n'aurait su dire s'ils étaient brûlants ou glacés -, se déshabiller, suspendre, plier ses affaires, le tout avec méthode, être machinale. Mais une fois en chemise, elle s'est arrêtée, plus rien ne s'enchaînant elle n'a pas trouvé la force d'aller plus loin, de se courber pour défaire ses valises, de sortir ses affaires de nuit, sa brosse, la petite boîte en fer où elle range le soir ses épingles à cheveux, et elle s'est assise sur le bord du lit. Maintenant la nuit est tombée et elle est là, à moitié nue dans cette chambre banale où elle va dormir seule pour la première fois depuis si longtemps, et la fatigue, loin de rameuter séparément chacun de ses membres, chacun de ses os - omoplates raides, dos ankylosé, nuque brisée, et ces jambes lourdes comme lestées de plomb -, travaille son corps en une seule douleur, une flambée qui est un soulagement, et aussi une joie lente : ce qui est fait est fait - elle est partie ce matin quand tous dormaient dans la maison, elle a tout traversé, l'aube orangée, la grande cour, les aboiements des chiens, les maïs bleutés qui déjà craquaient, a parcouru sur 3 miles le chemin de terre, est montée dans le bus, un Greyhound à moitié vide, ignorant le chauffeur cauteleux et l'odeur de vinaigre, de sueur et de pieds, puis la gare et le premier train, la ville inconnue, la panique soudaine, le c£ur qui se ramasse dans sa poitrine comme une pierre en fusion, la bouche sèche et les yeux qui s'affolent, le garçon de café qui l'aiguille d'une main rouge, et une fois franchie la réception de l'hôtel, merdique, trois étages clé en main, puis le corridor et la porte en pitchpin. Elle regarde maintenant la chambre autour d'elle, cette capsule anonyme où elle est à la fois seule au monde et au c£ur du monde, cette chambre comme un sas où elle est désormais n'importe quelle femme. Dehors, la rue est déserte, les moteurs et les pas y résonnent comme dans le fond d'un canyon, elle consulte à présent les horaires des trains qui partiront demain matin, puisqu'il faut repartir. Chère Madame, Vous ne me connaissez pas mais ne jetez pas tout de suite cette lettre à la poubelle, s'il vous plaît. Mon nom est Edward Hopper. Je suis peintre et je vous observe tous les soirs, quand vous triez le courrier au rez-de-chaussée, à l'angle de Madison et de la 53e Rue. Vous jaunissez à l'heure où les trottoirs s'allument. C'est à la fois ravissant et sinistre. Je m'installe sur le trottoir d'en face et j'essaie de me souvenir de chacun de vos gestes. Vos cheveux tiennent-ils naturellement ou utilisez-vous de la laque ? Ils sont assortis à l'éclairage public. Je pense vous peindre en train de lire cette lettre. Songeuse et déterminée, comme ma mère dans sa mercerie, quand j'étais petit garçon. Votre robe noire à fines bretelles me remémore ses nuisettes. Il ne vous manque plus que les bigoudis ! Je me pose beaucoup de questions sur vous : pourquoi votre téléphone ne sonne-t-il jamais ? Etes-vous mariée, avez-vous des enfants, un amant ? Allez-vous boire seule après le boulot, prenez-vous des somnifères pour dormir ? Je pense que vous serez une huile sur toile. Vous ressemblez déjà à un tableau, encadrée dans la baie vitrée, éclaboussée d'or. Vous êtes ma vitrine favorite du quartier. Un jour vous serez exposée au Met, le savez-vous ? Vous allez me prendre pour un fou ou un mégalomane : ce sont deux qualités indispensables à mon travail. Je vous écris seulement pour vous demander de continuer à venir ouvrir des enveloppes à l'accueil pendant encore quelques jours, le temps que je termine votre portrait. Tâchez de rester immobile et triste. C'est votre mélancolie qui m'intéresse. J'espère que vous comprenez que mes intentions sont pacifiques. Je ne veux pas vous déranger, mais enregistrer votre mystère. Qui sont vos collègues de bureau ? Pourquoi vous tournent-ils tous le dos ? Avez-vous couché avec la dame qui vous donne parfois des ordres en levant le doigt. Dans cinq décennies, un feuilleton télévisé parlera de notre mode de vie. Il s'intitulera Mad Men en référence à Madison Avenue mais aussi pour se moquer de nous, les malades de Manhattan. Les décorateurs et les stylistes de la série me plagieront sans vergogne. Mon £uvre sera exposée au Grand Palais, à Paris. Quel étrange moment, n'est-ce pas ? Vous lisez cette lettre tandis que je vous dessine, planqué dans le coffee shop d'en face. Cet instant semble suspendu comme le pont de Brooklyn. Dans quelques années, votre bureau deviendra un café Starbucks ou un fast-food McDonald's. Ah ! Vous souriez. Tout cela vous paraît ridicule, vain, absurde ? Pourtant c'est la vérité : je vais mourir dans cinq ans mais vous lirez éternellement cette lettre. Vous conviendrez que l'art est tout de même un drôle de truc. Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mon profond respect et de ma sincère gratitude. Edward Hopper P. S. : Portez-vous une gaine 18 heures de Playtex ? Mabel contemplait la ville depuis le cinquième étage de son appartement du Dakota Building. La neige ne tarderait plus. Elle entendit derrière elle la voix de Tim vociférant au sujet de la maison du cap Cod, qu'il faudrait vendre, elle aussi. Elle se souviendrait du Black Tuesday 1929 comme du jour où Tim avait levé la main sur elle pour la première fois. L'ecchymose avait disparu mais la douleur persistait dans son ventre. Il hurla à la porte de la bibliothèque. - Tu as déjà travaillé, Mabel, tu sais faire quelque chose de tes dix doigts ? Elle ne répondit pas. A ses pieds, les pins de Central Park pliaient sous le vent de décembre. Des canards frileux zigzaguaient sur l'eau noire du lac et les écureuils se rencognaient dans la fourche des arbres. Elle ne voulait pas quitter le Dakota et elle savait pourquoi. Ici, dans la chaleur de l'immeuble conçu par Hardenbergh, elle ne pouvait entendre les cris des traders sautant par les fenêtres de l'Empire State Building. C'est du moins ce qu'affirmait Churchill. Tim téléphonait encore une fois chez J. P. Morgan. Il avait perdu 13 millions de dollars de titres, dont 400 000 sur leurs avoirs personnels. Elle se planta devant le miroir de l'entrée et posa sur son image un £il critique. Son pull vert moulant la rajeunissait et son petit chapeau en laine tricotée simplifiait son sourire, mais elle ne souriait plus. Elle sortit dans le couloir et stoppa sous une colonne de marbre. Boris Karloff verrouillait son appartement, vêtu d'un manteau à col de lapin gris. - Bonjour, Mabel. Comment va la banque ? dit-il. - Ils s'en remettront, mais nous allons devoir vendre l'appartement. - Vous allez me manquer, dit-il. Sans réfléchir, elle se rapprocha de l'acteur et lui piqua un baiser léger sur les lèvres. Ils restèrent ainsi, dans les courants d'air, à se dévorer des yeux. Puis il détacha son regard de la jeune femme et dit : - Je rentre vers 21 heures. Elle fit demi-tour, se traitant de folle furieuse. La bonne avait fait la chambre et son manteau en laine brune était pendu sur un cintre dans le dressing. Elle consulta sa montre : 16 heures. Le rendez-vous était à 17 heures. Elle passa la tête dans le bureau de Tim, qui n'osait plus passer le seuil de la banque Morgan. - Je vais prendre l'air. - On va retrouver Karloff, petite dinde ? Elle gagna la porte et pénétra dans l'ascenseur au bout du palier. Deux minutes plus tard, elle longeait le parc et remontait vers Harlem. Parvenue à Lennox Avenue, Mabel bifurqua dans une petite rue léchée par le soleil de fin d'après-midi. Elle faillit buter contre un homme qu'elle reconnut pour l'avoir déjà rencontré dans le quartier. Ed Hopper, non ? Pendant que l'Amérique retournait à l'âge de pierre, il gribouillait à la plume sur son calepin. Elle fit pfuuuuit avec ses lèvres, baissa la tête et entra dans le restaurant chop suey de Jimmy Wong. Margaret l'attendait déjà, derrière une table pourvue d'une théière. Elle suspendit son manteau et prit place devant son amie. Les deux femmes hésitaient à parler. Mabel nota que leurs chapeaux étaient identiques. - Alors ?, dit-elle. - J'ai le cyanure, répondit Margaret. L'automne, rouge comme l'immeuble d'en face. Le soleil l'insulte. Dans une semaine, elle aura 55 ans. Le ciel est une mer élastique, elle, un siphon d'évier. Le bonheur a coulé, ne sont restés que les débris, les calcifications du passé. Depuis hier, elle n'a plus d'adresse. L'hôtel domine la ville, c'est ce qu'elle voulait. Prendre de la hauteur, saisir une bribe de sens, si possible, mais ça ne fonctionne pas. Le monde s'élargit. Tout s'éloigne, lenteur de big bang. Eléonore. Elle n'a plus qu'un prénom, puisque Gabriel va lui reprendre son nom. Ils entrent dans les statistiques avec ces millions de couples qui implosent. Vitesse de big crunch. Sa gorge est douloureuse, contractée. La caméra mentale longe les parois de l'£sophage et comptabilise les dégâts. Stries rougeâtres. Parois effritées. Elle s'est vue ce matin. Gueule boursouflée de noyée, lèvres atrophiées, masque de vieille. Et cette impossibilité à penser clairement. De petits serpents noirs luisants glissent entre ses tempes. Ils ont toujours été là, mais elle leur refusait le droit de danser. Le ciel lui a collé le cul au drap. Ils sont engagés dans une compétition, à celui qui baissera les yeux le premier. Chaleur. Elle voudrait bouger, échapper à la tentation des nuages. La fenêtre est soudée, et alors ? Monte sur le toit, Eléonore. Tu as déjà fait le premier pas en laissant frayer les serpents, encore un effort et tu seras soulagée. Mais les nuages sont des cons. Elle sait. Très bien. Qu'elle peut chercher encore une raison. Une possibilité. Elle peut appeler sa mère, n'aura pas besoin d'expliquer beaucoup. Les parents sont divorcés eux aussi. Sa mère ne s'est jamais remariée et son haleine a l'odeur de l'amertume. Eléonore l'imagine au jardin. Chapeau de paille, mains calleuses et sa façon d'engueuler les puce- rons. Elle parle seule, souvent, dit que c'est très sain. Les nuages se marrent. Elle peut appeler Mary. Toujours prête à renverser mille seaux de bonté. Mary et sa vie merdique. Amants occasionnels et d'occasion, jobs sans intérêt, regrets comprimés d'enfant jamais né. Les gros bides des nuages tressautent tellement ils se marrent. Elle entend Gabriel. " Eléonore, dans le fond, tu ne penses qu'à toi. - C'est fauxà - Ça va te paraître très con, mais je suis resté pour les enfants. Et maintenant, ils sont partis. C'était fini depuis longtemps mais là, c'est fini pour de bon. "Mathias, Noémie. Ils sont à l'université. Ils ressemblent à leur père, ses yeux noirs et sa beauté sévère. Sains et saufs, hors de portée des tourments de leurs parents. A condition de ne pas leur envoyer un drone. Pour eux, elle ne se laissera pas embobiner par les nuages. Sa peau est brûlante. Ses yeux vont fumer et les poches gorgées de larmes fondront. Les serpents se fatiguent. Ils vont se regrouper en une boule compacte, facile à ranger. Peut-être. On frappe. La porte s'entrouvre. L'employée de l'hôtel s'excuse. Peut-elle faire le ménage ? Vous pouvez, pense Eléonore, et moi aussi. ANNICK COLONNA-CÉSARI ET ERIC LIBIOT; M. D.; A. F.; M. DE K.; F. B.; M. V.; D. S.