L'instauration d'une monarchie républicaine sur tout le continent européen est le dessein d'une génération avide d'humanisme, d'égalité, de saine gouvernance et de justice. Napoléon est parvenu à s'entourer des meilleurs éléments pour former une structure exécutive particulièrement solide et performante. Gaudin en sera le ministre des Finances quinze années durant, Mollien gérant le Trésor public pendant le même laps de temps. Portalis est tellement dévoué qu'il en est devenu incontournable et quelques hommes comme Decrès, Savary ou Maret font montre d'une loyauté à ce point inaltérable qu'elle en éclipserait leurs autres qualités - bien qu'elles aient échappé à nombre de leurs contemporains et d'historiens. Autant de personnalités marquantes, intelligentes et influentes qui ont su exercer leurs lourdes responsabilités sans grand soutien. Malgré l'implication croissante de l'Etat, les services des différents départements centralisés restent relativement restreints, surtout par rapport à ceux des gouvernements ultérieurs. Le département le plus puissant, celui de l'Intérieur, compte un peu plus de deux cents collaborateurs. Le ministre de la Marine et des Colonies n'a guère plus de cent soixante personnes à son service, contre soixante pour le département des Cultes et à peine quarante-quatre aux Relations extérieures. Pour l'ensemble des administrations centrales de l'Empire, le personnel comprend en tout et pour tout quelque quatre mille fonctionnaires. S'il y en avait quatre fois moins au tout début de la Révolution, en 1794, leur nombre avait déjà grimpé à sept mille.

Bataille de Iéna, 14 octobre 1806, Horace Vernet, 1836. Derrière Napoléon, on voit son fidèle chef d'état-major militaire, Berthier (1753-1815). Lorsqu'il apprend sa mort brutale, l'empereur s'évanouit. © GETTY IMAGES

Bonaparte était un excellent chasseur de têtes. Il pouvait lui arriver de recruter quelqu'un dans le but de forger certaines alliances politiques, mais tous ceux qui ont compté parmi ses fidèles étaient visiblement des hommes d'exception. Sans eux, Napoléon n'aurait certes pas été Napoléon. Mais la réciproque est aussi vraie.

CAMBACÉRÈS

Le brillant jurisconsulte et avocat Jean-Jacques Régis de Cambacérès a présidé le Comité de salut public, l'organe du gouvernement révolutionnaire qui a gouverné la France dans les premières années de la République. Tout en ayant voté pour la mort du roi, il appartenait à l'aile modérée des révolutionnaires. Avec l'expert juriste Portalis, Cambacérès est l'un des principaux auteurs du Code civil. Sous le titre d'archichancelier de l'Empire, il est l'adjoint de Napoléon à la tête de l'Etat. Présent sur tous les fronts, Cambacérès en sait presque autant que l'empereur. C'est lui que Napoléon consulte le plus souvent au fil des ans, et lui qui prend les rênes lorsque l'empereur est sur le champ de bataille. Cet homme ne mâche pas ses mots. Dès que Napoléon fait mine d'outrepasser ses droits, il n'hésite pas à lui prouver ses torts avec la fermeté qui sied à un tempérament intègre. Cambacérès respecte trop la loi pour avaliser la moindre décision juridiquement douteuse. Durant les Cent-Jours, juste avant la défaite de Waterloo, il redevient ministre. Après l'abdication définitive de l'empereur, il s'exilera à Bruxelles.

BERTHIER

Louis-Alexandre Berthier, maréchal d'Empire, est sur le plan militaire un atout inestimable. Si un seul homme était irremplaçable, c'était lui. Chef d'état-major, il a mené sous ses ordres presque toutes les grandes batailles à la victoire. Ce génie organisationnel a le don d'orchestrer la manoeuvre en traduisant à la perfection les plans du stratège sur le terrain. Tant que Berthier est à ses côtés, Napoléon demeure serein. Après la défaite de 1814, le maréchal se retire néanmoins dans son domaine bavarois, à Bamberg. Et en 1815, Napoléon l'ayant rappelé sous les drapeaux, le fidèle bras droit a sûrement souffert le martyre avant de se résoudre à renoncer à sa requête.

Talleyrand, François Gérard, 1808. Le ministre de l'Intérieur, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) était un homme politique brillant, parfaitement complémentaire du génie militaire de Napoléon. © METROPOLITAN MUSEUM OF ART

Napoléon ayant intimement gardé espoir d'une réponse positive, il reçoit une lettre de Bavière quelques jours avant la campagne de Belgique. A sa lecture, il chavire sous l'émotion. En reprenant ses esprits, il voit les traits décomposés de ses officiers d'état-major penchés sur lui. " Vous aviez perdu connaissance ", balbutie l'un d'entre eux. Aucun n'avait encore jamais vu cela. Remis de son étourdissement, l'empereur s'avise que la missive n'a pas quitté sa main et relit encore une fois l'annonce désastreuse : Berthier n'est plus de ce monde ! Les circonstances de son décès, survenu deux semaines avant Waterloo, sont pour le moins suspectes. Il serait bêtement tombé de sa fenêtre en se penchant sur le passage des troupes russes. Selon certaines hypothèses, Berthier aurait été projeté ou même aurait mis fin à ses jours, poussé par le remord d'avoir abandonné Napoléon alors aux prises avec les cosaques qu'il voyait défiler. Quoi qu'il en soit, l'absence de l'un des meilleurs commandants se fera cruellement sentir. La réaction de Bonaparte en apprenant sa mort parle d'ellemême.

TALLEYRAND

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord fut pendant de longues années le ministre des Relations extérieures de Napoléon. Sa grande vivacité d'esprit et sa rouerie sont légendaires. Leur entente aussi est assez bonne - du moins les premiers temps. Ils se complètent à merveille : Bonaparte excelle au champ de bataille et Talleyrand en politique. Rejeton d'une vieille lignée aristocratique, Talleyrand est plus âgé d'une quinzaine d'années. Estropié par un accident dans son enfance, il a été évêque d'Autun avant de prendre fait et cause pour la Révolution. En 1789, l'ensemble des terres et biens ecclésiastiques seront nationalisés sur sa proposition. Les recettes ayant évité à la nation française de sombrer dans la banqueroute, elle peut ainsi faire face à ses besoins les plus pressants. A l'instar de Fouché ministre de la Police, Talleyrand a activement plébiscité le coup d'Etat de Bonaparte en 1799. Tout en veillant à s'enrichir : bien des années plus tard, il avouera avoir investi massivement dans des actions la veille de l'événement pour les revendre deux jours après avec de vertigineux bénéfices - un délit d'initié caractérisé !

A droite, cette caricature anonyme accuse Talleyrand d'être un sujet peu fiable. Après des années de bonne entente, l'empereur le qualifie finalement de " merde dans un bas de soie ". © GETTY IMAGES

Le pied bot de Talleyrand ne l'empêchera pas de se hisser au sommet de la société, ni de se rendre indispensable au nouveau maître de la France. En 1805, il est l'un des hommes les plus influents du pays, voire d'Europe. Mais la sagacité du " diable boiteux " ne lui est pas utile qu'en diplomatie. Ses connaissances financières et les informations de première main dont il dispose sur les flux boursiers et le marché immobilier lui permettront d'amasser une fortune considérable, surtout lors de ses missions pour la France à l'étranger. A Paris, sa résidence au prestigieux hôtel de Créqui de la rue d'Anjou, dans le Faubourg Saint-Honoré - hélas disparu aujourd'hui - ne doit rien au hasard. Dans ce quartier abondamment peuplé d'anciens nobles réconciliés avec le nouveau régime, de financiers et de parvenus qui ont prospéré grâce au négoce et à la corruption sous le Directoire, Talleyrand se sent comme un poisson dans l'eau. A l'hôtel de Créqui, en multipliant les plus extravagantes réjouissances afin d'étendre son réseau de relations, il devient l'une des personnalités les plus puissantes de son temps.

Lors du congrès de Vienne (1815), c'est Talleyrand qui représente la France aux côtés des chefs d'Etat européens. © GETTY IMAGES

Tout en se chargeant d'élaborer plusieurs traités de paix, Talleyrand intrigue derrière le dos de son supérieur. Ses relations avec les ambassadeurs, gouvernements et souverains jouent un rôle primordial pour la France et Napoléon tient le jugement et la finesse de son ministre des Relations extérieures en haute estime. Peu lui importe que Talleyrand encaisse des dessous-de-table des magnats étrangers pourvu qu'il parvienne à leur soutirer quelque avantage diplomatique. Autant fermer les yeux puisque son travail profite aux intérêts de la France. Ce dont s'accommodera bien plus difficilement l'empereur, est la propension de Talleyrand à remettre de plus en plus souvent en cause sa propre vision des affaires européennes. Leur confrontation, devenue inévitable, aura des conséquences majeures.

Leurs divergences sont apparues dès 1803, lors de la signature à Lunéville et à Amiens des premiers grands traités de paix. Dans l'esprit de Talleyrand, la France devrait d'abord régler ses propres problèmes. Telle était déjà sa conviction lorsqu'il faisait partie du Directoire (1795 et 1799). A l'époque, il plaidait que ce n'étaient pas les victoires des généraux Moreau et Bonaparte sur les champs de bataille qui leur apporteraient la paix. Selon lui, la république ne pourra jamais se maintenir qu'en s'abstenant de vexer ses rivaux et de spolier leurs territoires. La nation devrait d'abord achever sa propre reconstruction politique en consolidant la modernisation de ses structures financières, administratives et gouvernementales. Et éviter à tout prix d'étendre sa Révolution à l'étranger. Il serait mal avisé de constituer une menace pour les autres Etats ou leurs monarques. L'expansion territoriale n'est donc absolument pas à l'ordre du jour quand il exerce son ministère sous le règne de Napoléon Ier.

Caricature anonyme relatant le voyage jusqu'à l'île d'Elbe. C'est Caulaincourt qui a convaincu l'empereur d'accepter l'exil comme une disposition temporaire acceptable. © LIBRARY OF CONGRESS

Un autre point de friction, plus fondamental encore, concerne l'évaluation de la donne géopolitique européenne. Napoléon et Talleyrand sont parfaitement d'accord sur la position du Royaume-Uni comme principal ennemi de la France, mais leurs visions s'écartent totalement quant au rôle de la Russie et de l'Autriche. Dans les premières années de l'Empire, Napoléon considère la Russie hors-jeu du fait de son éloignement. Il se focalise principalement sur l'Autriche, qui domine toute l'Europe centrale. Celle-ci a bien failli tuer dans l'oeuf la Première république française (1793-1795) et Napoléon s'était lui-même longuement battu contre elle lors de ses grandes batailles en Italie. L'archiduché est donc pour lui la plus grande menace militaire sur le continent, alors que Talleyrand est d'un tout autre avis. A ses yeux, c'est surtout la Russie, une force " monstrueuse et indéterminée ", qu'il faut regarder comme la grande puissance du futur. Un second Etat à surveiller est la Prusse, cantonnée au nordest de l'Allemagne que nous connaissons aujourd'hui, dont le reste était alors subdivisé en dizaines de petites principautés autonomes. Tôt ou tard, la Prusse voudra sûrement s'approprier le tout, constituant ainsi le socle d'une domination sans précédent qui menacerait les autres grandes puissances, et a fortiori la France. L'histoire donnera d'ailleurs raison à Talleyrand, pour qui le partenaire le plus fiable est donc l'Autriche, nation européenne la plus civilisée en dehors de la France, dotée d'un gouvernement avec lequel il est possible de s'entendre et dont les intérêts ne sont en principe pas incompatibles avec ceux des Français. Régnant sur toute l'Europe centrale, l'archiduché englobe les actuels territoires de l'Autriche, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, certaines parties de la Pologne, d'Ukraine, d'Italie, de Slovénie et de Croatie, plus des régions de Serbie et de Roumanie. Pour le ministre, c'est un facteur de stabilisation européenne. Une Autriche forte serait de taille à maintenir la Russie à l'écart tout en modérant les ambitions prussiennes, conformément à l'intérêt de la France. Paris devrait donc tout faire pour préserver de bonnes relations avec Vienne, contrairement à ce qu'en pense Napoléon. Les deux hommes n'auront jamais fini de débattre sur la question.

La tolérance de Bonaparte à l'égard de Talleyrand n'est pas affaire de sympathie, mais de nécessité. Tenant d'une vision plutôt conservatrice malgré son parcours révolutionnaire, son ministre est respecté dans toutes les cours d'Europe. Du reste, son ascendance aristocratique tend à faciliter ses relations avec certains monarques comme le tsar Alexandre et même l'empereur François. Ceux-ci préfèrent de loin avoir affaire à Talleyrand qu'à Bonaparte, et sa signature au bas des traités revêt donc quasi autant d'importance que celle de l'empereur. Ainsi, il lui est indispensable. De plus, les faits donnent clairement raison à Talleyrand, du moins tant que perdure la paix d'Amiens. Jusque-là, le modèle talleyrandien paraît irréfutable : la stabilité européenne s'appuie sur une entente entre la France et l'Autriche. Le traité rompu et les armées de France et du Royaume-Uni à nouveau sur le pied de guerre, Talleyrand fera tout son possible pour empêcher Napoléon de défier ou affaiblir l'Autriche.

Napoléon réprimande vertement le préfet de Paris. Cette illustration du Mémorial de Sainte-Hélène d'Emmanuel de las Cases illustre la pratique courante au sein de l'Empire: tout le monde devait exécuter servilement ce que le chef suprême avait décidé. © GETTY IMAGES

A l'insu de Napoléon, Talleyrand a transmis certaines informations secrètes au cours de ses négociations avec les Russes. Et tout en lui conseillant de déclencher la guerre en Espagne, il laissera ensuite entendre à tout le monde que cette idée venait directement de Napoléon. Enfin, l'empereur ne donnant brièvement plus signe de vie au cours de la campagne d'Espagne, il prépare aussitôt la mise en place d'un nouveau gouvernement. A ces nouvelles, Napoléon le traitera de " merde dans un bas de soie ". Une " merde "... indécrottable : il tirera encore les ficelles de la diplomatie française après la chute de l'Empire.

Napoléon Ier ayant abdiqué une première fois en 1814, c'est Talleyrand qui représentera la France au Congrès de Vienne. Et lors de l'abdication définitive de 1815, il dirigera même un temps le cabinet du nouveau roi Louis XVIII. En fin de carrière, nommé ambassadeur de France à Londres, il participe aux tractations sur l'attitude à adopter face à la révolution belge de 1830.

CAULAINCOURT

Autre étoile montante à la cour de Bonaparte : le général Armand Augustin Louis de Caulaincourt. Cette personnalité d'un tout autre calibre allie intégrité et loyauté à un salutaire esprit critique envers l'autorité de son chef. Avant d'être promu général, il a d'abord été l'aide de camp du Premier consul.

Sous le Premier empire, son titre officiel de " Grand écuyer de France ", masque en réalité une fonction bien plus fondamentale. Confident de Napoléon, il sera son plus proche conseiller et ambassadeur en Russie, puissance auquel le général cherche à le dissuader de faire la guerre - un avis qui, comme chacun le sait, sera ignoré par l'empereur.

Après la défaite de 1814, les forces coalisées allant jusqu'à occuper Paris, le rôle joué par Caulaincourt sera absolument crucial. Lorsqu'il séjournait à Saint-Pétersbourg en qualité d'ambassadeur, il a presque noué de véritables liens d'amitié avec le tsar. Et même s'il est souvent le premier - voire le seul - à critiquer Napoléon, le maudissant infatigablement durant toute la désastreuse campagne de 1812 en Russie, il ne perdra jamais de vue l'intérêt général au nom duquel l'empereur lui a toujours semblé irremplaçable. Pour ce qui est de négocier un bon accord, Caulaincourt se révèle donc pour ce dernier comme le plus habile des médiateurs.

Caulaincourt accomplit sa mission avec brio. Avec les maréchaux Ney et MacDonald, il est reçu le 7 avril 1814 au palais de l'Elysée, la résidence de Napoléon où siège pour l'heure le monarque russe, au plus grand dam des Parisiens. Pendant leur entretien, Alexandre paraît visiblement mal préparé. Lâchant évasivement quelques généralités, il en arrivera même à un moment donné à évoquer l'idée d'une éventuelle retraite de Bonaparte sur l'île d'Elbe. Caulaincourt bondit sur l'occasion : de retour à Fontainebleau, il parviendra à convaincre l'empereur d'accepter l'île d'Elbe en guise d'ultime disposition, avant de veiller dans toutes les discussions ultérieures à maintenir cet exil comme un acquis irréversible.

Après l'abdication, Caulaincourt et un second fidèle complice de Napoléon, son valet de chambre Constant, seront les seuls témoins de sa tentative de suicide. Pendant les Cent-Jours, Caulaincourt servira une dernière fois son empereur en tant que ministre des Relations extérieures et figurera encore parmi la poignée d'intimes venus faire leurs adieux au grand homme à son départ de France, au lendemain de Waterloo. Il fait par contre office de grand absent dans le cercle encore plus restreint qui suivra l'empereur déchu dans son exil à Sainte-Hélène.

FOUCHÉ

Ministre de la Police générale de 1799 à 1802, Joseph Fouché est tombé en disgrâce avant de réinvestir la fonction en 1804, pour être à nouveau démis en 1810. Dans cette charge, il raffinera et étendra à un tel point le système policier français qu'il est souvent considéré comme le fondateur du premier Etat policier de l'histoire européenne.

Le passé républicain de Fouché a été plus que mouvementé. Comme représentant du peuple révolutionnaire, il a voté pour la mort du roi et s'est abondamment sali les mains sous la Terreur. Le radicalisme qui l'animait dans les débuts de la Révolution ne quittera jamais son for intérieur. Aux heures les plus sanglantes, les répressions qu'il a orchestrées à Lyon et dans la vallée de la Loire révulseraient tout honnête homme. Et comme représentant jacobin sous la Terreur, chargé des basses besognes par Robespierre, il a fait sauvagement exécuter des centaines de contestataires. Bonaparte sait tout.

Nul n'est aussi doué que Fouché pour anticiper le moindre changement de cap en politique, sa principale préoccupation étant de souffler le premier avec le vent. Un être démoniaque, mais qui peut se révéler très précieux dans les moments difficiles.

Il se dit parfois de Fouché que pas une parole indiscrète ne peut être échangée en France sans qu'on la lui répète le lendemain. Non que les prisons soient pleines : elles ne lui sont pas si nécessaires. Car mieux vaut prévenir que guérir : telle est la doctrine de Fouché. Et pour prévoir, il faut savoir. L'extraordinaire réseau d'espions et d'agents secrets qu'il a déployé à cette fin écumera le pays à la recherche de tout renseignement sur les moindres visées de complot ou de sabotage. Mais ce n'est pas tout. Les plus infimes soupçons de sédition et de manoeuvre politique sont rapportés à Fouché, avec d'éventuels détails scabreux sur les manies inavouables de ses adversaires supposés. Ses acolytes sont recrutés dans toutes les classes sociales - ce sont les sempiternels informateurs : prostituées, taverniers, barbiers et autres colporteurs. De même que quelques riches banquiers et hauts fonctionnaires, prompts à monnayer leurs confidences contre de l'or ou des faveurs.

Portrait d'Armand-Augustin-Louis de Caulaincourt (1773-1827), Grand écuyer de France, confident qui a assisté à la tentative de suicide de Napoléon après la première abdication. © GETTY IMAGES

Les inspecteurs de Fouché ont un vaste champ d'action. Habilités à ouvrir du courrier personnel, à surveiller des citoyens, ils consignent le fruit de leurs investigations secrètes dans un système d'archives sophistiqué qui n'aurait rien à envier aux bases de données actuelles. A terme, pas moins de quatre millions de fiches et de dossiers seront compilés par ses services. Les cibles de ces enquêtes sont éminemment diverses : délinquants, diplomates étrangers, royalistes, ex-jacobins, espions et conspirateurs armés, mais aussi des journalistes, artistes, agents de change, ministres français, proches de la famille Bonaparte, et même jusque Napoléon en personne. La relation entre ces deux hommes est assez particulière. Les membres de la maisonnée impériale font, eux aussi, l'objet d'une étroite surveillance. " Nous étions espionnés à notre insu en toute circonstance ", témoigne Constant Wairy, le valet de Bonaparte. " Ils savaient tout ce que nous faisions, à qui nous rendions visite, où nous allions nous promener. Ils connaissaient tous nos amis qui, à leur tour, étaient rigoureusement tenus à l'oeil. "

Joseph Fouché en uniforme de gala, Claude-Marie Dubufe. En tant que ministre de la police, Fouché (1759-1820) a été l'architecte de l'Etat policier français. © GETTY IMAGES

Bonaparte se méfie tellement de Fouché qu'il mettra sur pied un service parallèle de sûreté intérieure, initialement chapeauté par le fidèle gouverneur de Paris, Jean-Andoche Junot. Mais l'homme n'est pas de taille face au machiavélisme d'un Fouché. Ses prétendus rapports d'observation sont pitoyablement mal ficelés. Bourrienne, par exemple, le secrétaire particulier de Napoléon, a un jour trouvé une note sur lui-même dans l'un de ces rapports. Quelqu'un l'a vu quitter la Malmaison la veille au soir. Ensuite, dans un café parisien, il aurait divulgué avec fierté les plans de Bonaparte sur sa future souveraineté. " Impossible ! " se dit Bourrienne. " Je n'ai pas même eu une seule occasion de m'éloigner plus de dix minutes de la Malmaison sans me tenir à la disposition du Premier consul. " En tombant sur le même passage plus tard dans la journée, Bonaparte froncera tout de suite les sourcils à la lecture de ces rapports. " Avez-vous lu comment vous vous êtes laissé emporter la nuit dernière ? ", lâche-t-il sarcastiquement à Bourrienne. " C'est étrange, j'ai pourtant la nette impression que nous étions ensemble dans cette même pièce jusqu'à une heure avancée. " Simple gaffe de Junot ? Non, pis : il s'avèrera par après que Fouché n'y était pas pour rien. Dans le seul but de discréditer Junot, il a enjoint à ses sbires d'alimenter régulièrement les agents peu suspicieux de son rival en faux renseignements. Junot s'y laissera prendre, même au sujet de vieux amis comme Bourrienne. Napoléon a parfaitement saisi le message : il sait que sa dépendance envers Fouché ne fait que croître.

Fouché se mêle aussi de la vie privée de Napoléon. Le maître de l'intrigue et de la manipulation n'est que trop heureux de prêter une oreille compatissante à Joséphine, dont les déboires conjugaux et la naïveté l'aident à engranger petit à petit quelques informations aussi confidentielles que précieuses. Il n'hésite pas non plus à lui planter un couteau dans le dos. Pour le ministre, l'union entre l'empereur et Joséphine de Beauharnais n'est pas propice aux intérêts de l'Empire. Il importe dès lors de la dissoudre pour fonder au plus tôt un nouveau ménage impérial, plus stable et susceptible de donner au trône de France un héritier indiscutable. Défiant la colère de Napoléon, il le lui dira sans ambages. Il peut manifestement se permettre pas mal de choses.

Napoléon interroge les espions de Fouché et de Metternich, illustration du Mémorial de Sainte-Hélène par Emmanuel de las Cases. Fouché avait développé, sur toute la France, un vaste réseau d'agents secrets. © GETTY IMAGES

Il ira même jusqu'à initier des pourparlers avec Londres sans l'aval de l'empereur. Au fond, ce dernier n'exprime-t-il pas le voeu d'être en paix avec le Royaume-Uni ? Fouché mesure pertinemment le poids d'un tel dénouement sur sa carrière politique s'il l'obtenait lui-même au lieu de Bonaparte. En parallèle, il anticipe déjà l'après-Napoléon : une fois que l'empereur aura quitté la scène, il serait bon de le remplacer par un souverain plus stable et malléable aux yeux des forces étrangères - un rôle qui lui siérait à ravir. Mais il n'en sera rien : Fouché ayant à peine entamé ses tractations diplomatiques clandestines, Napoléon lancera luimême un coup de sonde dans ce sens. Ainsi, le double jeu de son éminence grise est aussitôt mis à jour. Cette fois, la coupe est pleine ! Une violente dispute éclate entre eux et, le 3 juin 1810, Joseph Fouché prend le large. C'est son deuxième renvoi en huit ans de carrière.

Après l'abdication de Napoléon, Fouché signe une énième trahison en négociant secrètement avec le roi déchu Louis XVIII, alors exilé à Gand, une police d'assurance. Joseph Fouché traite et manoeuvre tant et si bien qu'il parviendra à prendre les rênes d'un gouvernement provisoire. Exerçant encore un temps son ministère après la chute finale de l'Empire, il mène la chasse aux présumés bonapartistes et antiroyalistes avant d'être définitivement écarté du pouvoir. Sa vie s'achèvera en 1820, à Prague.

SOUS LES ORDRES DU CHEF

Que l'on soit ministre ou maréchal, il faut pouvoir se plier totalement au bon vouloir de Bonaparte. A priori, cela paraît simplifier la vie : il ne faut pas tout résoudre par soi-même. " Je suis mon ministre ", dit volontiers Napoléon. " C'est moi qui mène mes affaires. Je suis donc assez fort pour tirer un bon parti des hommes médiocres. De la probité, de la discrétion et de l'activité, voilà tout ce que je demande. " En contrepartie, ses subordonnés peuvent tabler sur son absolue loyauté. " Il était entièrement dévoué à tous ses subordonnés ", témoigne Caulaincourt. " Il ne cajolait personne, mais vous saviez à tout moment qu'il ne vous laisserait jamais choir, quelles que fussent les intrigues que l'on faisait planer sur vous. [...] Plus nombreux étaient vos calomniateurs, plus il prenait votre défense et vous soutenait avec acharnement. "

Minute d'une lettre de Napoléon Ier à Joseph Fouché, lui enjoignant de rédiger un rapport contre l'espion André Làa et ses complices. © D.R.

L'Empire sera cependant de plus en plus considéré comme l'empire d'un seul despote, et non de tout les citoyens. Qu'un ministre soit moins vif que lui ou manque d'esprit stratégique, il ne peut ni le comprendre ni l'admettre et reprend directement tout en main. Cette manie autocratique sera la cause de frustrations de part et d'autre, et de mauvais fonctionnements à l'heure où l'immensité des tâches et ambitions à satisfaire requiert une équipe soudée et compétente. Or, déléguer n'est pas dans sa nature. Et à force d'exécuter servilement les décisions du maître, il devient difficile de se prendre en charge et d'assumer ses responsabilités.

Napoléon n'aime guère qu'on soit trop proche de lui, car chacun pourrait devenir un ennemi politique ou un rival - voire même un prétendant au trône. Cette hantise minera l'Empire au fil des ans. Il arrivera de moins en moins à fédérer ses équipiers autour de sa personne ou d'un objectif commun. La franche camaraderie des premiers jours du Consulat laissera place à des accès de colères retentissants. Les plus fragiles cherchant à éviter ses piques virulentes en s'épuisant à force de servilité aveugle, les plus coriaces se taisent en attendant patiemment leur heure. De tous les hommes qui se seraient sans hésiter damnés au commencement de l'aventure, seule une poignée voudra le suivre jusqu'au bout. Entre 1811 et 1815, l'appareil d'Etat français finit par perdre toute consistance. Après l'échec militaire, Napoléon sera presque totalement privé du moindre soutien politique.