Joëlle Milquet a une idée. Lumineuse et frappée au coin du bon sens, en apparence. Elle sonne pourtant comme un surprenant aveu d'impuissance, que la présidente du CDH, par ailleurs vice-Première et ministre fédérale de l'Emploi, assume volontiers. En prenant à témoinà l'ensemble du monde politique. Son raisonnement est limpide. La crise fait des ravages et bouscule les repères, les gouvernants sont sur la brèche pour sauver les meubles, ils ont autre chose à penser qu'imaginer la nécessaire révolution. Une révolution de velours, s'entend. Qui doit refonder les valeurs de la société. Mais à qui donc confier cette noble mission, de ramener l'humain et le sens de l'intérêt général au c£ur des préoccupations ? Aux intellos, pardi ! A ces économistes, scientifiques, hauts fonctionnaires et autres experts universitaires en sciences humaines, qui ont pour vocation de cogiter sereinement. Sans avoir, à l'inverse des politiques, le nez sur le guidon et les mains dans le cambouis. Il fallait y penser. Et de préférence, le clamer avant les autres.
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Joëlle Milquet a une idée. Lumineuse et frappée au coin du bon sens, en apparence. Elle sonne pourtant comme un surprenant aveu d'impuissance, que la présidente du CDH, par ailleurs vice-Première et ministre fédérale de l'Emploi, assume volontiers. En prenant à témoinà l'ensemble du monde politique. Son raisonnement est limpide. La crise fait des ravages et bouscule les repères, les gouvernants sont sur la brèche pour sauver les meubles, ils ont autre chose à penser qu'imaginer la nécessaire révolution. Une révolution de velours, s'entend. Qui doit refonder les valeurs de la société. Mais à qui donc confier cette noble mission, de ramener l'humain et le sens de l'intérêt général au c£ur des préoccupations ? Aux intellos, pardi ! A ces économistes, scientifiques, hauts fonctionnaires et autres experts universitaires en sciences humaines, qui ont pour vocation de cogiter sereinement. Sans avoir, à l'inverse des politiques, le nez sur le guidon et les mains dans le cambouis. Il fallait y penser. Et de préférence, le clamer avant les autres. Ce que la présidente du Centre Démocrate Humaniste a fait. Le week-end dernier, profitant d'un congrès de parti branché sur " la crise et vous ", elle a lancé l'idée de réunir et de mobiliser des têtes pensantes au sein d' " une cellule de prospective ", mise au service des différents gouvernements du pays. Cette instance, non encore définie dans ses modalités, serait chargée de donner un sens et un contenu à l'adage " gouverner, c'est prévoir ". Rien de tel qu'un congrès de parti pour adresser cet appel solennel aux intellectuels. Celui que le CDH a tenu à Liège se voulait de haut vol. Les militants qui en attendaient un lot de phrases assassines et de charges verbales contre les adversaires politiques, sur fond d'échéance électorale, en auront été pour leurs frais. Il ne s'agissait nullement de galvaniser les troupes en vue du scrutin de juin prochain. Mais au contraire, dixit Milquet, " de prendre de la hauteur ". En bonne compagnie : chefs d'entreprise, professeurs d'université, syndicalistes, hauts fonctionnaires étaient invités à plancher sur des sorties durables de la crise financière et économique. S'y sont pointés le CEO de Deminor, Pierre Nothomb, ou encore le Commissaire au Plan Henri Bogaerts. Avec la caution de Philippe Maystadt, président de la Banque européenne d'Investissements, et figure de proue du PSC dans une autre vie. " Pour une fois que le discours n'était ni politicien ni truffé d'attaques personnelles, qui s'en plaindra ?" se félicite un parti-cipant au congrès, conquis par cet exercice. Le brainstorming était aussi habile que peu périlleux. A telle enseigne que les autres partis n'ont guère d'autre choix que d'en prendre acte. Soit pour s'en réjouir poliment, façon PS, le partenaire gouvernemental du CDH : " Tout le monde est le bienvenu pour contrer la crise et construire un nouveau modèle de société. " Soit pour réduire la consistance de cette initiative à un non-événement, version MR, dans l'opposition au sud du pays. " Joëlle Milquet n'a rien avancé de révolutionnaire. L'appel qu'elle lance aux intellectuels n'est pas antipathique, mais il ne fait que solenniser quelque chose de banal. La présidente du CDH n'a pas le monopole de ce genre de réflexion. On la mène aussi, sans le dire pour autant. Elle a simplement choisi d'en faire un thème de congrès ", balaie le député MR Serge Kubla. La perspective de structurer ces doctes cogitations dans une énième " cellule de prospective " fait aussi jaser : " Que l'on commence à faire l'inventaire de toutes les commissions et assemblées qui existent déjà dans tous les domaines. Et que l'on se donne d'abord la peine de relire tous leurs rapports ", suggère Richard Miller, président de l'interparlementaire du MR. Difficile en effet de contester le foisonnement de think tanks ou d'organes consultatifs en tout genre qui abreuvent déjà en analyses les dirigeants politiques. En rajouter une couche pourrait paraître superflu. Joëlle Milquet ne ferait donc qu'enfoncer une porte ouverte, mais en y donnant la résonance voulue. Sur le fond, sa démarche ne mange effectivement pas de pain : il n'est jamais mauvais d'élargir et d'élever le débat, en pressant les intellectuels à mouiller aussi leur chemise pour sortir durablement de l'impasse. Message reçu ? L'appel du pied suscite un brin de perplexité, une prudente expectative parmi les milieux pressentis. " Le monde politique ne nous a guère habitués à se montrer particulièrement attentif aux expertises du monde intellectuel et universitaire ", relève Pascal Delwit, politologue à l'ULB, quelque peu dubitatif sur les suites concrètes de cet appel. " Pareille initiative a déjà émergé en Flandre, mais elle est restée sans lendemain. "L'effet recherché est sans doute aussi ailleurs. Il s'inscrit dans le registre, plus trivial, du positionnement politique et de la tactique préélectorale. Placer ainsi le CDH au-dessus de la mêlée, s'ériger en parti responsable et éloigné des attaques bassement partisanes qui nourrissent l'antipolitisme ambiant, ne peut pas faire de tort en vue du scrutin de juin prochain. " Cet aveu de modestie de Joëlle Milquet peut témoigner d'une tentative du CDH d'élargir son spectre électoral en touchant, à la marge, les leaders d'opinion. C'est un signe d'ouverture de la part d'un parti qui va jouer gros au prochain scrutin : il avait raté ses deux rendez-vous aux élections fédérales de 2003 et 2007, et avait réussi une performance à peine honorable aux régionales de 2004 ", décode Pascal Delwit. Mais le profil bas ainsi adopté par Joëlle Milquet risque de passer comme un inquiétant signe de faiblesse. Et d'être exploité comme une cruelle panne de recettes internes au parti humaniste. " Cela me fait penser à ces jeux télévisés où l'on fait appel à l'équipe quand on constate son impuissance ", relève Richard Miller. Marcel Cheron, député Ecolo, se fait aussi un plaisir d'alimenter le soupçon : " Le constat de carence du politique que dresse Joëlle Milquet est à la fois étonnant et inquiétant. En somme, elle attend d'intellectuels qu'ils donnent du contenu à son concept d'humanisme. Qu'ils remplissent une bouteille sur laquelle elle n'a fait qu'apposer une étiquette. Edifiant ! " Joëlle Milquet plaide les circonstances atténuantes : " Les politiques n'ont pas les outils pour être des visionnaires. On n'a pas le temps. " L'aveu, confié au Soir, ne manque pas de sel dans le chef de quelqu'un qui persiste à cumuler la fonction de vice-Première et ministre de l'Emploi et la présidence du CDH. Il peut être perçu comme une étrange inversion des rôles où la primauté de la réflexion reviendrait à l'expert et la tâche d'exécution au représentant politique : " Revoir le système doit relever en dernier ressort de la responsabilité du politique et non des technocrates. On n'a jamais vu ceux-ci apporter de meilleures réponses que celles de démocrates soumis aux suffrages du peuple ", tranche Richard Miller. Le monde à l'envers ? Pierre Havaux