C'est l'arbre qui cache la forêt. A force de rabâcher aux enfants des écoles qu'" en 732 Charles Martel repoussa les Arabes à Poitiers ", on finirait presque par oublier qu'à cette même époque, soit un siècle seulement après la mort du prophète Mahomet, les puissances de l'Islam contrôlaient déjà des territoires immenses. Ils s'étendaient du sud de l'Espagne aux frontières de la Chine, en passant par l'Afghanistan et l'Inde du Nord. Une répétition générale avant la création, en 1299, de l'Empire ottoman, qui allait dominer une bonne partie du monde durant plus de six siècles.
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C'est l'arbre qui cache la forêt. A force de rabâcher aux enfants des écoles qu'" en 732 Charles Martel repoussa les Arabes à Poitiers ", on finirait presque par oublier qu'à cette même époque, soit un siècle seulement après la mort du prophète Mahomet, les puissances de l'Islam contrôlaient déjà des territoires immenses. Ils s'étendaient du sud de l'Espagne aux frontières de la Chine, en passant par l'Afghanistan et l'Inde du Nord. Une répétition générale avant la création, en 1299, de l'Empire ottoman, qui allait dominer une bonne partie du monde durant plus de six siècles. C'est sur cette épopée de l'Islam - religieuse, militaire, culturelle - que revient l'Institut du mon-de arabe (IMA), en exposant 471 pièces de la plus fabuleuse collection privée d'art islami-que : corans enluminés, calligraphies, miniatures, bijoux précieux, armes ciselées, astrolabes, vases, coffrets, céramiques, objets raresà Ce trésor, qui semble tout droit sorti de la caverne d'Ali Baba, couvre treize siècles et trois continents et s'adresse non seulement aux sens, mais aussi à l'esprit. " En ce début de xxie siècle où l'islam est au c£ur de toutes les incompréhensions, cette exposition tombe à pic pour combattre les idées reçues ", expliquent Aurélie Clemente-Ruiz et Eric Delpont, commissaires de l'événement. Or, en la matière, les a priori sont nombreux, et on ignore souvent que l'art islamique, issu des quatre coins du monde, est en majorité profane, figuratif, multiculturel. Bref, tout sauf lassant. Cette exposition réserve nombre de surprises, d'abord par la variété des genres qu'elle aborde. Même si l'on y trouve les traditionnelles (et fort belles !) calligraphies dans les £uvres ayant directement trait à la religion, en particulier les corans ou les objets de culte, même si l'on a aussi droit à son lot d'entrelacs, de rinceaux ou d'arabesques, une cinquantaine d'admirables miniatures représentent, elles, librement hommes, femmes ou animaux. Le livre sacré n'interdisant pas explicitement la peinture figurative, hormis dans les exercices strictement religieux, la tolérance dépendait surtout des époques et des lieux. Ainsi, en Perse, en Inde ou en Turquie, mais rarement dans les pays du Maghreb, représenter des êtres de chair et d'os a longtemps été encouragé. Ces miniatures montrent des scènes de chasse, de combat ou d'amour, mais illustrent aussi parfois des passages de la Bible, du Ramayana ou de l'histoire du monde. Sans parler des bestiaires fantastiques. L'art islamique s'assimilant volontiers à un art de vivre, il donne aussi une dimension esthétique aux objets utilitaires. Carafes en forme d'éléphant, heurtoirs aux allures de dragon, brûle-parfums à bec d'oiseauà " C'est un art du plaisir immédiat ", insiste Aurélie Clemente-Ruiz. A cette variété de genres répond une variété des styles. " Tout au long des conquêtes, explique l'historien Michael Rogers, l'art et l'architecture islamiques ont été influencés par les traditions artistiques des empires avec lesquels l'Islam entrait en contact, mais, en même temps, les styles locaux ont été adaptés selon les principes religieux ou philosophiques de la nouvelle foi. " Pas étonnant, donc, que certains des bijoux, coffres ou vases présentés à l'IMA semblent parfois inspirés de Byzance, voire de la tradition hellénique. Alors qu'une bonne partie des merveilles du monde islamique a disparu, on a du mal à imaginer aujourd'hui, même en admirant la collection Khalili, le luxe inouï de ces cours d'autrefois. Ainsi, une ambassade de l'empereur byzantin Constantin VII rend-elle compte, en 917, de l'existence d'un arbre en argent figurant parmi les merveilles du palais des Abbassides, à Bagdad. Cet arbre se dressait dans un grand bassin rempli de mercure étincelant. Flanqué de figures de lanciers montés sur des coursiers caparaçonnés de brocart, ses branches d'or et d'argent se balançaient sous la brise. Des automates d'oiseaux chanteurs étaient perchés sur d'innombrables ramures et feuilles peintes de couleurs chatoyantes. Seuls les textes anciens ont gardé la mémoire de ce chef-d'£uvre exceptionnel. " L'art chrétien, estime Eric Delpont, a traversé plus facilement l'Histoire parce qu'il mettait en avant ses artistes phares. Dans la culture islamique, l'£uvre, souvent anonyme et collective, est au service de quelque chose de plus grand qu'une seule personne. Cela explique en partie pourquoi, jusque dans les années 1980, ce marché resta plutôt abordable. " Depuis, la tendance s'est inversée. On assiste même à un retour aux sources chez certains artistes contemporains. Signe de vitalité d'un art qui vise l'éternité.Arts de l'islam. Chefs-d'£uvre de la collection Khalili, Institut du monde arabe. Paris (VIe). Jusqu'au 14 mars 2010. Olivier Le Naire