Pour souligner le principe d'égalité, les gouvernements révolutionnaires ont supprimé les distinctions de l'Ancien Régime. Dans l'armée, on ne remet plus de décorations, mais uniquement des épées ou des mousquets d'honneur. Bonaparte propose d'introduire une nouvelle distinction sociale qui sera cette fois accessible à tous : l'ordre de la Légion d'honneur. Cette haute distinction devrait être remise par le Premier consul lui-même à des gens qui ont réalisé un travail louable au bénéfice de la nation, que ce soit en tant que civil ou dans l'armée. Les leaders politiques républicains expriment de vives critiques à l'encontre de ce projet qui, à leurs yeux, rétablit l'inégalité supprimée au prix de tant de sang. Pis encore, certains partisans de Bonaparte considèrent cette proposition comme un premier pas en direction d'une nouvelle monarchie - ce en quoi ils n'ont évidemment pas tort. Bonaparte met tout son poids dans la balance pour obtenir gain de cause : " Je défie qu'on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n'y ait pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets ! Eh bien ! c'est avec des hochets que l'on mène les hommes ", rétorque-t-il à ses oppos...

Pour souligner le principe d'égalité, les gouvernements révolutionnaires ont supprimé les distinctions de l'Ancien Régime. Dans l'armée, on ne remet plus de décorations, mais uniquement des épées ou des mousquets d'honneur. Bonaparte propose d'introduire une nouvelle distinction sociale qui sera cette fois accessible à tous : l'ordre de la Légion d'honneur. Cette haute distinction devrait être remise par le Premier consul lui-même à des gens qui ont réalisé un travail louable au bénéfice de la nation, que ce soit en tant que civil ou dans l'armée. Les leaders politiques républicains expriment de vives critiques à l'encontre de ce projet qui, à leurs yeux, rétablit l'inégalité supprimée au prix de tant de sang. Pis encore, certains partisans de Bonaparte considèrent cette proposition comme un premier pas en direction d'une nouvelle monarchie - ce en quoi ils n'ont évidemment pas tort. Bonaparte met tout son poids dans la balance pour obtenir gain de cause : " Je défie qu'on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n'y ait pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets ! Eh bien ! c'est avec des hochets que l'on mène les hommes ", rétorque-t-il à ses opposants jacobins.Cela grogne également au sein de l'armée. On y supporte difficilement l'idée que des civils soient récompensés par la plus haute distinction du pays et que des industriels, des marchands, des fonctionnaires ou des artistes qui ont réussi reçoivent la même marque d'honneur que ceux qui ont versé leur sang pour la nation. Mais Bonaparte s'en moque. Ceux qui estiment que ce privilège doit être réservé aux militaires ont droit à une réplique cinglante de la part du Premier consul : " Ce n'est pas maintenant un homme de cinq pieds dix pouces qui fera de grandes choses. S'il suffisait, pour être général, d'avoir de la force et de la bravoure, chaque soldat pourrait prétendre au commandement. Le général qui fait de grandes choses est celui qui réunit les qualités civiles. [...] si l'on considérait le militaire, abstraction faite de tous ces rapports, on se convaincrait qu'il ne connaît point d'autre loi que la force, qu'il rapporte tout à lui, qu'il ne voit que lui ; l'homme civil, au contraire, ne voit que le bien général. Le propre des militaires est de tout vouloir despotiquement ; celui de l'homme civil est de tout soumettre à la discussion, à la vérité, à la raison. [...] Cependant la discussion produit la lumière. Je n'hésite donc pas à penser, en fait de prééminence, qu'elle appartient incontestablement au civil. " Ainsi s'exprime celui qui doit tout à l'armée.C'est une prise de position forte. Son projet de loi est approuvé le 4 mai 1802, fût-ce avec une majorité nettement plus courte que d'habitude. Au tribunat, 56 ont voté pour, 38 contre. La Légion d'honneur est remise pour la première fois en juillet 1804. La volonté de " grand nettoyage " de Napoléon apparaît plus clairement encore le 14 juillet, date anniversaire de la Révolution. Depuis 1789, ce jour exceptionnel est célébré avec faste. Napoléon modifie cet usage. Prétextant qu'il est préférable de célébrer l'événement un dimanche, il déplace les festivités au 15 juillet. De plus, il ajoute un Te Deum à la cérémonie et remplace l'hommage traditionnel aux assaillants de la Bastille par la remise des Légions d'honneur. Ce dimanchelà, Napoléon et Joséphine sont conduits des Tuileries aux Invalides, chacun dans une calèche, entre des haies de spectateurs venus les acclamer. Pas moins de 1 800 personnes sont décorées. Parmi eux, le soldat Jean-Roch Coignet, un grenadier dont le nom est cité en tout premier lieu dans l'église des Invalides, où règne un silence absolu. " J'étais dans le deuxième gradin [...] et, traversant tout le corps d'officiers, j'arrive au pied du trône ", racontera plus tard l'intéressé. A ce moment, il est arrêté par Eugène de Beauharnais, qui ne peut supporter un tel irrespect des préséances. Il faut l'intervention du maréchal Murat pour faire plier le beau-fils de Bonaparte. " Tous les légionnaires sont égaux ", affirme celui-ci.La méritocratie napoléonienne prend un tour aristocratique lorsqu'une nouvelle élite, la noblesse d'Empire, se forme autour de l'empereur. Napoléon commence en 1806 par nommer une série de nouveaux ducs. Deux ans plus tard, des comtes, des barons et des chevaliers viennent s'y ajouter. Napoléon veut ainsi créer une nouvelle élite, mais aussi concrétiser un objectif politique fondamental. Après les luttes fratricides que se sont livrées les factions révolutionnaires et les conflits entre révolutionnaires et royalistes, un consensus doit être atteint. En créant cette noblesse d'Empire, Bonaparte mélange toutes les tendances politiques et fait un amalgame entre vieille noblesse et bourgeoisie révolutionnaire. C'est à ses yeux la seule façon d'obtenir un régime stable et de se maintenir au pouvoir. Les titres de ducs et de comtes ont un tout autre contenu qu'auparavant. D'abord, n'importe quel citoyen peut en principe être anobli. C'est une conséquence du principe républicain d'égalité, auquel Napoléon se tient. Le titre est lié à un emploi effectif de maréchal, de ministre ou autre. Il n'est en revanche associé à aucun privilège, car il constitue une récompense pour services rendus au pays. Les bénéficiaires reçoivent néanmoins des terres ou une dotation qui dépend de l'importance du titre. Celui-ci est héréditaire, mais limité aux descendants directs de sexe masculin. Les frères et soeurs restent des citoyens ordinaires Jusqu'en 1814, 3 268 personnes seront anoblies par ce biais, soit sept fois moins qu'auparavant, sous l'Ancien Régime. De nos jours, il reste 200 familles environ qui appartiennent à cette noblesse napoléonienne. En Belgique et aux Pays-Bas, on peut par exemple citer les Ver Huell, les Travers et les de Membrède de Maastricht, les Van de Walle de Bruges et les Pierets van Croonenburgh de Malines. Cette nouvelle aristocratie représente également la nouvelle cour de l'empereur.