Entre la mode et le cinéma, il y a un lien manifeste, qu'ont travaillé au fil des ans, et à des titres divers, des auteurs aussi différents que Stanley Donen ( Funny Face) et Bertrand Bonello ( Saint Laurent), Robert Altman ( Prêt-à-porter) et Anne Fontaine ( Coco avant Chanel), David Frankel ( The Devil Wears Prada) ou Paul Thomas Anderson ( Phantom Thread). Et l'on ne parle même pas d'une abondante production documentaire, courant de la styliste chinoise Ke Ma, dont une collection donnait son titre au Useless de Jia Zhangke, à Alexander McQueen, à qui Ian Bonhôte et Peter Ettedgui consacraient le sobrement intitulé McQueen. Relation privilégiée ne semblant pas près de se démentir: alors que le récent Cruella de Craig Gillespie empruntait ouvertement à l'univers de la styliste anglaise Vivienne Westwood, Haute couture, de Sylvie Ohayon (lire critique et interviews dans Focus) invitera, dans quelques jours, les spectateurs dans un atelier de la maison Dior, avant que le House of Gucci, de Ridley Scott, ne les entraîne, le 24 novembre prochain, dans les coulisses de la marque italienne.
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Entre la mode et le cinéma, il y a un lien manifeste, qu'ont travaillé au fil des ans, et à des titres divers, des auteurs aussi différents que Stanley Donen ( Funny Face) et Bertrand Bonello ( Saint Laurent), Robert Altman ( Prêt-à-porter) et Anne Fontaine ( Coco avant Chanel), David Frankel ( The Devil Wears Prada) ou Paul Thomas Anderson ( Phantom Thread). Et l'on ne parle même pas d'une abondante production documentaire, courant de la styliste chinoise Ke Ma, dont une collection donnait son titre au Useless de Jia Zhangke, à Alexander McQueen, à qui Ian Bonhôte et Peter Ettedgui consacraient le sobrement intitulé McQueen. Relation privilégiée ne semblant pas près de se démentir: alors que le récent Cruella de Craig Gillespie empruntait ouvertement à l'univers de la styliste anglaise Vivienne Westwood, Haute couture, de Sylvie Ohayon (lire critique et interviews dans Focus) invitera, dans quelques jours, les spectateurs dans un atelier de la maison Dior, avant que le House of Gucci, de Ridley Scott, ne les entraîne, le 24 novembre prochain, dans les coulisses de la marque italienne. Ce vaste domaine, l'exposition CinéMode, que l'on peut découvrir à la Cinémathèque française, l'investit pendant quelques semaines encore. Désireuse notamment de mettre en valeur son imposante collection de costumes, l'institution parisienne a eu l'excellente idée d'en confier la conception au styliste Jean Paul Gaultier, grand couturier doublé d'un cinéphile passionné ; un artiste comptant parmi ceux qui, à compter des années 1980, transformeraient le défilé de mode en spectacle à haute teneur cinématographique. Et la scénographie d'inscrire d'emblée le rapport entre mode et cinéma dans une dynamique fusionnelle: "Tous deux transgressent les genres, inventent de nouvelles icônes et renouvellent leurs corps." Si elle retrace forcément le parcours du créateur de l'emblématique marinière (débordant d'ailleurs du seul appareil filmique pour montrer, par exemple, les costumes imaginés pour le Blonde Ambition Tour de Madonna en 1990 ou la robe portée par Catherine Ringer dans le clip de Marcia Baïla), l'exposition brasse aussi au-delà, écrivant une histoire parallèle du Septième art à travers l'évolution de ses costumes. Pour instruire un dialogue fécond entre genres et cinéma, racontant tout autant la libération de la femme - du stéréotype de la femme-objet comme Mae West ou Marilyn à la super-héroïne façon Gal Gadot dans Wonder Woman et jusqu'à Agathe Rousselle dans Titane - que le floutage progressif de l'image de l'homme, passé du modèle viril d'un John Wayne à la masculinité érotisée d'un Marlon Brando dans A Streetcar Named Desire, annonçant un glissement vers l'homme-objet. Eminemment subjectif, le parcours imaginé par Gaultier encadre son défilé dans l'histoire du cinéma de deux films emblématiques: Falbalas, tourné au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par Jacques Becker, et Qui êtes-vous Polly Maggoo? , réalisé par le photographe de mode William Klein en 1965. Deux oeuvres fondatrices: "Mon amour de la mode m'est venu un après-midi, alors que j'avais environ 13 ans quand, à la télévision, j'ai découvert Falbalas, évoque-t-il, insistant sur l'impact décisif qu'aurait le défilé final du film. Et de poursuivre: Falbalas m'a montré la mode au point d'être ma première école, parce que j'ai su, dès l'apparition du mot FIN, que je voulais faire le même métier que le personnage principal." Quant à Polly Maggoo, il relève à propos de son complice en irrévérence: "Klein a su synthétiser, concentrer l'essence de la mode de cette époque. En le regardant, vous saurez tout sur la mode." Quelques années plus tard, en 1970, Gaultier est engagé chez Pierre Cardin comme assistant studio. La suite appartient à l'histoire comme on dit, qui l'a vu révolutionner les canons de la mode, et s'imposer en couturier transgressif, précurseur du mélange et de la fluidité des genres. On ne s'étonnera donc guère qu'un large espace de l'exposition s'attelle à revisiter et réinventer les stéréotypes masculins et féminins, opposant aux multiples déclinaisons des femmes fatales, des héros à la virilité plus ou moins conquérante. Une ligne éditoriale que soutiennent de nombreuses pièces: robes signées Marcel Escoffier (pour Lola Montès) ou Edith Head (pour Mae West dans Sextette), justaucorps de Superman, short de Rocky, ensemble de Orry-Kelly pour Marilyn Monroe dans Some Like It Hot, auquel répond la robe Vichy popularisée par Brigitte Bardot, à l'éclat artificiel de l'une répondant le naturel insouciant de l'autre. Lignes nullement figées donc, comme le démontrent la tunique créée par Azzedine Alaïa pour Grace Jones dans A View to a Kill ou l'ensemble dessiné par Ellen Mirojnick pour Sharon Stone dans Basic Instinct. Mais s'il a pris part à cette évolution - il suffit, pour s'en convaincre, de voir les costumes qu'il dessina pour Pedro Almodóvar, que ce soit pour Victoria Abril dans Kika ou Gael García Bernal dans La mala educación - Gaultier n'en connaît pas moins ses classiques, saluant au passage les couples qu'allaient composer Yves Saint Laurent et Catherine Deneuve ("Le modèle absolu de la relation couturier-actrice"), Pierre Cardin et Jeanne Moreau ou Hubert de Givenchy et Audrey Hepburn. Le couturier raconte aussi comment la présentation de sa première collection, en 1976 à Paris, fut fraîchement accueillie: "J'ai été considéré comme un iconoclaste, en marge du bon chic parisien. Seuls les journalistes anglais et japonais ont parlé et écrit de façon positive sur mon défilé. C'est vrai que je n'étais pas d'accord avec le diktat selon lequel les femmes doivent être à tout prix "hyper- féminines"". L'émancipation en ligne de mire, l'exposition s'attarde encore sur les identités androgynes, à Marlene Dietrich ou Katharine Hepburn osant, dès les années 1930, le port de vêtements masculins, auquel répondront, quelques décennies plus tard, Jean Seberg ou Jane Birkin. Elle salue aussi l'héritage camp du styliste, de même que l'avènement du "Space Age", lorsque la mode des années 1960 se fit révolutionnaire, tendance dont témoignent aussi bien Blow Up d'Antonioni qu' Orange mécanique de Kubrick, modèles et matières fluctuant de concert (les parures de métal du Satyricon de Fellini inspireront plusieurs de ses créations). Autant dire que c'est aussi un espace de liberté que s'emploie à défricher la scénographie, jouant du mélange des genres et de la sexualisation des corps en quelque geste politique adoptant la forme d'un concentré de pop culture. Le tout culminant en un somptueux défilé des défilés, des Women de George Cukor à la mode ecclésiastique de Fellini Roma ; de Lisztomania de Ken Russell au Saint Laurent de Bertrand Bonello. S'il s'est rangé des collections depuis 2020, Jean Paul Gaultier n'en a pas pour autant perdu l'inspiration...