Quel dommage qu'ils n'aient pas le temps d'en profiter ! C'est le perpétuel regret des ministres à propos des jardins de leurs hôtels particuliers, et notamment du premier d'entre eux. Il faut dire que Matignon est l'un des plus beaux parcs privés de la capitale, plus grand encore que celui de l'Elysée. " Il raconte trois siècles d'art des jardins ", explique Isabelle Glais, ingénieure horticole qui en a la charge depuis 2004. Quatre jardins de la rue de Varenne ou à proximité sont aussi sous sa houlette.
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Quel dommage qu'ils n'aient pas le temps d'en profiter ! C'est le perpétuel regret des ministres à propos des jardins de leurs hôtels particuliers, et notamment du premier d'entre eux. Il faut dire que Matignon est l'un des plus beaux parcs privés de la capitale, plus grand encore que celui de l'Elysée. " Il raconte trois siècles d'art des jardins ", explique Isabelle Glais, ingénieure horticole qui en a la charge depuis 2004. Quatre jardins de la rue de Varenne ou à proximité sont aussi sous sa houlette. En 1905, l'ambassadeur d'Autriche en France, qui occupe alors les lieux, demande à Achille Duchêne, paysagiste du château de Vaux-le-Vicomte, de réaliser une grande pelouse centrale pour organiser bals et fêtes, avec quelques bosquets fleuris réservés aux apartés des invités. Un siècle plus tard, les hôtes étrangers tombent tous sous le charme. Lors d'une visite officielle à François Fillon, le taiseux Vladimir Poutine s'était émerveillé de la beauté des lieux. Il avait eu le privilège de rentrer à Matignon par le discret portail du fond du jardin. Des plots en béton avaient dû être enlevés pour permettre l'accès à sa limousine blindée. Les jardiniers de Matignon se souviennent aussi du petit tour de François Fillon à bord du bolide du champion de rallyes Sébastien Loeb dans les allées étroites car des gravillons avaient été projetés un peu partout sur les pelouses ! Les rares résidents des immeubles alentour qui ont la chance de donner sur le jardin ont pu voir le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou converser avec François Fillon un beau matin de mai 2011. Une balade improvisée par les deux hommes, sans interprète et loin des services de sécurité israéliens sur les dents. " Ça donne une certaine sérénité à un travail tout sauf serein ", note Bruno Le Maire. L'ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin se souvient surtout de ces instants " hors du temps " devant le pavillon de musique, une splendide dépendance au fond du parc qui dispose de son propre petit espace arboré, entouré de haies et donc à l'abri des regards . Une véritable bulle verte en plein Paris. Dans l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2007, ce havre paysager avait apaisé les discussions entre Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant réunis autour d'un déjeuner. Pour les adeptes du jogging, le lieu semble idéal. Villepin le jugeait pourtant trop petit pour ses grandes enjambées. " Le jardin a une vertu détendante ", appréciait aussi Christine Boutin. Ministre du Logement de Nicolas Sarkozy, elle avait pris ses quartiers dans l'hôtel particulier de Castries, à deux pas de Matignon, où Mozart, dit-on, enseigna la musique aux propriétaires aristocrates de l'époque. Cécile Duflot en est maintenant l'heureuse locataire. Conformément à la tradition, son cabinet lui a offert un couple de canards pour le bassin, une spécificité de ce jardin champêtre. Clin d'£il à l'actualité récente, ils ont été baptisés " robe à fleurs " et " jean ". La ministre écologiste a déjà ajouté un mangeoir à oiseaux et projette d'y installer des ruches. Ses conseillers peuvent y déjeuner. Une pratique impossible sur la terrasse de Matignon. Sous Lionel Jospin, le jardin était régulièrement ouvert au public mais l'expérience a été interrompue, se rappelle un habitué des lieux, après qu'un groupe d'adolescents eut invectivé le Premier ministre qui prenait l'air à sa fenêtre. Les visites se font aujourd'hui au compte-gouttes. La rigueur économique touche aussi les jardins de la République. Les parterres de fleurs, plus chers à entretenir, disparaissent. A l'hôtel de Clermont, ministère français des Relations avec le Parlement, le gazon a remplacé deux bosquets. Seules deux vasques fleuries décorent la terrasse. Mais l'enchantement demeure. Pour combien de temps encore ? Avant l'élection de François Hollande, l'Etat avait décidé de s'en séparer pour remplir ses caisses. Le futur propriétaire pourrait - il n'est pas interdit de rêver - rendre le jardin public. Quand il fut en charge des affaires parlementaires, Roger Karoutchi avait demandé à Matignon de l'ouvrir aux passants, sur le modèle du Luxembourg, qui appartient au Sénat. Une fin de non-recevoir lui a été signifiée. Les joyaux de la République ne se partagent pas. BENJAMIN SPORTOUCH PHOTOS : BRUNO CHAROYRigueur oblige, les parterres de fleurs, plus chers à entretenir, disparaissent