Elle paraît épuisée. Ses traits sont tirés sous le maquillage. Même ses jolis yeux émeraude lancent moins d'éclats que d'ordinaire. Elle le reconnaît, avec un sourire un peu las : " Oui, je suis fatiguée. " Et appréhende l'objectif du photographe. " J'espère que ça ne se verra pas trop sur les clichés. " Il faut dire qu'en une année de présidence du CD&V Marianne Thyssen (prononcez " Thijssen ") a déjà tout vu, tout vécu : le bras de fer communautaire, la scission du cartel entre son parti et la N-VA, la démission d'Yves Leterme et de Jo Vandeurzen, après la lettre explosive du premier président de la Cour de cassation, et, récemment, la campagne marathon pour les élections régionales et européennes.
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Elle paraît épuisée. Ses traits sont tirés sous le maquillage. Même ses jolis yeux émeraude lancent moins d'éclats que d'ordinaire. Elle le reconnaît, avec un sourire un peu las : " Oui, je suis fatiguée. " Et appréhende l'objectif du photographe. " J'espère que ça ne se verra pas trop sur les clichés. " Il faut dire qu'en une année de présidence du CD&V Marianne Thyssen (prononcez " Thijssen ") a déjà tout vu, tout vécu : le bras de fer communautaire, la scission du cartel entre son parti et la N-VA, la démission d'Yves Leterme et de Jo Vandeurzen, après la lettre explosive du premier président de la Cour de cassation, et, récemment, la campagne marathon pour les élections régionales et européennes. " J'ai l'impression de faire une course de haies depuis douze mois ", soupire cette élégante sportive de 52 ans qui, pendant ses vacances en France, grimpe le mont Ventoux, l'Izoard ou le Tourmalet, en danseuse sur son vélo. Les ascensions fulgurantes, elle connaît. Même si elle en avait déjà été la vice-présidente dans les années 1980, rien ne la prédestinait à devenir la chef des sociaux-chrétiens flamands, le 15 mai 2008. D'autant que son boulot d'eurodéputée consciencieuse lui convenait parfaitement. Mais, soixante jours plus tôt, alors qu'elle profite d'une semaine sans session parlementaire à Strasbourg pour se reposer au Mexique, elle reçoit un coup de fil d'Yves Leterme, en pleine nuit. Celui qui était alors Premier ministre lui demande de prendre les rênes du CD&V. Après une conversation avec Jean-Luc Dehaene dans les travées de l'hémicycle européen, elle accepte. Ce fut presque un sacrifice. Elle l'avoue à demi-mot : " J'ai déjà travaillé seize ans à l'Europe, je pouvais bien me consacrer à mon parti. "Candidate unique, élue à la chinoise avec 96,6 % des voix, Marianne Thyssen présentait, à ce moment-là, le profil idéal. Etre une femme constituait un atout indéniable pour l'image des conservateurs flamands. " Mais, surtout, il fallait une personnalité modeste, loyale, sans agenda personnel, qui ne ferait pas d'ombre aux fortes têtes que sont Leterme et Kris Peeters ni même à Vandeurzen qui avait quitté la tête du parti pour le ministère de la Justice ", commente le politologue gantois Carl Devos. Douze mois et quelques tempêtes plus tard, la capitaine Thyssen a réussi à maintenir le navire à flot. " Elle a très bien man£uvré ", nous souffle-t-on au sein de sa formation où beaucoup semblent la respecter. Certes, dans la bisbrouille conjugale avec la N-VA, elle a soutenu Peeters qui prônait la séparation, contrairement à Leterme qui s'accrochait au couple défaillant. Il faut dire que Kris, du même bord qu'elle, est un proche. Lorsqu'elle dirigeait l'Unizo, c'est elle qui l'a engagé comme conseiller fiscal de l'organisation flamande des classes moyennes. Cela crée des liens. Marianne la réservée a aussi du caractère et une certaine poigne. " Elle pouvait se montrer dure lors des négociations ", se souvient un syndicaliste qui l'a côtoyée à l'Unizo. " Depuis qu'elle pilote le parti, elle a réussi à tenir Leterme en laisse, en évitant que la presse ne colporte leurs altercations ", se félicite un parlementaire démocrate-chrétien flamand. Sa force : garder son calme en toutes circonstances, comme les sportifs de haut niveau. Le contraire de l'impulsif Yprois... Peeters a, dès lors, eu les coudées plus franches. Ce retour à l'équilibre du leadership s'est révélé bénéfique pour le CD&V qui, le 7 juin dernier, a confirmé sa place de premier parti flamand. Même si son score (22,9 %) est à peine plus élevé que celui historiquement bas de 1999 (22,1 %), après la crise de la dioxine. Le soir du scrutin, la présidente Thyssen a lancé sans gêne, devant les caméras et les militants, un audacieux " We hebben de verkiezingen gewonnen ! " (Nous avons gagné les élections !). Le pire - passer sous la barre des 20 % au profit des petits partis nationalistes - a été évité. Pour elle, après le Fortisgate, les lourdes pertes d'emplois dans le nord du pays et les critiques flamandes d'immobilisme du gouvernement Van Rompuy, c'est une belle victoire, sans parler de ses 164 000 voix de préférence en tant que candidate aux européennes. Fourbue mais soulagée. En outre, Leterme et Vandeurzen ont affiché de beaux scores personnels : un retour en grâce apprécié par le CD&V encore blessé par l'humiliation infligée par Ghislain Londers, premier président de la Cour de cassation, voici six mois. Son calvaire est néanmoins loin d'être fini. Il y a vingt étapes au Tour de France... Et Marianne Thyssen se trouve, une nouvelle fois, au pied d'une belle côte. " Elle va devoir jouer serré entre Peeters et Herman Van Rompuy, surtout si la N-VA monte au gouvernement flamand ", analyse Rik Van Cauwelaert, directeur de l'hebdomadaire Knack. Sa tâche sera facilitée par les bonnes relations qu'elle entretient avec le Premier ministre, pourtant réputé solitaire parmi les siens. C'est lui qui, en 1989, l'avait persuadée de se présenter sur la liste européenne. La présidente du CD&V, qui continue de siéger à Strasbourg, a aussi l'avantage de ne pas avoir pataugé, ces dernières années, dans le bourbier communautaire qu'elle considère avec un certain recul. Contrairement à 2004, il n'y avait aucun drapeau flamand derrière elle, le soir du 7 juin dernier. " Cela ne fait pas partie de la culture de mon parti ", affirme cette fédéraliste convaincue. Vis-à-vis de Bart De Wever, elle se montre prudente : " La N-VA est proche de nous, mais, aujourd'hui, nous sommes deux partis distincts ", souligne-t-elle. Lors d'un débat télévisé le lendemain des élections, elle n'a pas hésité à qualifier de " grof " (grossiers) les propos de De Wever qui expliquait la stratégie du pourrissement de l'Etat fédéral, imaginée par le Pr Bart Madden, pour rendre les Wallons demandeurs d'une réforme (lire l'article p.32). Qualifiant sa relation avec Joëlle Milquet d'amicale, elle martèle que " le dialogue est la seule solution ", tout en précisant que, " si on n'avance pas dans les réformes, cela donnera des arguments aux partis les plus radicaux sur cette matière, comme la N-VA, la Lijst Dedecker ou le Vlaams Belang, et les francophones risquent de s'en mordre les doigts ". Rassurante mais déterminée. " Elle est tenace et ne lâche pas facilement le morceau lorsqu'elle s'est engagée dans une course ", témoigne, avec une certaine admiration, son collègue au Parlement européen Gérard Deprez (MR). Cette bûcheuse, fille de boulangers à Sint-Gillis-Waas (près de Sint-Niklaas), fait partie de ceux qui se lèvent tôt. Elle ne ménagera en tout cas pas ses efforts, pendant les deux années qui lui restent à la tête du CD&V. Mariée et sans enfants, elle ne peut s'empêcher de plonger le nez dans ses dossiers, même en vacances. Mais son ardeur au travail et son physique d'ascète ne doivent pas cacher son épicurisme. Elle a aussi été présidente du club de la bière du Parlement européen. Et sa préférence va à l'Orval. Une trappiste wallonne ! thierry denoël