Ce jour-là, le 24 mai dernier, à Vedelago, arrivée de la 18e étape du Tour d'Italie, poing rageur, mâchoires contractées et regard acéré, Mark Cavendish vient de perdre un sprint, battu par Andrea Guardini. Et il rumine. Une semaine plus tard, l'explication : " J'ai fait mon fainéant. J'aurais dû produire mon effort aux 300 mètres, mais je suis resté dans la roue jusqu'aux 200 mètres par pure paresse. Il a pris de l'avance, et comme son accélération est aussi rapide que la mienne, je ne pouvais plus revenir à cette distance. "
...

Ce jour-là, le 24 mai dernier, à Vedelago, arrivée de la 18e étape du Tour d'Italie, poing rageur, mâchoires contractées et regard acéré, Mark Cavendish vient de perdre un sprint, battu par Andrea Guardini. Et il rumine. Une semaine plus tard, l'explication : " J'ai fait mon fainéant. J'aurais dû produire mon effort aux 300 mètres, mais je suis resté dans la roue jusqu'aux 200 mètres par pure paresse. Il a pris de l'avance, et comme son accélération est aussi rapide que la mienne, je ne pouvais plus revenir à cette distance. "La star des arrivées massives n'est pas un homme qui se complaît dans la défaite. " J'ai joué une fois au Monopoly contre lui, j'ai eu l'impression de jouer contre un enfant de 8 ans. Il était beaucoup trop motivé ", raconte son coéquipier Bernhard Eisel. Heureusement, le natif de l'île de Man n'a pas l'habitude de perdre. Et quand c'est le cas, il n'est pas du genre à plonger dans le doute. " Quand je suis battu sur un sprint, tu peux être sûr que je gagne le lendemain. A 100 %. Ça a toujours été comme ça. " Vrai. A 27 ans, le Britannique approche déjà la centaine de victoires, dont vingt et une étapes du Tour - en six participations, celle en cours étant moins éclatante pour lui -, dix du Giro, trois de la Vuelta. A cela s'ajoutent un Milan-San Remo gagné dès la première tentative, deux maillots à points sur les grands tours et un titre de champion du monde obtenu l'an dernier à Copenhague. " Ce n'était pas vraiment la loterie. Si tu mets du monde devant, tu as une chance sur x de gagner. Mais on savait que si ça se jouait au sprint, la victoire était quasi dans la poche. "A ce rythme, le record de 34 victoires d'étapes sur la Grande Boucle détenu par Eddy Merckx devrait tomber d'ici à trois ans. Quatre, au maximum. " Parfois, on sait déjà à l'avance que certaines étapes lui sont promises et que l'on va devoir lutter pour la deuxième place ", soupire Lloyd Mondory, le sprinteur d'AG2R-La Mondiale. Mark Cavendish plane tellement au-dessus de la mêlée qu'il a le temps et la lucidité de personnaliser ses célébrations en passant la ligne. Comme lors de cette troisième étape du Tour de France 2009, où il mime un coup de fil en l'honneur du fabricant de smartphone HTC, devenu sponsor principal de son équipe quelques jours seulement avant le début de l'épreuve. " On venait de signer. Je voulais le nouveau HTC-Hero avant tout le monde. Ils m'ont dit : "Tu comprends, y en a que cinq dans le monde''. J'ai dit : "OK, je vais gagner demain et je vais vous faire une telle pub que vous ne pourrez pas me le refuser'' ", relate-t-il fièrement. C'est quoi le secret ? " Je suis le meilleur, tout simplement. Je peux faire des erreurs, mais si je fais bien les choses, personne ne peut me toucher. " Le pire, c'est que Mark Cavendish a sans doute raison. Le scénario d'une étape de plaine sur le Tour est souvent le même : vers 11 heures, quelques ambitieux partent à l'aventure à travers champs, dans l'espoir de montrer le maillot. Puis ils se mettent à rêver d'une victoire d'étape en milieu d'après-midi, avant que l'équipe du Cav' ne prenne les choses en main à une cinquantaine de bornes de l'arrivée. En général, les fuyards sont avalés par le peloton dans les trois derniers kilomètres, ni trop tôt pour éviter les contres, ni trop tard pour ne pas rentrer fanny. Un travail d'horloger. Le train en question a même gagné un surnom inamovible : le Manx Express. " Son équipe est extrêmement structurée. Si elle n'est pas en difficulté dans l'approche du sprint, il y a neuf chances sur dix pour que Cavendish gagne. Les 200 derniers mètres sont une formalité pour lui. Leur numéro est parfaitement rodé, maintenant tout le monde règle son sprint en fonction de lui ", détaille Marc Madiot, directeur sportif de l'équipe FDJ-BigMat. " Si je vais plus vite que les autres, ce n'est pas grâce à la puissance de mes coups de pédale. C'est simplement parce que mes jambes tournent plus vite ", rétorque le Britannique. Un héritage qui lui vient de son passé de pistard, mais pas le seul : " Sur un vélo de piste, il n'y a pas de frein. Ça t'apprend à gérer le manque d'espace entre les coureurs, à mieux te faufiler. Tous ces détails auxquels les autres doivent penser, chez moi c'est devenu instinctif grâce à la piste. "Le Français Romain Feillu, qui a pour habitude de se frotter aux coudes du " Cav " lors des emballages de fin d'étape, acquiesce : " Dans un virage au coude à coude, il faut être prêt à freiner au cas où, parce que ce n'est pas forcément lui qui le fera le premier. En fait, je crois qu'il préférera limite tomber plutôt que d'avoir la réputation de quelqu'un qui freine. "Mark Cavendish vient de l'île de Man, 85 000 habitants, coincée entre l'Irlande et l'Angleterre. Ce territoire ni vraiment autonome, ni vraiment rattaché au Royaume-Uni, et dont le drapeau représente un triquètre sur fond rouge, n'a pas franchement l'étoffe de l'usine à champion. L'îlot n'attire les regards du continent qu'une fois par an, lors de la Tourist Trophy, une course de motos réservée aux tarés. Disputée depuis 1907, elle peut se résumer ainsi : 100 miles par heure à dépasser, 60 kilomètres, 264 virages et plus de 220 morts. Le reste du temps ? Froid, vent et pluie. Un contexte hostile qui ne démotive pas le teigneux Mark à enfourcher son vélo tous les jours après qu'il eut vu le sacre de Chris Boardman aux JO de Barcelone. Très vite, il comprend que les 800 kilomètres de routes que compte l'île de Man ne suffiront pas à le rassasier. " Plein de gens se contentent d'être un gros poisson dans un petit étang. Cet étang, c'est toute leur vie. Moi, quand j'étais le meilleur de l'île de Man, j'ai voulu devenir le meilleur de Grande-Bretagne. Quand je suis devenu le meilleur de Grande-Bretagne, j'ai voulu devenir le meilleur d'Europe. Au final, si je n'avais pas été originaire de Man, j'aurais sans doute eu moins faim. " Adrienne Burnett, sa conseillère d'éducation à la Ballakermeen High School de Douglas, se rappelle avoir eu affaire à un adolescent dont les dents rayaient déjà le parquet : " Lors d'un entretien d'orientation, il nous a dit qu'il voulait être champion du monde de cyclisme. Je lui ai tout de même conseillé de prévoir un plan B. Il a dit : "Pas besoin, je le serai''. "Fort d'un premier titre de champion du monde de course à l'américaine sur piste en 2005, Cavendish le pistard signe chez T-Mobile un an plus tard. Il découvre un autre monde, autrement plus exigeant. " Il était à la rue physiquement, voire un peu gros. Je ne pensais pas qu'il pourrait gagner une course. S'il fallait prendre une bière, il la prenait, et s'il fallait en prendre une deuxième, il la prenait aussi. Et il négligeait un peu les entraînements. Je me demandais s'il n'était pas là parce qu'il était copain avec le sponsor ", relate Vicente Reynes, coéquipier du sprinteur entre 2008 et 2010. Son premier Tour, en 2007, fut un calvaire. Chutes, abandon dès les premières pentes alpestres et aucune place dans le top 5 des étapes en première semaine. Il décide donc de prendre le problème à bras-le-corps. " Il fallait que je perde ces deux ou trois kilos superflus pour éviter de souffrir autant dans les cols par la suite. Alors j'ai complètement arrêté l'alcool pendant la saison. Je m'autorise juste deux sandwichs à 1,99 chez McDo par an. " Une fois la silhouette affinée, reste à convaincre ses directeurs sportifs qu'il est le meilleur sprinteur de l'équipe. Pas gagné, d'autant que sa formation compte déjà dans ses rangs le sprinteur allemand Andre Greipel. A l'Etoile de Bessèges, en 2007, Cavendish n'est encore personne (sur la route). De son côté, Greipel est enfin désigné comme celui qui doit franchir la ligne en premier. Mais ce jour-là, il perd la roue de Cavendish, censé jouer la dernière rampe de lancement. Le Manx fait deux, l'Allemand termine loin derrière. Dans sa bio, Mark avoue à demi-mot : " Si je l'emmène à la perfection et qu'il gagne, il va devenir sprinteur no 1 un de l'équipe. Une autre option ? Ne pas le faire. Mais dans une équipe à gros budget, un jeune enrobé et bavard qui n'obéit pas aux ordres, ce n'est pas bon. " Porteurs du même maillot pendant les trois saisons suivantes, les deux athlètes ne courront presque plus jamais ensemble. " C'était dur à gérer. Ça cassait la cohésion de l'équipe. Les directeurs sportifs ont dû couper la poire en deux. Il a été décidé que Cavendish ferait le Tour et Milan-San Remo et Greipel les courses plus courtes et moins prestigieuses ", résume Reynes. La force principale de Mark Cavendish, c'est donc de faire le nécessaire pour arriver à ses fins. Ajoutez un ego énorme et vous obtenez un bonhomme qui déborde de confiance à en éclabousser les autres. Au matin de la cinquième étape du Tour 2008, alors qu'il n'a encore jamais rien gagné sur la Grande Boucle, Cavendish descend à la voiture de son directeur sportif Rolf Aldag à 100 bornes de l'arrivée : " Les gars, misez 100 euros sur moi sur Unibet, je vais gagner aujourd'hui. " Deux heures plus tard, bingo. Problème : ce que lui considère comme de la lucidité est souvent pris pour de l'arrogance mal placée. " Quand on me demande qui est le meilleur sprinteur du monde, je réponds, c'est aussi simple que ça. C'est pas comme si je le clamais à tort et à travers... Et puis, je crois l'avoir assez prouvé. "Le genre de sortie qui explique pourquoi le Cav compte tant d'ennemis, surtout de ce côté-ci de la Manche. Il faut dire que le Britannique y met parfois du sien, comme lors de cette étape du Tour de Romandie 2010, où il franchit la ligne en tête, bras d'honneur à l'adresse de tous ses détracteurs. Exclusion de la course. Deux ans plus tôt, lors d'un contre-la-montre sur le Tour de Californie, Cavendish s'était payé l'immense Mario Cipollini qui tentait un retour impossible à la compétition. Parti juste après lui, le Mannois se déchausse d'une pédale au moment de le dépasser, comme pour lui signifier " même avec une seule jambe sur le pédalier, je vais plus vite que toi. Il l'a bien pris, il s'est même marré. C'était pas méchant ". Ces écarts de rock star s'accompagnent d'une image de coureur pas toujours correct. On parle de coups de casques, de tentatives d'intimidation et de trajectoires irrégulières. Une mini-grève de deux minutes est même organisée par le peloton lors du Tour de Suisse 2010 en signe de protestation, au lendemain d'une chute provoquée par le Britannique. Une mauvaise réputation que certains ont cru bon de raccrocher à son pedigree familial : Andrew, le frère, a en effet écopé de 6 ans ferme en 2010 après s'être fait piquer avec près de 70 000 livres de cocaïne et cannabis dans les pneus de sa voiture. Parfait pour parachever le côté bad boy du coureur. D'autant qu'il s'affiche avec une certaine Peta Todd, élue troisième plus belle page 3 du Sun. Reste que Mark Cavendish ne se fait pas d'illusion sur le milieu. " Des boîtes paient pour que tu portes leurs produits et que tu leur apportes de la visibilité. En gagnant. C'est pas toujours agréable pour moi de faire exactement la même chose tous les jours : souffrir en montagne, rester planqué sur le plat en neuvième position, à ne parler à personne et les yeux sur ma roue. Ce n'est pas le truc le plus marrant du monde, mais c'est mon job. "RONAN BOSCHER ET MARC HERVEZ/© PÉDALE !" En fait, je crois qu'il préférera tomber qu'avoir la réputation de quelque qui freine "" Quand on me demande qui est le meilleur sprinter du monde, je réponds. Je crois l'avoir assez prouvé "