Je gênais, alors on m'a muté à Arlon. Avec mon équipe, nous allions donner un gros coup de pied dans la fourmilière. Nous avions débusqué une fraude à grande échelle, impliquant plusieurs grandes banques. Notre objectif ? Les faire céder et boucler de bons accords pour l'Etat. Cela ne plaisait pas à tout le monde, apparemment... " Jacques Sollioz, 40 ans de métier, aujourd'hui directeur d'un centre de contrôle fiscal, grince les dents. C'est fait. C'est dit. Dans la salle 6 du Parlement, un ange passe. Ce vendredi 24 octobre, une poignée de fonctionnaires ont décidé de se mettre à table. Une véritable colère froide. Face à eux, une dizaine de parlementaires estomaqués, membres d'une commission d'enquête analysant les fiascos de la " lutte " contre la gran...

Je gênais, alors on m'a muté à Arlon. Avec mon équipe, nous allions donner un gros coup de pied dans la fourmilière. Nous avions débusqué une fraude à grande échelle, impliquant plusieurs grandes banques. Notre objectif ? Les faire céder et boucler de bons accords pour l'Etat. Cela ne plaisait pas à tout le monde, apparemment... " Jacques Sollioz, 40 ans de métier, aujourd'hui directeur d'un centre de contrôle fiscal, grince les dents. C'est fait. C'est dit. Dans la salle 6 du Parlement, un ange passe. Ce vendredi 24 octobre, une poignée de fonctionnaires ont décidé de se mettre à table. Une véritable colère froide. Face à eux, une dizaine de parlementaires estomaqués, membres d'une commission d'enquête analysant les fiascos de la " lutte " contre la grande fraude. Après quelques mois d'hésitation, les députés abordent les choses sérieuses. Avec un dossier concret, emblématique : pourquoi, en 1995, la puissante Kredietbank a-t-elle échappé à une amende salée (et à des poursuites pénales) ? La banque anversoise semblait coincée, suspectée de fraude à la QFIE (Quotité forfaitaire d'impôt étranger) et à la TOB (Taxe sur les opérations de Bourse). " Ses dirigeants avaient un genou à terre ", témoignent plusieurs " fiscards " en charge du dossier. " Mais les interventions du ministre Philippe Maystadt ( NDLR : PSC) et de son cabinet en ont décidé autrement. Ils ont saboté le dossier QFIE ! " ose l'agent de rang 2 Paul Dumbruch, le seul à avoir suivi le mammouth du berceau à la tombe. Délire de fonctionnaire ? Au pluriel, alors. Car les supérieurs hiérarchiques de Dumbruch abondent soudain dans le même sens. " L'intervention du ministre était contraire aux dispositions légales ", affirme tout de go Rudy Breynaert, patron d'une des divisions bruxelloises de l'Inspection spéciale des impôts (ISI), au moment des faits. Sur son petit banc, le député socialiste flamand Dirk Van der Maelen croit rêver. Lui connaît le dossier comme sa poche. Il a relu un vieux rapport parlementaire du 19 février 1997. Ce jour-là, le brillant ministre des Finances de l'époque, le social-chrétien Philippe Maystadt, l'avait échappé belle. Cuisiné à propos de l'amende de la Kredietbank, ce pilier du gouvernement Dehaene II s'était évertué à expliquer qu'il n'avait pas succombé à une quelconque pression du géant bancaire. Plusieurs chefs d'administration, dont Rudy Breynaert, alignés en rang d'oignon, étaient restés muets comme des carpes. " Oui, c'est vrai, avoue aujourd'hui le dénommé Breynaert. Mais la veille de cette audition au Parlement, nous avions été convoqués par le secrétaire général des Finances. Il avait insisté auprès de nous sur l'importance du secret professionnel. Nous n'allions quand même pas accuser des collègues, disait-il. Dans les faits, nous n'avions pas le droit de nous exprimer ! "Des agents de l'Etat bâillonnés pour sauver le ministre et/ou le gouvernement ? Dix ans après, l' " affaire " de l'amende rebondit à la Chambre des représentants. Le député CDH Christian Brotcorne dodeline de la tête - les ennuis de Maystadt pourraient embarrasser le parti orange. Le rapporteur de la commission d'enquête, Jean-Marc Nollet (Ecolo), s'empresse de vérifier si le président François-Xavier de Donnea (MR), jusque-là audacieux, accepte le grand déballage. " Oui, nous entendrons Monsieur Maystadt ", dit-il. Avant cela, les anciens grands patrons de l'ISI passeront au détecteur de mensonges. Eux aussi vont-ils affirmer que les pressions du ministre et de la KB étaient trop fortes ? Commentaire décalé du député Van der Maelen : " Si on veut faire toute la clarté sur l'actuelle crise financière et établir la responsabilité des banques, il nous faut - aussi - une commission d'enquête parlementaire (NDLR : refusée notamment par le MR et le CDH). Sinon, les gens peuvent raconter n'importe quoi. " l Philippe Engels