Sur les hauteurs du sud de Bruxelles, au dernier étage d'un building encastré parmi d'autres, un poster représentant LaVictoire de Samothrace fait face à l'ascenseur. " C'est pour élever le niveau et dépasser la médiocrité ambiante ! " grince Jacqueline Bir sur le pas de sa porte, toute pimpante dans son ensemble pantalon. " Les voisins n'apprécient pas mais moi, j'en ai besoin. " En entrant dans son appartement, on remarque une affiche placardée sur la porte : " Inutile d'entrer tout est déjà pris ", qui n'est pas sans trahir l'exaspération de celle qui peste d'avoir été cambriolée à plusieurs reprises. Sur les 380 appartements et les 19 sections que compte le site, c'est le sien que les voleurs préfèrent. " Pensez-vous ! Ils m'ont même volé mon répertoire téléphonique et mon carnet d'adresses ", ajoute-t-elle en désignant le salon d'un geste de la main. Ou plutôt " sa roulotte ", comme elle aime à le qualifier. Il faut bien avouer que les lieux sont plutôt chargés, un caravansérail où la saltimbanque a emménagé il y a plus de trente ans, ravie d'intégrer enfin cet immeuble qu'elle convoitait depuis longtemps.
...

Sur les hauteurs du sud de Bruxelles, au dernier étage d'un building encastré parmi d'autres, un poster représentant LaVictoire de Samothrace fait face à l'ascenseur. " C'est pour élever le niveau et dépasser la médiocrité ambiante ! " grince Jacqueline Bir sur le pas de sa porte, toute pimpante dans son ensemble pantalon. " Les voisins n'apprécient pas mais moi, j'en ai besoin. " En entrant dans son appartement, on remarque une affiche placardée sur la porte : " Inutile d'entrer tout est déjà pris ", qui n'est pas sans trahir l'exaspération de celle qui peste d'avoir été cambriolée à plusieurs reprises. Sur les 380 appartements et les 19 sections que compte le site, c'est le sien que les voleurs préfèrent. " Pensez-vous ! Ils m'ont même volé mon répertoire téléphonique et mon carnet d'adresses ", ajoute-t-elle en désignant le salon d'un geste de la main. Ou plutôt " sa roulotte ", comme elle aime à le qualifier. Il faut bien avouer que les lieux sont plutôt chargés, un caravansérail où la saltimbanque a emménagé il y a plus de trente ans, ravie d'intégrer enfin cet immeuble qu'elle convoitait depuis longtemps. Tapis zébré sous les bouquets de fleurs aussi artificiels que scintillants, tableaux xviiie et miroirs à trumeau sur les murs ; avec ses têtes de statuaires grecques posées sur les meubles en verre et ses chaises Louis XV tatouées de coquelicots, le salon de Jacqueline Bir, c'est un univers qui rappelle un peu La Cage aux folles, façon Liza Minnelli. Un monde bigarré mais où l'on dévore des livres d'art en écoutant l'intégrale de la Callas à fond dans le salon. " Je suis un peu fofolle ", concède la maîtresse des lieux en s'asseyant sur LeDictionnaire amoureux du théâtre oublié entre deux coussins du canapé. Sur la table basse, des bâtonnets d'encens et des petites bougies dorées en forme de marguerite, un portable, une tablette et un téléphone, tous frappés de la célèbre pomme : " Il faut vivre avec son temps ", glisse celle qui s'apprête à fêter ses 83 printemps. Jusqu'à ce 21 octobre, elle remonte sur scène avec Alain Leempoel dans Conversations avec ma mère (à Bozar), une pièce qu'elle a déjà jouée une bonne centaine de fois, " mais qui reste la plus belle sur les rapports mère/fils ", assène cette maman qui a vécu l'extrême douleur de perdre un enfant, en 2005 (NDLR : le comédien Philippe Volter). Réajustant les manches de sa blouse, elle parachève : " Arrive-t-on réellement à parler à son enfant ? Je ne pense pas. Oser dire ce qu'on pense, c'est très difficile et ça vaut également pour les enfants. Combien disent la vérité à leurs parents ? " Epouse jadis du comédien Claude Volter, avec lequel elle a eu deux garçons, Jacqueline Bir confesse n'avoir sans doute pas été la meilleure mère qui soit. Accaparée par son métier, mariée à un fantaisiste, elle avoue que ses enfants n'étaient pas le premier de ses soucis : " Même si j'ai fait ce que j'ai pu, je culpabilise toujours. Heureusement, mon fils aîné, Fabien, m'assure que tout était très bien. " Le théâtre, un métier très exigeant, une passion dévorante qu'elle a découverte grâce à ses parents, des pieds-noirs d'Oran qui emmenaient souvent leur fille unique à l'opéra. Jouer l'amour sur scène, rien de plus beau, mais il faut y renoncer en vieillissant : " On peut jouer l'amour pour ses enfants ou ses petits-enfants, c'est sûr, mais on ne peut plus jouer l'amour avec un grand A. Pourtant, c'est là que réside l'essentiel de l'existence. " Question d'âge, question de contexte, la comédienne est formelle, il y a un temps pour tout et au-delà des planches, elle ne s'imagine pas un instant retomber amoureuse. " Avec le temps, quelque chose se casse, le coeur bat moins fort, comme une sorte d'usure qui se serait installée face à l'amour. " Heureusement, il y a le théâtre et il y a l'art ! Toutes ces choses qui permettent de " s'élever au-dessus du bazar qu'est la vie et qui surtout nous forcent à nous dépasser ". Pour Jacqueline Bir, l'art a commencé avec Salvador Dali. Mais avant d'en parler, elle s'emporte contre notre Ipad, qui peine à se tenir droit sur la table, et relève d'un regard noir et d'une voix pétrifiante ce qu'elle estime être la somme de nos incompétences. Vingt secondes s'écoulent aussi lourdes que des minutes quand la comédienne - qui vous observe toujours du coin de l'oeil - éclate subitement de rire : " Je vous ai bien eue ! " Une démonstration de son talent sans doute, mais un avertissement aussi : " Comme tous les timides, je joue la grande gueule, pour me défendre. Ne faites pas attention, même si je me sais être capable de tétaniser les gens, dans le fond, je ne suis pas vraiment méchante. Prenez ça pour de l'humour, troisième degré ! " Et c'est avec tonicité que la cofondatrice de la Comédie Claude Volter démarre sur Dali, ce peintre qu'elle aime tant, un génie complètement fou et subversif qui, avec ses personnages fantasmagoriques et ses symboles érotiques, l'a toujours fait un peu rêver. Sur le fond, le thème ne lui évoque rien de religieux. D'ailleurs, il y a bien longtemps qu'elle ne croit plus en Dieu. Pareil pour la tentation, le sujet du tableau choisi, à l'égard de laquelle elle estime avoir hélas beaucoup trop souvent résisté. " J'ai été beaucoup trop raisonnable, j'aurais dû faire plus de folies. Comme avoir bien plus d'amants. C'est dommage, mais en même temps ça me permet de garder un souvenir élégant de ces hommes qui ne l'ont pas été. " Oui, ce tableau, c'est des songes à n'en plus finir, quitte à en faire des cauchemars : " L'autre jour, c'est amusant, je rêvais qu'une dizaine d'enfants de 4 à 18 ans débarquaient chez moi en mejurant être les enfants de Claude Volter ", explique-t-elle, amusée mais toujours un peu étonnée. Pour la seconde oeuvre de sa sélection, l'ancienne résidente du Théâtre royal du parc a choisi Venise vue par Turner, un artiste dont elle précise ne jamais manquer une exposition. Mais derrière les tableaux extraordinaires du peintre britannique, c'est surtout l'homme qu'elle admire, un artiste qui, de la figuration à l'abstraction, n'a jamais cessé d'évoluer. " Pour moi, c'est une leçon de vie, une existence qui m'inspire une profonde admiration. " Interrogée sur son évolution personnelle, Jacqueline Bir prend le temps de la réflexion et finit par lâcher : " On dit de moi que j'ai du tempérament, c'est vrai, et ça n'a pas changé. Mais il faut bien reconnaître que c'est surtout de la protection. J'ai beau être comédienne, le théâtre ne m'a jamais guérie de ça. J'aurais plutôt tendance à me cacher derrière mes personnages. En revanche, quand on me marche sur les pieds, ça me fait mal au coeur. Alors, je réagis. Fort ! " Des scènes volcaniques qu'elle raconte le sourire aux lèvres, comme cette fois où Claude Volter a essayé de lever la main sur elle et qu'elle a répondu en lui lançant le fer à repasser à la figure. " Après lui, je me suis un peu ennuyée. Personne n'avait son originalité et, comme de surcroît il n'était pas idiot, la vie ensemble était un combat permanent. Malheureusement, il n'y a jamais assez de place pour deux aigles dans le même nid. " Restés bon amis, les époux divorcés fêteront quand même au champagne leurs 25 ans de mariage. Pour terminer, Jacqueline Bir a sélectionné Adam et Eve, de Cranach. Sous le charme de la beauté de ces corps, de la simplicité des êtres, elle souligne que c'est avant tout pour cette représentation de l'homme et de la femme, " en parfaite égalité ". Ici, pas de péché, pas de damnation ni de tentation, juste deux êtres de pureté exposés dans leur valeur intrinsèque d'humain. Interrogée sur la condition des femmes aujourd'hui, elle démarre au quart de tour et s'exclame : " C'est pire que tout ! Entre le marathon d'un côté (NDLR : à Bruxelles, le 1er octobre), qui récompense trois fois plus les athlètes masculins, et l'islam de l'autre, qui ne donne pas la même place à la femme qu'à l'homme, c'est terrible ce qui se passe. Jeune, avec mon salaire de comédienne, j'ai pu quitter mon mari et prendre un appartement ; aujourd'hui, ce serait totalement impossible. Et c'est quand je vois tout ça que je deviens méchante. " Avant de vous laisser, la comédienne aimerait montrer une reproduction d'un peintre orientaliste devant laquelle elle s'endort tous les soirs. Un groupe de pèlerins qui, accompagnés de chameaux, traversent le désert pour rejoindre La Mecque. L'occasion d'aborder l'Algérie de son enfance et la France où sa mère trouva refuge lors de l'indépendance. Aucun des deux ne lui manquent et c'est en vous appelant désormais " mon enfant " que Jacqueline Bir confie que, lorsqu'on a été mis à la porte de son premier pays et qu'on a été si mal accueilli par son second, la France, on n'a aucune envie de retourner dans l'un ou d'habiter dans l'autre. " La France, c'est le contraire de la Belgique qui accueillait les retours du Congo avec beaucoup de chaleur humaine. Si la France est belle, les Français, c'est une autre histoire. Moi, c'est auprès des Belges que j'ai retrouvé la chaleur de l'Afrique du Nord et c'est ici, chez moi. " Revenant alors sur l'image de ces pèlerins en voyage, elle lui rappelle que nous sommes tous des nomades, des êtres de passage qui, peut-être demain, seront déjà dans un ailleurs. L'éphémère de l'existence, un peu à l'image de son métier où, le temps d'un soir, des comédiens s'allument comme des feux follets sur la scène. " Jouer la comédie, reprend-elle gravement, c'est l'existence inversée d'un tableau ou d'un livre ; nous n'existons que dans le souvenir des gens. Ceux-ci disparus, nous disparaissons aussi. " Et, l'air vif : " Dans l'au-delà, sans doute y a-t-il plus de sérénité. En tout cas, ça ne peut pas être pire qu'ici. " Dans notre édition du 27 octobre : Eric de Beukelaer. PAR MARINA LAURENT - PHOTO : DEBBY TERMONIA