Emmanuel Macron n'est pas coutumier des actes de contrition. Il lui arrive pourtant de reconnaître qu'il a raté deux choses : il n'a pas apaisé le pays, il n'a pas réussi à faire comprendre qui il est. Ainsi, il s'étonne de cette image qu'on lui renvoie, celle d'un homme qui n'écoute pas. Ce n'est pas lui, pense-t-il, il ne se voit pas comme cela, mais il entend le reproche.
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Emmanuel Macron n'est pas coutumier des actes de contrition. Il lui arrive pourtant de reconnaître qu'il a raté deux choses : il n'a pas apaisé le pays, il n'a pas réussi à faire comprendre qui il est. Ainsi, il s'étonne de cette image qu'on lui renvoie, celle d'un homme qui n'écoute pas. Ce n'est pas lui, pense-t-il, il ne se voit pas comme cela, mais il entend le reproche.Cette lucidité impressionne et laisse songeur : un diagnostic est de bon augure... si les remèdes suivent. Un peu plus d'un an après son arrivée à l'Elysée, la magie de sa conquête romanesque du pouvoir s'est dissipée ; l'environnement économique, politique, international est moins favorable. Que doit changer le président français pour poursuivre son action ?Les interrogations existaient avant qu'Alexandre Benalla ne fasse parler de lui. Les dérapages de l'ancien chargé de mission de l'Elysée les renforcent. Si l'affaire relève pour beaucoup d'un comportement personnel, il incite à l'examen de conscience. Quand on attrape une grippe, on peut décider d'arrêter de fumer, même si la maladie n'a aucun rapport avec la cigarette.La grippe en question n'est pas tout à fait anodine. La macronie insiste sur le décalage entre les faits (relativement mineurs à ses yeux) et leur retentissement politique, attisé par les oppositions. Les métaphores ne manquent pas, de " la souris qui a accouché d'une montagne " aux " 15 tonnes de mousse avec 150 grammes de savon ". Pourtant, les événements de juillet frappent doublement. Parce qu'ils sont le premier raté avéré du fonctionnement élyséen. Parce qu'ils n'ont pas été bien gérés, à coups d'approximations frôlant le mensonge. Pendant quatre jours, du jeudi 19 juillet (les révélations du Monde datent de la veille au soir) au dimanche 22, les conseillers du président se taisent : personne pour briefer les députés qui viennent aux nouvelles... Le mercredi 18 juillet au soir, les communicants des ministres reçoivent même un message sur WhatsApp : il n'est pas souhaité que leurs patrons commentent l'affaire. Manque de discernement ? " Ceux qui tiennent les manettes à l'Elysée sont souvent des novices et ils n'ont pas forcément pris la mesure des dérives que tout pouvoir provoque ", estime un proche du chef de l'Etat. Ce dernier est lui-même confronté à son statut de patron, rôle qu'il n'a jamais exercé. Le 24 juillet, devant les parlementaires de la majorité, qu'il rencontre pour un pot de fin de saison, il se fait grand seigneur : il ne va pas sanctionner les lampistes, le responsable, c'est lui. La position est moralement élégante : puisque le président centralise tout, il assume tout. Mais elle est politiquement sans risque, le chef de l'Etat étant institutionnellement hors d'atteinte. D'ailleurs, il en joue, ponctuant son propos d'une petite goutte d'acide : " Qu'ils viennent me chercher ", lance-t-il, dans le pur style des fanfaronnades sarkoziennes.Quand on commence à chercher les fragilités, on en trouve. Le pilotage technocratique, repéré bien avant l'affaire Benalla, en est une. Il s'incarne dans le duo très opérationnel que forment Alexis Kohler, secrétaire général de l'Elysée, et Benoît Ribadeau-Dumas, directeur du cabinet du Premier ministre, Edouard Philippe. En fait, Alexis Kohler sait comment fonctionne Macron, qu'il veut aller vite, et ce commando correspond bien à cette exigence.Le pouvoir y gagne en efficacité, mais perd en pédagogie, en séduction. " Nous n'expliquons pas assez ce que nous faisons, nous avons perdu le caractère novateur que notre politique avait durant la campagne ", déplore un député LREM. Certes, les macronistes ne passent pas leur temps à se flageller et se donnent des bons points : rayonnement de la France à l'international, respect de leur feuille de route, adoptée sans compromis majeur, absence d'hostilité rédhibitoire à la " transformation " qu'ils proposent. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, souligne : " Les partis d'opposition auraient pu s'unir sur la réforme du droit du travail ou de la SNCF, ils n'ont été capables de le faire que sur l'affaire Benalla. "Pourtant se diffuse le sentiment que le compte n'y est pas tout à fait. " L'élite du pays est sensible à l'audace et à la cohérence de nos réformes, mais notre enjeu, c'est la France profonde ", estime un élu de la majorité. " Même dans l'électorat Macron, certains se cantonnent à une attitude d'observation plus que de soutien, ajoute l'un de ses collègues. Les contre-pouvoirs se sentent toujours hors course et déplorent un décalage entre les grands discours et la réalité. " Avant les vacances, un ministre proche du président analysait cette frustration : " Ce n'est pas une question de mesures, mais d'empathie. Nous avons peut-être accordé trop d'importance aux forces conquérantes, pas assez à l'ensemble de la cordée. "La rentrée sera-t-elle propice aux corrections ? Quand le président part en vacances au fort de Brégançon, son équipe à l'Elysée le houspille : pars, oublie-nous, arrête de nous bombarder de textos, dors et tout ira mieux ! Ceux qui lui ont parlé durant la pause estivale affirment qu'il réfléchit beaucoup, qu'il est très concentré.Avant les vacances, Emmanuel Macron a esquissé des changements. Dans un discours, le 13 juin dernier, devant les représentants de la Mutualité, à Montpellier, il redéfinit ce qu'il entend par social, alors que le débat porte sur l'insensibilité de sa politique.Près d'un mois plus tard, le 9 juillet, il esquisse une petite autocritique devant le Congrès réuni à Versailles : " Je sais que je ne peux pas tout, je sais que je ne réussis pas tout. " Et il annonce cette " République contractuelle " souhaitée par les syndicats. Le 17 juillet, il organise son premier sommet social à l'Elysée. Un geste que syndicats et patronat apprécient... avec prudence.L'affaire Benalla aura sa réponse particulière : une réorganisation de l'Elysée, rendue publique à la fin de l'année. Clarification des tâches et des responsabilités, fusion des services de sécurité, modernisation sont attendues. Mais traiter les fragilités du pouvoir est une autre paire de manches. Selon certains proches, Emmanuel Macron prend conscience qu'il faut ajouter une dimension affective, irrationnelle, à sa relation avec les Français. Même s'il continue de penser que la presse construit des débats artificiels, qu'elle s'intéresse trop à l'écume, pas assez à la vague.Le chef de l'Etat ressent aussi la nécessité d'élaborer plus collectivement les décisions, au-delà du quatuor qu'il forme avec Edouard Philippe, Alexis Kohler et Benoît Ribadeau-Dumas. Selon plusieurs sources, depuis peu, il associe plus étroitement Christophe Castaner et François Bayrou, patrons respectifs de LREM et du Modem, les deux principaux partis de la majorité, ainsi que Richard Ferrand, président du groupe LREM à l'Assemblée.Reste l'essentiel, la poursuite des réformes. L'affaire Benalla affaiblit-elle la capacité d'action du président ? Les sondages réalisés au coeur de l'été donnent des résultats contradictoires et la cote d'Emmanuel Macron avait baissé bien avant cela.Dans tous les cas, la rentrée ouvre une nouvelle phase dans le quinquennat. La conjoncture, qui avait pour Emmanuel les yeux de Chimène, semble moins amoureuse de Macron. Les résultats du deuxième trimestre (lors duquel le PIB n'a augmenté que de 0,2 %) rendent improbable la réalisation de l'objectif gouvernemental d'une croissance de 2 % pour 2018. Ce chiffre sera révisé à la rentrée.Pour autant, les nouvelles ne sont pas toutes mauvaises. A l'automne, nombre de ménages connaîtront du mieux en matière de pouvoir d'achat. " La deuxième vague de baisse des cotisations salariales, la réduction d'un tiers de la taxe d'habitation, la hausse de la prime d'activité et de l'allocation pour adulte handicapé, en octobre, montreront que nous n'avons pas raconté des craques en matière de baisse d'impôts, contrairement à ce qu'il se passait depuis vingt ans ", affirme Benjamin Griveaux.Le plan pauvreté (qui sera dévoilé mi-septembre), le plan hôpital et la réforme de l'indemnisation chômage (négociée pendant quatre mois à partir de fin septembre par les partenaires sociaux) complètent le dispositif. L'intention est de rénover l'Etat-providence. La réforme des retraites, sujet hypersensible, est l'objet d'une grande prudence : la concertation avec les syndicats est privilégiée, aussi le calendrier sera-t-il étendu, si nécessaire.Le coup de mou conjoncturel rend toutefois la réduction des déficits publics plus difficile pour l'an prochain (l'engagement est de les contenir à 2,4 % du PIB). D'autant que les économies annoncées tardent à être concrétisées. C'est le gros point noir de l'exécutif.Le paysage politique, lui aussi, est moins souriant. L'affaire Benalla, la petite musique sur ce nouveau monde qui ressemble beaucoup à l'ancien, crédibilisent l'analyse des opposants : et si Macron n'était qu'un accident de l'histoire, vite apparu, vite oublié ?A l'Est, la montée des populismes trouble l'agenda européen de l'Elysée, particulièrement inquiet de la volonté des Salvini, Le Pen, Kurz, Orban, etc., de créer une internationale des nationalistes. Le président veut lui opposer une alliance des progressistes et va parcourir l'Europe à cette fin, pour préparer les élections européennes de mai 2019, échéance politique cruciale. Le 28 août, il se rend au Danemark, le 30 en Finlande, le 6 septembre au Luxembourg. Début septembre, il accueille Angela Merkel à Paris. Voilà qui pose la question des résultats : si les macronistes se félicitent de la mise en place de leur feuille de route, pour l'heure, très peu de Français peuvent dire que leur vie s'est améliorée grâce à ces politiques. " Sans résultats, on est mort. Mais on ne peut pas diriger un pays qu'avec des résultats, il faut aussi séduire et convaincre, donner aux gens le désir de se lever pour nous ", résume un conseiller de l'ombre. Donner envie d'avoir envie, c'est la difficile équation présidentielle des prochains mois.