Harare, de notre envoyé spécial
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Harare, de notre envoyé spécial Qui veut passer ses vacances au Zimbabwe ? Pas grand monde, apparemment. Le pays reste aujourd'hui associé à dictature, choléra et effondrement de l'économie. Du coup, le Belge Jean Gonçalves se désole. Dans son agence de voyages à Harare, la capitale, le téléphone ne sonne pas. Le seul visiteur sera un Blanc en short venu vendre des poulets. " Nous sommes en veilleuse, disons qu'on fonctionne à 10 % ", lâche Gonçalves, un homme courtois et pince-sans-rire. Nos clients ? Des expatriés, des diplomates, des humanitaires, qui eux-mêmes font venir des membres de leur famille, en les rassurant sur la situation du pays. " De fait, tout voyage " non essentiel " au pays de Robert Mugabe est déconseillé par le site de la diplomatie belge, hormis la région de Victoria Falls, à côté des spectaculaires chutes. Or les touristes n'ont jamais été pris pour cible nulle part. Né au Congo de parents gantois, petit-fils d'un Brésilien, Gonçalves fait aussi office de consul de Belgique depuis que celle-ci a fermé son ambassade en 2006. Un véritable apostolat : il n'est pas rémunéré pour cette fonction, dont il n'a même pas le titre officiel. " Je rends à la Belgique ce que je lui dois, souligne-t-il. Lors des émeutes à Kinshasa, où j'habitais, la Belgique a répondu présent tandis qu'on avait besoin d'elle, et je ne l'ai pas oublié. " La communauté belge sur place est forte de 140 personnes dûment enregistrées. Mais Gonçalves, lui-même marié à une Zimbabwéenne devenue belge, estime leur nombre à 220 : surtout des retraités, mais aussi des profs, un médecin, un traducteur, des employés de l'ex-ambassade recasés à la délégation de l'Union européenne ou à l'ambassade de France... sans compter les Belges de passage, comme Thomas Pouppez et Bruno Deceukelier, deux trentenaires venus appuyer des projets communautaires, notamment agricoles. Les moins à l'aise sont certainement les derniers fermiers belges (la famille Dumont de Chassart, notamment). Il y a dix ans, le pays comptait encore 4 000 fermiers blancs. Après les vagues d'expulsions violentes, il en reste aujourd'hui 400, dont une centaine ont à nouveau été visés par l'ordre d'évacuation réitéré par Mugabe lors de son indécente " birthday party " à l'occasion de ses 85 ans. Or les fermes commerciales assuraient l'essentiel des rentrées en devises du pays. Sans personnel pour les gérer, c'est toute l'économie qui s'est effondrée, avec à la clé un drame humanitaire qui a transformé le grenier à blé d'Afrique australe en pays dévasté. L'inflation a pris des proportions gigantesques. " On essayait de se débarrasser de plus en plus rapidement de billets qui se dépréciaient à vue d'£il, rappelle Gonçalves. La plus grande coupure a atteint 100 trillions de dollars zimbabwéens (ZD). Elle devait être remplacée par le nouveau billet de 1 ZD, mais qu'on n'a jamais vu venir. "Mais tout a changé depuis la récente introduction du dollar américain, qui a relégué les dollars locaux à l'état de feuilles mortes qui jonchent çà et là les trottoirs défoncés. Aujourd'hui, les rayons des supermarchés sont à nouveau garnis, et les étiquettes de prix n'ont plus besoin d'être modifiées chaque jour. Grâce à la concurrence et au relâchement du contrôle des prix, les prix ont même baissé, " en moyenne de 3,1 % de janvier à février 2009 ", note l'Office des statistiques. En fait, certains prix auraient chuté de moitié, voire davantage, depuis octobre 2008. Le pain, par exemple, coûtait l'équivalent de 3 dollars américains, aujourd'hui on en obtient deux pour un dollar. Pour deux litres d'huile de cuisson, on paie 2,25 dollars US contre 8 dollars US il y a six mois. " Bref, les Zimbabwéens peuvent à nouveau se permettre de prendre deux repas par jour, alors qu'en janvier ce n'était pas le cas ", témoigne Thomas Pouppez. A l'inverse, les notes de téléphone, par exemple, ont explosé. " Oui, mais les prix auparavant étaient ridiculement bas, et tout le monde en a bien profité ", reconnaît son ami Bruno. A l'hôtel Palm Lodge, les prix sont passés du simple au double en une nuit, " à cause de factures urgentes à régler ", justifie le gérant. Pour le commerce de détail, le manque de petites coupures est un casse-tête. Du coup, on rend la monnaie sous forme de " credit notes " ou avec des billets en rands sud-africains. En attendant, les caisses de l'Etat sont vides et la production locale est au point mort. " On pourra se réjouir quand nos industries seront à nouveau en mesure de satisfaire la consommation domestique et d'exporter, déclare Thabani, un analyste financier, à l'ombre des buildings de l'avenue Samora Machel. Sans cela, l'embellie restera cosmétique, car les problèmes de fond demeurent. " Pas facile, dans ces conditions, de tenir un commerce, a fortiori de chocolat belge. C'est pourtant le pari tenté par Hans Van Hooreweghe, un Flamand de Aalter. Sa boutique, également salon de thé, est située à Chikwungu, à 10 kilomètres de Harare, dans une sorte de village d'artisans très propret fréquenté par les Blancs. Sa trajectoire ne ressemble guère à un long fleuve tranquille. Après avoir vécu dix ans à Bukavu (Congo), Hans plie bagage en 1997 : le génocide rwandais, la guerre, les réfugiés, c'était trop lourd à supporter pour lui et sa famille. Direction le Zimbabwe, pour fabriquer du chocolat. " Le pays avait encore bonne réputation, et semblait bien organisé. Je me suis fait avoir ! " constate-t-il. En novembre 1997, le dollar zimbabwéen commence sa dégringolade. Et puis, c'est la descente aux enfers de tout un pays, avec quelques phases de rémission. Son affaire a suivi la même courbe. " Les hôtels de Vic Falls constituaient ma clientèle principale, mais ils sont vides. "De Belgique, un conteneur lui amènera ces jours prochains les matières premières pour tenir un an : chocolat Callebaut, noisettes, amandes... Il achète sucre, beurre et cacao sur le marché local. " Et maintenant, il me faut vendre tout ça. Regardez, il n'y a personne dans ma boutique ", lâche-t-il avec dépit. Fini le temps où il pouvait s'acheter une maison à Harare, et puis une autre. Aujourd'hui, il n'engrange plus de profits. Du coup, il a fait venir dans le même conteneur poudre à lessiver, produits d'entretien, papier toilette, qu'il vend au détail. " C'est plus rentable ", dit-il. Pour ajouter à ses désillusions, son couple s'est brisé, et sa femme Geneviève Trépant, originaire de Leignon, a ouvert une boutique concurrente à Harare, dans le quartier chic d'Avondale. Autant Hans est resté attaché à son pays, autant Didier Smeets, lui, a définitivement coupé les ponts avec sa Belgique natale. Installé depuis 1980, ce kiné de Woluwe-Saint-Lambert trouve que tout est plus simple au Zimbabwe : " Ici, je n'ai aucune paperasse à remplir. Dans les supermarchés, je ne suis pas obligé de choisir entre dix sortes de yaourts ", avance-t-il comme justification. Son cabinet dans un quartier verdoyant de Harare ne désemplit pas. Tout de même, il a fait la navette pendant deux mois avec l'Afrique du Sud, pour pratiquer son art : " Ce n'était pas viable de me faire payer en dollars zim' ", répond-il. A voir ses mains, il n'est pas recommandé de chercher à lui voler son huile de massage. " Faut pas se laisser intimider ", aime-t-il répéter. Cette philosophie lui a permis de traverser sans encombre deux épisodes qui auraient pu mal tourner. La première fois, il s'est retrouvé dans un cachot de la redoutable CIO (Central Intelligence Organization), pour avoir soi-disant critiqué Mugabe en public. Une sombre histoire de dénonciation, mais Didier a pu prouver sa bonne foi. La deuxième fois, c'était sur la route de l'aéroport. Une altercation avec un conducteur crée un mouvement de foule. Heureusement, un policier passe par là, et tout finit par rentrer dans l'ordre. " Quand ça tourne mal dans ce pays, il ne faut jamais déguerpir, assène-t-il, ce serait un très mauvais signal. " Il n'empêche : les Blancs sont nombreux à posséder une arme. Et la voiture est toujours prête avec un réservoir plein, de quoi atteindre d'une traite l'une des frontières. Mais selon Didier Smeets, la confiance revient : " Des connaissances qu'on n'avait plus vues depuis longtemps réapparaissent ", remarque-t-il. Le gouvernement d'union nationale, avec Morgan Tsvangirai comme Premier ministre, redonne également espoir. Les professeurs ont retrouvé leurs classes, et les infirmières, leurs hôpitaux. Un plan de relance d'urgence vient d'être lancé, dont le coût s'élève à 8 milliards de dollars US, que le Zimbabwe espère obtenir de ses voisins vu que les bailleurs de fonds, hostiles à Mugabe, sont très réticents à mettre la main au portefeuille. Les Belges de la place, eux, veulent croire en des jours meilleurs. De toute façon, à part les coupures d'eau, ils ne manquent de rien. " Si, d'un croque-mort ", réplique Jean Gonçalves dans un demi-sourire. Pas facile, il est vrai, d'organiser des funérailles : la morgue est victime de coupures d'électricité, et le gaz manque pour les crémations. Reste l'enterrement de rite hindouiste, qui fait toujours plus d'adeptes chez les Blancs... La bonne nouvelle est le retour du pétrole dans les stations-service. Auparavant, les files duraient parfois trois jours, sauf s'il s'agissait d'un cortège funèbre. Un certificat de décès exhibé au pompiste suffisait pour dépasser tout le monde. Comme des faux sont apparus, la formalité s'est corsée : obligation de présenter le cercueil, et le corps du défunt. Suite logique : des automobilistes ont corrompu un employé de la morgue pour " emprunter " un cadavre afin de faire le plein. Mais le manège s'est terminé quand le pompiste s'est aperçu que le même cadavre revenait régulièrement... François Janne d'Othée