C'est curieux. A ma connaissance, personne ne s'est jamais lamenté sur l'absence de la Communauté française Wallonie-Bruxelles-Belgique du tableau des championnats du monde de sumo. D'ailleurs, je n'ai jamais abordé la question avec un des ministres concernés car je devine leur réponse: le sumo n'est pas une priorité culturelle, manque d'infrastructures, pas de politique dans ce domaine, autres choix budgétaires, blabla.
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C'est curieux. A ma connaissance, personne ne s'est jamais lamenté sur l'absence de la Communauté française Wallonie-Bruxelles-Belgique du tableau des championnats du monde de sumo. D'ailleurs, je n'ai jamais abordé la question avec un des ministres concernés car je devine leur réponse: le sumo n'est pas une priorité culturelle, manque d'infrastructures, pas de politique dans ce domaine, autres choix budgétaires, blabla. De toute façon, ce n'est pas grave, puisque, après tout, nous vivons très bien sans sumo national. Dans le même ordre d'idée, je m'étonne qu'on s'indigne subitement de la piètre situation du livre et de la lecture dans cette partie du pays. Pour rappel, le livre, dont chacun s'accorde pourtant à reconnaître son rôle de garant des valeurs humanistes et démocratiques, ne représente que 3 % de l'ensemble des dépenses culturelles de la Communauté Wallonie-Bruxelles. Alors, puisqu'il s'agit de choix politiques et budgétaires, pourquoi pleurer sur le livre et pas sur le sumo? Pourquoi ces emportements consternés ? Le livre aurait-il plus de raison d'être en CFWB. que l'existence de sumotoris francophones? Que dites-vous? La Culture? Ah oui, bien sûr: la Culture. En jetant un oeil autour de nous, on s'aperçoit effectivement que le livre se porte bien dans les pays où une culture est jalousement défendue, que ce soit par tradition historique comme en France, ou pour servir de rempart à une menace linguistique, comme au Québec ou en Flandre. Au Québec, par exemple, le financement public des bibliothèques s'élevait, en 1996, à 882 francs belges par habitant, contre 334 en Communauté Wallonie-Bruxelles; les bibliothèques sont fréquentées par 31 % de la population de la Belle Province contre 12,7 % ici. Aujourd'hui, en Flandre, le montant des bourses pour les écrivains est le double de celui des bourses qui sont accordées en Communauté française et le budget de la lecture publique est quatre fois plus élevé. Tous les paramètres montrent qu'en Belgique, inexorablement, l'écart se creuse entre les deux Communautés. Est-il encore décent de s'en étonner si bruyamment, alors que le livre a déserté les écoles? Qu'il s'appauvrit dans les bibliothèques? Qu'il est écartelé entre les volontés personnelles des multiples détenteurs de compétences politiques? Négligé, comme les autres secteurs culturels? Menacé par l'attrait immédiat du village mondial? Les chiffres sont connus, les remèdes aussi. Depuis des années, les acteurs du milieu du livre (auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires...) tirent la sonnette d'alarme. Le savoir, la culture, l'intelligence et l'histoire sont enfermés dans les livres. A trop l'oublier, on remplira 1 000 fois Forest-National pour le prochain Star Academy. Mais est-ce vraiment un oubli? Peut-on raisonnablement reprocher à nos compatriotes d'ignorer un art devenu, faute d'une politique volontariste, aussi anachronique que la pratique du sumo?Tous les chiffres sont tirés de l'"Argumentaire sur la situation du livre et de la lecture en Communauté Wallonie-Bruxelles", du Conseil du livre, paru en ce début 2002. Les textes de la rubrique Idées n'engagent pas la rédaction.par Pascale Fonteneau, écrivain, présidente de l'Association des gens de lettres