En 1795, les territoires de la Belgique passent aux mains de la France et le traité de Lunéville, signé en 1801, conduit l'Autriche à confirmer leur annexion à la République. Ce que n'accepte pas le Royaume-Uni. Le contrôle de la Belgique était essentiel pour ces deux nations, et Bonaparte en était parfaitement conscient, comme l'illustre ce commentaire confié par après à son conseiller Louis-Mathieu Molé : " L'Angleterre continuera de nous faire la guerre tant que la Belgique sera en notre possession. " L'historien français Jacques Bainville, grand spécialiste de Napoléon, va encore plus loin en représentant la domination de notre pays comme l'essence même de ce que nous avons coutume d'appeler les " guerres napoléoniennes " : " L'histoire de l'Empire se confond avec celle de la lutte pour le contrôle sur la Belgique, mais la France ne pouvait espérer conserver celle-ci sans commencer par soumettre l'Europe, de sorte que l'Angleterre soit obligée d'accepter la paix. "
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En 1795, les territoires de la Belgique passent aux mains de la France et le traité de Lunéville, signé en 1801, conduit l'Autriche à confirmer leur annexion à la République. Ce que n'accepte pas le Royaume-Uni. Le contrôle de la Belgique était essentiel pour ces deux nations, et Bonaparte en était parfaitement conscient, comme l'illustre ce commentaire confié par après à son conseiller Louis-Mathieu Molé : " L'Angleterre continuera de nous faire la guerre tant que la Belgique sera en notre possession. " L'historien français Jacques Bainville, grand spécialiste de Napoléon, va encore plus loin en représentant la domination de notre pays comme l'essence même de ce que nous avons coutume d'appeler les " guerres napoléoniennes " : " L'histoire de l'Empire se confond avec celle de la lutte pour le contrôle sur la Belgique, mais la France ne pouvait espérer conserver celle-ci sans commencer par soumettre l'Europe, de sorte que l'Angleterre soit obligée d'accepter la paix. "Il était donc capital pour le Premier consul de conserver la Belgique, dont la perte équivaudrait à un suicide politique. En novembre 1816, il reviendra d'ailleurs lui-même sur ce qu'il a réalisé à Anvers comme étant l'une des causes de son exil définitif sur l'île de Sainte-Hélène. Mais ne brûlons pas les étapes. Quinze ans plus tôt, Napoléon se préparait seulement à entamer une tournée triomphale dans les principales villes de Flandre.Le 9 juillet 1803, à onze heures du matin, près de Menin, Napoléon et son cortège viennent de franchir l'ancienne frontière entre la France et les Pays-Bas méridionaux. Ainsi débute la visite tant attendue du Premier consul dans les nouveaux départements belges. Dans toutes les villes flamandes où sa venue est annoncée, on ne s'est épargné aucun effort pour célébrer cet événement et apparaître sous son meilleur jour. Mais Bonaparte n'est pas dupe : si ces terres sont bel et bien françaises, il lui faudra encore gagner les coeurs.Globalement, les neuf départements réunis de la République française se trouvaient alors dans une mauvaise passe. Certaines régions s'en sortaient mieux que d'autres : à Gand et Liège, par exemple, une première phase de développement industriel avait récemment commencé à porter ses fruits. Bruxelles et le pays de Waes ne manquaient pas non plus d'atours. En Brabant et en Flandre, par contre, la colère grondait au sein d'une population majoritairement paysanne face à l'interdiction française d'exporter des produits agricoles. Plus particulièrement, l'impossibilité d'écouler des céréales en Angleterre avait engendré une contrebande massive. Le commerce illégal était réprimé, la corruption minait les douanes et un vif ressentiment antifrançais se faisait évidemment sentir. L'état général de nos infrastructures n'était pas plus florissant. Les routes s'étaient fort dégradées depuis l'annexion. Ravagées par d'innombrables transports de troupes, elles devenaient quasi impraticables par temps de pluie. Dans bien des villes, l'enseignement était au point mort. Voici ce qu'écrit Doulcet de Pontécoulant, nommé préfet de la Dyle en 1800, sur les écoles primaires de l'arrondissement de Bruxelles : " Ce sont des lieux d'ignorance. La racaille règne dans maints établissements, et les actes immoraux y sont monnaie courante. " Mais le plus grave problème était l'insécurité omniprésente. Dans les campagnes, des fermes isolées étaient souvent pillées et saccagées par des bandes de brigands. Tant au niveau municipal que départemental, tous les efforts de maintien de l'ordre étaient entravés par le manque d'argent.Les prédécesseurs de Bonaparte avaient laissé l'administration et la gestion du pays dans un désordre indescriptible. Tous les anciens préfets des neuf départements furent remplacés suivant ses instructions, mais il faudrait encore des années pour constater une réelle amélioration. En outre, comme tous les autres hauts fonctionnaires rémunérés, ces nouveaux dirigeants venaient sans exception de France.Napoléon devait se douter que le courant passerait mal entre cette nouvelle hiérarchie et les édiles locaux. D'autant que les bons candidats à ces fonctions ne se bousculaient pas au portillon. Les aspirants habituels faisaient faux bond, par attachement à l'administration autrichienne - destituée depuis peu -, ou démotivés par les curés qui appelaient dans leurs sermons à refuser de coopérer avec l'envahisseur républicain. A Gand, il aura fallu 24 jours au maire désigné pour se résoudre à prendre ses fonctions. Malines, Turnhout, Geel et Lierre : toutes ces villes ont connu des problèmes similaires. Le pire des cas avait été celui d'Anvers, administrée dans l'anarchie la plus totale durant près d'une année. " Cette ville demeure privée de maire et de tout autre conseiller ", rapporte à ce sujet un émissaire français en 1801. " Les trois vieux employés communaux qui la régissent ne comprennent rien à rien et laissent toutes les affaires pressantes en souffrance. " Quant à Hoogstraten, elle s'était bien trouvé un maire, mais ce dernier s'est volatilisé - avec les couverts en argent- lors d'un banquet organisé à Anvers en l'honneur de Joseph Bonaparte.La résolution de tous ces problèmes avait fait l'objet d'une attention soutenue dès les premières années du Consulat et de premiers résultats étaient déjà visibles. La prospérité allait croissant et la vigilance draconienne des gendarmes napoléoniens et autres inspecteurs de la police de Fouché ramenait progressivement l'ordre public. Les recensements démographiques de l'époque en rendent d'ailleurs bien compte : dans le département de la Dyle, par exemple, la population avait chuté de 388 000 à 363 000 âmes entre 1793 et 1799. Au milieu de l'année 1803, elle remontait déjà à 378 000 habitants.Outre les différents obstacles économiques et administratifs, un autre problème se cachait plus en profondeur : le peuple n'appréciait guère les Français ! Et ce pour deux raisons. La première concernait la façon dont ces derniers traitaient les cas de sensibilité religieuse, la seconde venait de la conscription militaire. Comme l'a consigné le préfet français du département de la Lys dans un rapport : " Ce peuple n'est guère un peuple de soldats et j'aimerais mieux avoir à récolter des fonds que de nouvelles recrues ". Il y avait énormément de déserteurs et la plupart se faisaient pourchasser par la gendarmerie. Pour les Flamands, le service comportait un autre aspect franchement insurmontable : la langue. " Ces jeunes gens qui ne comprennent que le flamand ont bien du mal à s'intégrer au sein de corps et de garnisons qui ne savent rien de leur langue ", témoigne le préfet de Maastricht. " Ils saisissent à peine les ordres et sont incapables de s'acheter tout ce dont ils ont besoin. " Les jours de fête du calendrier républicain n'étaient célébrés que par les Français et par un très petit nombre de magistrats locaux ; quant aux cérémonies républicaines, elles attiraient nettement moins de monde que prévu. " J'ai tout essayé ! " se plaint Lacoste, préfet du Luxembourg. " Invitations, réceptions, bals, dîners, banquets... Chaque jour, je leur invente une nouveauté. "Le vent avait pourtant déjà commencé à tourner, surtout depuis la signature du traité de Lunéville. A partir de là, il devenait clair que l'ère autrichienne était définitivement révolue : le peuple n'avait donc plus à craindre de représailles en s'adaptant au système des Français. Résignés, les Belges s'accommodèrent bientôt de leurs nouvelles lois et réglementations. Mais dire que la Belgique faisait maintenant partie de la République aurait été bien loin du compte. Et cet été 1803, le Premier consul se trouvait face à un défià l'aube de cette tournée dans les nouveaux départements. Il s'y était d'ailleurs préparé avec autant de soin que s'il devait se lancer dans une campagne militaire.Plusieurs semaines avant le départ de Bonaparte, le général Lagrange, l'inspecteur général de la gendarmerie, est envoyé en reconnaissance pour recueillir toutes les informations disponibles. Voici son ordre de mission : " Vous m'adresserez tout commentaire utile sur les préfets, sous-préfets et maires des principales communes, sur les évêques et autres prélats, sur l'état des voiries, le prix des biens de consommation, les prévisions des récoltes, sur les activités douanières et la contrebande, le moral des troupes et de leurs commandants, le nombre de conscrits par unité, l'état de leurs uniformes - plus ou moins neufs ou abîmés. Enfin, veillez à tout ce qui peut me procurer une idée globale de la situation. [...] Obtenez vos informations par le biais d'entretiens particuliers, en toute discrétion et en évitant les interrogations trop frontales. " Lagrange prend manifestement cette discrétion au pied de la lettre, comme en atteste cette injonction de Bonaparte à la lecture de ses premiers rapports : " J'exige de plus amples détails ; au moins quatre pages sur chaque ville où vous avez passé la nuit. Ne brûlez pas les étapes, approfondissez vos visites, et consignez toutes vos constatations sur le papier. " Les plus infimes subtilités de la situation en Flandre ne devaient pas échapper à la vigilance du Premier consul.Il était tout aussi judicieux de tenir compte de la sensibilité religieuse de la région. A cet égard, Bonaparte a adopté une tout autre approche que ses prédécesseurs républicains qui n'avaient pas hésité à mettre les pieds dans le plat. Soucieux d'afficher sa tolérance à cet égard, il se fait accompagner en Belgique par le nonce apostolique à Paris, le cardinal Caprara, pour se présenter à la population du Nord avec la protection de la plus haute autorité ecclésiastique. Cette tournée en Flandre était donc minutieusement préparée. Dans toutes les villes de France qu'il venait de traverser, Bonaparte avait été chaleureusement accueilli par une foule en liesse. En irait-il de même dans ces départements annexés ?Napoléon était pressé de se rendre à Ostende qui suscitait quelque inquiétude. Comme à Nieuport, la pêche était gravement touchée après de longues années de guerre navale avec le Royaume-Uni. Faute d'entretien, le chenal d'entrée du port était presque entièrement ensablé, ce qui limitait l'accès aux fonds plats. Le 9 juillet, la délégation formée de notables et de nombreux marchands attend longtemps Bonaparte qui ne se présente pas avant dix heures du soir, avec une bonne demi-journée de retard. Le lendemain est essentiellement consacré à de frustrantes inspections. La stratégie de la France face aux Anglais étant en train de prendre forme, et Ostende y figure en bonne place. Pas moins de 25 000 soldats planteraient bientôt leurs tentes dans cette région, assimilée au camp de Bruges dans le jargon de l'état-major. Mais ni l'une ni l'autre n'étaient prêtes, et encore moins Ostende. La ville était peu entretenue, mal approvisionnée, difficilement navigable et sous-défendue. Le 11 juillet, de longs conciliabules avec ses ingénieurs incitent Bonaparte à prendre un arrêté consulaire. Deux jours plus tard, le consul Cambacérès en prend connaissance à Paris : il était chargé de faire bâtir des plateformes d'artillerie sur les têtes d'estacade et installer trois batteries de canons sur la place d'Armes. Il devait également prévoir une plateforme pour des mortiers et des canons au sommet d'une dune sise sur la rive orientale du chenal, à l'endroit même ou se trouve aujourd'hui le Fort Napoléon, construit un certain nombre d'années plus tard. Pour l'heure, il ne faudra que quelques mois pour dissuader les Britanniques de conquérir Ostende grâce au nouveau dispositif de défense.Prochaine étape : Bruges, via Blankenberge. Dans le rapport préliminaire du général Lagrange, Bonaparte avait relevé certains constats peu rassurants sur ce joyau du nord. " Bruges est une cité extraordinaire et très prospère, mais dont les habitants se distinguent par leur apathie phénoménale ", jugeait Lagrange avec sévérité. " Elle est dotée d'un bassin splendide, qui est hélas fort délabré et nécessiterait de grands travaux de restauration. " Lagrange doutait en outre de la loyauté politique du maire brugeois, le baron de Croeser, et de son administration. Si la vieille bourgeoisie locale n'était certes pas précisément républicaine, toujours selon Lagrange, les simples travailleurs et autres paysans étaient plus favorables à Bonaparte. C'est que le commerce avait repris de l'élan sous son influence, l'ordre et la paix étaient rétablis : des arguments auxquels le peuple est clairement sensible.Il avait été convenu que les édiles municipaux viendraient à la rencontre du Premier consul au petit matin, juste devant la Porte des Anes, où débouchait la route d'Ostende. Le maire et ses adjoints se postent donc à cet endroit dès le point du jour. Ils attendent en vain jusqu'en début d'après-midi et, vers deux heures, ils découvrent avec stupeur que Bonaparte est déjà en ville. Il est finalement passé par la Porte des Forgerons !Le 14 juillet, la caravane consulaire cahotait péniblement sur les routes sinueuses de Flandre en direction de Gand. Les visiteurs français venaient à peine de quitter Bruges depuis une demi-heure quand le maire fait abaisser le tricolore républicain sur le beffroi. Les bons notables de la ville s'en amusent, mais de Croeser est copieusement admonesté par le préfet du département de la Lys. En chemin, de vibrantes retrouvailles ont lieu à Eeklo avec le général Belliard, le commandant des troupes françaises de Belgique qui a donné son nom à l'une des grandes artères bruxelloises. Ce compagnon du général Bonaparte s'était retrouvé à ses côtés sur le pont d'Arcole, les balles autrichiennes sifflant à leurs oreilles, et il avait ensuite prouvé toute sa loyauté dans le désert torride de la campagne égyptienne. Ils s'entretiennent quelques minutes et le convoi reprend sa route. Sur Gand, le Premier consul reçoit de Lagrange un exposé circonstancié : " On estime à 55 000 âmes la population gantoise. Cette ville compte parmi les plus importantes de France en termes d'activité commerciale et elle est le siège de riches négociants. L'industrie y est très florissante : les rues regorgent de fabriques, manufactures et autres raffineries. " Lagrange ne tarit d'ailleurs pas d'éloges sur tout le département de l'Escaut. " Toutes les chaussées y sont en bon état. L'agriculture jouit d'un sol bien riche et l'industrie est presque partout présente et fort active. Les villages y sont bien entretenus et les plus attrayants flattent le regard tant ils sont propres et bien portants. Ils sont habités par de braves gens et ces derniers se félicitent de la venue prochaine du Premier consul. " Faipoult, le préfet français de l'Escaut, avait assurément tout mis en oeuvre pour garantir la sécurité et la plus grande satisfaction de ces hôtes de marque. Gand se voit créditée de sommes rondelettes pour sa décoration, avec un arc de triomphe et des représentations de grandes victoires napoléoniennes.Faipoult avait orchestré le parcours en ville du Premier consul jusque dans les moindres détails. Dans un accès de frénésie administrative, il avait même prévu exactement à quels endroits devraient se placer les gens et quelles paroles ils réciteraient pour lui témoigner leur allégresse. Bonaparte, une fois encore, se fait désirer un bon moment. Annoncé dès treize heures au pont de Mariakerke, il arrive avec cinq heures de retard. Les rues grouillaient de soldats. Quant à savoir s'il y avait autant de citoyens gantois, rien n'est moins sûr ! " A Gand, l'accueil fut particulièrement distant ", raconte la comtesse de Rémusat, dame du palais de Joséphine et femme de lettres, qui a finement perçu la déception lors de leur arrivée au centre-ville. " Les autorités avaient bien essayé d'éveiller quelque enthousiasme aux habitants de la ville, mais s'ils affichaient de la curiosité, ce n'était certes pas de l'enthousiasme. Il en allait de même pour Bonaparte qui attendait impatiemment la conclusion des civilités. " Le Premier consul ne laisse rien paraître en public, mais le soir même, il lâche à son épouse que les Gantois " sont sous le charme de la bigoterie et des curés ". Il décide d'assister à la messe le lendemain matin pour " tâcher de ramener ce clergé sous notre coupe ". Le soir, Faipoult fait tirer un splendide feu d'artifice sur la Coupure, que l'on peut admirer depuis d'énormes tribunes.Le jour suivant s'avère aussi productif que possible. L'après-midi est consacrée à l'accueil des autorités constituées. Mais une fois achevés les discours, le Premier consul se mêle à une assistance nombreuse. Allant de groupe en groupe, il sait poser aux maires du département des questions aussi concises que ciblées sur ce qu'ils espéraient pour leur ville, comment y prospéraient les affaires, quels écueils ils rencontraient et les remèdes qu'ils pensaient leur appliquer. Il n'a guère de temps à perdre. Quiconque bredouille ou n'en vient pas directement aux faits est aussitôt délaissé, la conversation reprenant ailleurs. Et c'est précisément ce qui advient au maire de Gand. Bonaparte se fait transmettre par son ministre Chaptal toutes données utiles sur les villes qu'il se préparait à visiter quelques semaines au préalable, y compris Gand. Il a tout retenu. Chaptal peut d'ailleurs s'en assurer lorsque Bonaparte énumère, devant les notables du cru, toutes les industries de la ville dont treize raffineries. Il n'y en a pourtant que neuf, rectifie le maire, très sûr de lui. Ses conseillers ne peuvent éviter de les nommer une à une, et de constater que Napoléon avait vu juste. Le lendemain, il fait le tour des fleurons de l'industrie locale en compagnie de son épouse. Leur première halte les mène dans la fabrique de Liévin Bauwens où trois mille ouvriers s'emploient à filer coton, basin, percale, piqué et batiste. Bauwens a le même âge que Bonaparte.Le cortège quitte la ville le 18 juillet et part vers le nord via Lokeren, Belsele et Saint-Nicolas-Waes, où il fait escale à quinze heures. Napoléon est très impressionné par la Grand-Place monumentale, comme l'a relevé Chaptal : " Ce fut en entrant à Saint-Nicolas qu'il éprouva une émotion qu'il est impossible d'oublier. C'était un jour de mar ché. La place, une des plus grandes qu'il y ait au monde, était couverte de blé ; tous les toits et les fenêtres étaient garnis de spectateurs. " Mais ce n'était rien en comparaison de ce que leur réserve l'étape suivante.Le 18 juillet serait pour Bonaparte le jour le plus déterminant de la tournée. Il est attendu dans la ville portuaire d'Anvers, centre névralgique d'une intense activité, qui constitue à tous points de vue une position stratégique. C'est donc bien avant cette visite que le Premier consul prend la décision de la promettre à d'importants desseins. " C'est à Anvers que nous allons édifier notre grand chantier naval ", annonçait-il dès le 28 avril. " C'est l'unique port où la marine nationale française peut être reconstruite en seulement quelques années. " Anvers était en outre située entre la France et la République batave (la Hollande), et disposait de liaisons vers les Etats allemands, la Suisse et l'Italie. Une telle situation offrait des opportunités commerciales inégalables qui ont été longtemps sous-exploitées. Si d'énormes intérêts étaient en jeu, tant pour la ville que pour le gouvernement français, il fallait néanmoins s'attendre à un certain rejet de la part de la population locale. Et pour cause : les Anversois avaient souffert depuis plusieurs années sous le joug d'une administration jacobine chaotique et ses manières de sans-culottes. Nombre d'églises et de monastères avaient été pillés et même la cathédrale Notre-Dame avait dû craindre les menées anticléricales des révolutionnaires français. Tous les tableaux de Rubens avaient été réquisitionnés, la nef saccagée, les statues des saints fracassées. Il s'agirait dès lors de faire amende honorable pour se rallier la sympathie de l'opinion publique.L'arrivée de Napoléon est un bel exemple de marketing politique savamment étudié. A dix-sept heures précises, le Premier consul et sa suite atteignent la rive gauche de l'Escaut en provenance de Zwijndrecht. Ils embarquent à la Tête de Flandre sur trois chaloupes somptueusement parées pour passer le fleuve, fermé à la circulation pour l'occasion. Pendant que s'effectue la glorieuse traversée sous les yeux de milliers d'Anversois massés sur la rive droite, le ministre Jean-Antoine Chaptal se voit confier plusieurs missions de la plus haute importance. " Je veux faire ici un grand port de construction, capable de recevoir vingt-deux cales. Demain, vous m'achèterez ce grand couvent qui est là, vis-à-vis, et toutes les maisons contiguës ", lui enjoint Bonaparte. Vous achèterez tout le terrain nécessaire à cette fin. " Le temps d'un battement de cil et le visage d'Anvers serait transfiguré à jamais ! Un instant plus tard, il reprend pied sur l'autre rive.Les carillons se font écho dans toute la ville, tandis que des salves d'honneur sont tirées le long des quais. Des inscriptions latines vantent la joie de la cité d'Anvers dans l'anticipation d'une proche conquête de l'Angleterre. Sur les balcons de maisons où flottent des nuées de drapeaux, les gens clament leur allégresse en se haussant sur la pointe des pieds pour mieux voir le spectacle. Dans le sillage du grand homme se profilent les hautes figures de l'élite française, que les notables de la ville et négociants les plus en vue se bousculent pour rencontrer. A leur tête, on reconnaît le préfet d'Herbouville et le maire Werbrouck, auquel le général Lagrange a dédié ce commentaire : " Tous les talents particuliers indispensables à la gestion d'une ville de cette stature lui font défaut, surtout depuis que naviguer sur l'Escaut est à nouveau possible et qu'elle se destine à un essor considérable. " Fidèle à une vieille tradition, le maire présente les vins d'honneur à Bonaparte qui les offre ensuite à un hôpital. Les compliments se succèdent à son adresse, jusqu'à le comparer aux plus grands souverains ayant régné sur le pays, dont l'empereur Charles Quint.Il n'y a pas le moindre signe d'aversion à l'encontre du Premier consul dans les rues d'Anvers. " L'enthousiasme que produisit Napoléon dans Anvers se concevrait difficilement ", poursuit Chaptal. " C'étaient, chaque jour, de nouvelles fêtes. Aussi Bonaparte accorda-t-il à la ville tout ce qu'elle lui demanda. " Le monde de la finance manifeste autant d'emphase. La Chambre de Commerce fondée par les Français était présente, de même que d'éminents entrepreneurs comme le banquier Van Ertborn, le marchand Henri Simons ou les financiers David Parish de Hambourg et Jacques Ridgway de Philadelphie. De grands spéculateurs internationaux disposant d'intérêts à Anvers qui venaient témoigner à Bonaparte leur engagement pour les idéaux de liberté français, à condition qu'il oeuvre pour la stabilité selon le principe du libre-échangisme libéral visant à garantir une marge de manoeuvre maximale pour le commerce.L'escale se clôture le 21 juillet par un bal mémorable qui se tient à la Bourse jusqu'à sept heures du matin, en présence de quelque 2 400 invités. De fabuleux cadeaux sont échangés et, en point d'orgue de la fête, un grand feu d'artifice illumine le ciel trois heures durant. Et le consul aura laissé de nombreuses traces de son passage. A son arrivée, le port d'Anvers était cantonné sur la rive droite mal découpée de l'Escaut, avec sept chenaux intérieurs, darses de carénage et canaux souterrains médiévaux. Une infrastructure désuète que Bonaparte fera complètement moderniser au lendemain de sa visite. Travaillant d'arrache-pied, les constructeurs français ont mis à peine trois ans pour installer les cales de chantier naval et l'arsenal de la marine au sud de la ville. Un bassin d'échouage et un nouveau quai ont été aménagés. Afin d'améliorer la navigabilité, les quais ont été redressés sur 1 500 mètres le long du fleuve. Entre-temps, l'armée française avait imposé le libre passage sur l'Escaut, désentravant ainsi le trafic fluvial. Si d'autres Français avaient déjà conçu une partie des plans, c'est bien l'irrépressible dynamisme de Bonaparte qui a permis à leur mise en oeuvre d'aboutir. Grâce à cette infrastructure portuaire ultramoderne, la ville et tout l'arrière-pays se sont développés de façon fulgurante jusqu'en 1805, faisant d'Anvers le fer de lance du commerce maritime international.Par la suite, la reine de l'Escaut serait à nouveau vulnérabilisée par le caractère de plus en plus militaire donné à la ville par un Napoléon soucieux de battre l'Angleterre. Mais il n'empêche que l'annexion des Pays-Bas à la France a été une véritable aubaine pour Anvers qui devient alors une partie intégrante du marché unique de la République, alors en pleine croissance. Ce qui fournit une solide assise au déploiement de l'industrie sidérurgique et textile dans toute la région. De nouvelles voies maritimes s'ouvrent au commerce via les ports de France, d'Espagne, du Portugal et du nord de l'Allemagne. Les armateurs américains dépêchent à Anvers leurs cargaisons de marchandises très convoitées comme le sucre, le café et le coton. Anvers se démarque alors dans la navigation outre-Atlantique dont le rôle allait devenir crucial dans les prochaines décennies. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : de 1800 à 1805, le quota des navires entrants est passé de 111 à 371. Le tonnage a augmenté de façon spectaculaire, de 4 704 à 33 902 tonnes. Les commerçants prennent également leur part du gâteau. La compagnie sucrière Cels, Aerts & Co, par exemple, voit doubler ses bénéfices en quatre ans. L'intense activité des quais de chargement et déchargement fournisse du travail à des centaines de débardeurs, mariniers et charpentiers. Sous l'impulsion de Bonaparte, Anvers enclenche un processus irréversible de régénération urbaine et sociétale.Le 21 juillet, Bonaparte et sa suite arrivent à Bruxelles en provenance de Malines, Zemst et Vilvorde. Il est vingt heures, il fait splendide et, dans la douce chaleur du soir, l'accueil est une nouvelle fois à la hauteur. Dès le pont de Laeken, les Bruxellois sont rassemblés en une foule compacte. Et avec maintenant six grands régiments de l'armée française sur place, dix mille soldats escortent le cortège jusqu'au centre de Bruxelles. Tenant à s'afficher à la vue des Bruxellois, Bonaparte pénètre dans la ville sur un cheval blanc, en compagnie du général Belliard. Derrière lui, Joséphine suit dans un carrosse tiré par huit chevaux. Dans le centreville, Napoléon sait déjà ce qui l'attend. Le général Lagrange lui a abondamment décrit les lieux où il logerait, à la préfecture, en bordure de ce même parc où le palais du premier roi des Belges ne sera construit qu'en 1831. Vers neuf heures, quand le Premier consul fait une apparition improvisée sur le balcon de l'hôtel de ville, la foule lui fait un triomphe. Le maire donne ensuite un grand bal.Le lendemain matin, Napoléon remonte très tôt à cheval. Il doit ensuite prendre connaissance des projections relatives au gigantesque chantier du port d'Anvers. Au cours des quatre prochaines années, un million de mètres cubes de terre devront être excavés. Quelques pages de calculs lui donnent une idée très précise des futures opérations : deux mille ouvriers et trois cents tombereaux seront occupés sans relâche. Pas moins de 3 173 arbres seront abattus, principalement dans les forêts de Tongerloo, et expédiés à Anvers par la Nèthe, le Rupel et enfin l'Escaut. La facture promet d'être faramineuse : 2,5 millions de francs (un franc de 1850 = 3,27 a). L'investissement sera financé par la vente de biens d'Etat.Le 30 juillet, les festivités s'achèvent à Bruxelles. Bonaparte et sa suite y ont passé trois jours de plus que prévu. Mais après trois semaines de tournée, il est de plus en plus flagrant que Napoléon a réussi là où les Jacobins avaient toujours échoué les huit dernières années : l'acceptation du gouvernement français est une réalité. Même la vieille aristocratie belge paraît conquise. Le comte Henri de Mérode n'oubliera jamais ce revirement. " Ma soeur me conta qu'elle avait pleuré d'attendrissement en voyant du haut d'une fenêtre élevée les jambes du nouveau Cyrus dans sa voiture ", livrera-t-il dans ses souvenirs un demi-siècle plus tard. Le temps est venu pour le consul de prendre le chemin du retour. A cinq heures du matin, tout le cortège s'ébranle en direction de Louvain, sa première escale. Comme de coutume, il est reçu par les vivats de la population et chaque notable a préparé un discours. Celui du maire Bériot se révèle beaucoup plus incisif que d'ordinaire. Pas de flatteuses métaphores ni de louanges, cette fois : le plaidoyer de Bériot est empreint d'amertume. Il y dénonce la fermeture de l'université, berceau de la connaissance dont s'enorgueillissait la ville depuis des siècles, jusqu'à sa suppression en 1797 par décision du Directoire. " La prospérité de cette ville résidait dans son influence logistique et commerciale, et en particulier dans l'université qu'elle abritait depuis quatre cents ans. L'une comme l'autre nous ont été arrachées ", accuse le maire. " Cette ville jadis si pleine de vie est morte depuis lors. " Mais le Premier consul reste de marbre et les doléances du courageux Louvaniste resteront lettre morte. Et le convoi repart vers sa destination, Maastricht, via Tirlemont, Saint-Trond et Tongres.Bonaparte et consorts reprennent ensuite la direction de la France. Ils font encore halte à Liège, où trois cent mille francs seront alloués à la reconstruction des édifices réduits en cendres par l'armée autrichienne. A Namur, pour la première fois depuis le début de la tournée, leur visite n'est pas saluée par le traditionnel banquet. La région étant bien trop pauvre pour y surseoir, c'est Bonaparte lui-même qui convie quelques notables à un humble dîner sur sa cassette personnelle. Ensuite, le convoi rallie enfin la France, par Mézières, et le 10 août, à onze heures du soir, la cavalcade se termine sous le perron du château de Saint-Cloud. Brisée par la fatigue, Joséphine est en larmes. Mais les cavaliers paraissent à peine plus stoïques : débarrassés de leurs étriers, beaucoup d'entre eux vacillent sur leurs jambes.En 46 jours, le Premier consul fait de son équipée une marche triomphale. Redonnant espoir au peuple belge, il a réconcilié les sceptiques avec la République, pris des décisions cruciales qui marqueraient longtemps la destinée de villes et de régions entières, consulté les Hollandais et les Prussiens et préparé une offensive en Angleterre. Le tout sans perdre de vue une seule seconde les affaires de l'Etat. Avec de tels résultats, on aurait pu se déclarer satisfait, mais ce n'eut pas été Bonaparte si le problème belge avait été considéré comme définitivement réglé. Trois mois après son retour, son aide de camp de vingt-deux ans est renvoyé dans les départements du Nord. Philippe de Ségur revient sur les pas de Bonaparte : partout, il doit contrôler si les travaux de reconstruction, rénovation et fortification commandités sont en cours d'exécution. Son émissaire ramène de bonnes et de mauvaises nouvelles. Si tous les projets sont bien mis en oeuvre, en particulier à Anvers, un autre constat est pourtant plus décevant : les Belges continuent de parler de la France comme d'une nation étrangère