Pourquoi ça tombe toujours sur le même ? Le school bullying peut démarrer à partir de n'importe quel prétexte, affirment les spécialistes. Oui mais, pourquoi lui, l'" intello ", le nouveau, le timide ? On ne devient pas souffre-douleur parce qu'on a les cheveux roux ou des kilos en trop, ni agresseur pour piquer un blouson ou une paire de baskets. Et cela n'a rien d'un accident ponctuel : " Lorsque l'on devient agresseur ou victime, c'est pour des mois, voire des années ", souligne Nicole Catheline.
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Pourquoi ça tombe toujours sur le même ? Le school bullying peut démarrer à partir de n'importe quel prétexte, affirment les spécialistes. Oui mais, pourquoi lui, l'" intello ", le nouveau, le timide ? On ne devient pas souffre-douleur parce qu'on a les cheveux roux ou des kilos en trop, ni agresseur pour piquer un blouson ou une paire de baskets. Et cela n'a rien d'un accident ponctuel : " Lorsque l'on devient agresseur ou victime, c'est pour des mois, voire des années ", souligne Nicole Catheline. Au cours du premier trimestre, Sami, 12 ans en 1re secondaire, s'est retrouvé la cible de ses camarades, agacés par sa naïveté et ses pleurs. " Etre candide n'est pas une pathologie, mais dans une classe où la tendance est de valoriser l'autonomie, cela lui posait un sérieux problème ", reconnaît sa mère. Les enseignants et le psy l'ont mis en garde contre sa propre attitude. " Dans le même temps, il a été demandé à ses camarades de respecter son comportement. " Comme la plupart des boucs émissaires, Sami est timide, sensible, moins fort physiquement que la majorité de ses copains, immature (ou à l'inverse en avance). " La victime est souvent traitée de p'tit gros, de pas beau, de myope, de nul, de mauviette... Malhabile socialement, pas très bon dans les sports, il manie involontairement l'art de se faire des ennemis ", confirme Jean-Paul Matot, chef du service de pédopsychiatrie de l'hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola. La fragilité et la sensibilité de la victime, d'abord. Mais c'est surtout la façon dont elle répond aux brimades de ses compagnons qui va permettre à la spirale infernale de s'enclencher et de se répéter. Et, justement, la plupart du temps, le harcelé ne comprend pas ce qui cloche, et il encaisse sans rien dire. Avec le temps, c'est l'engrenage ; une relation tyrannique, dominant-dominé s'amorce. " Comme les harceleurs, les victimes sont rarement repérées par les enseignants ", indique Benoît Galand, professeur à l'UCL, spécialiste de la violence scolaire. Autre profil de souffre-douleur, moins fréquent mais plus à risque, les " victimes agressives ". Bien qu'elles soient boucs émissaires, elles " intimident " leurs camarades. " Ce sont celles-là que l'on va détecter, parce que leurs comportements passent mal en classe, et qu'elles irritent les autres, profs et élèves. " Anna, 13 ans, est hyperactive et éprouve des difficultés d'apprentissage. La proie idéale. Humiliée par son enseignant, elle devient vite la cible de ses camarades. Son passage au tableau se transforme en passage à tabac. Mais elle se venge à la moindre provocation : insultes, griffes, gifles, coups... " Le prof avait monté la classe contre moi. Ses insultes préférées, c'étaient "Paumée" et "Idiote". Je pensais que c'était vrai, que j'étais nulle et j'étais en colère ", raconte l'adolescente qui a redoublé. " Les enseignants ont tendance à fermer les yeux quand ce type d'élèves se plaint d'être agressé, tant ils sont persuadés qu'il a mérité sa correction. "L'intimidateur, lui, est sûr de lui, costaud et ne souffre pas d'une " angoisse cachée ", même si ses résultats scolaires sont assez faibles. Il s'estimera d'ailleurs victime des adultes. Il cherche à nuire, mais n'agit pas seul (dans la grande majorité des cas, ils forment un duo ou un trio). " A l'école primaire, on admire parfois son audace à menacer des enfants peu sympathiques, mais on ne recherche pas sa compagnie. On le craint et, pour se protéger, on le fuit. En secondaire, le harceleur n'est plus accepté que par d'autres comme lui ", poursuit Benoît Galand. Il a peu d'empathie pour les autres. Tout comme sa victime d'ailleurs, il n'arrive pas à se mettre à la place de l'autre. Troisième acteur de cette tragédie : le public, bien sûr. " Le harcèlement au travail est complètement différent du harcèlement entre élèves, pointe Jean-Pierre Bellon, professeur de philosophie. Entre adultes, il s'agit d'un face-à-face. Le harcèlement scolaire, lui, fonctionne en triangle : les harceleurs, la victime et les spectateurs. C'est une constante. " Tout le monde conspire donc pour se taire : les agresseurs, leur cible et les témoins. Les autres élèves, des complices plus ou moins passifs ou des suiveurs influençables, ne brisent pas l'omerta. Ils craignent sans doute d'être harcelés à leur tour - d'autant qu'ils croient que les adultes n'interviendront pas. Mais il y a aussi le fameux code d'honneur : " On ne cafte pas. " Triste tableau : le harcelé se retrouve presque toujours sans aide, totalement isolé, confronté à plusieurs agresseurs. Lui demander de répliquer dans ces circonstances, c'est comme mettre un débutant sur un ring avec des pros et lui dire : " Vas-y, boxe ! " La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de fatalité. On peut s'en sortir. Hélas, certains ne s'en remettront jamais complètement. Isabelle bosse comme secrétaire dans une école. L'endroit même où, des années plus tôt, elle a été la souffre-douleur de ses camarades. " On dit que l'assassin revient sur les lieux du crime. La victime aussi... " Le fait même de repenser à cette époque lui donne, dit-elle, " des frissons et des crampes d'estomac ". Le pire ? " J'ai passé plusieurs heures ligotée à un piquet ", se rappelle-t-elle. " J'ai aujourd'hui 29 ans. Je vis en couple. J'ai encore du mal à croire que mon compagnon est sincère. Il m'arrive d'avoir des doutes, des peurs, de me dire que je ne suis pas assez bien. Je suis guérie à 95 % mais il suffit d'une remarque négative pour que ma confiance en moi s'effrite, d'une réflexion entendue entre élèves pour que les souvenirs resurgissent. "S. G.