DE NOTRE CORRESPONDANT
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DE NOTRE CORRESPONDANT Les opposants tchétchènes hésitent à parler aux journalistes. Trop dangereux. Des notes, retrouvées gribouillées dans des carnets, ont sans doute coûté la vie à certains d'entre eux. Pour Le Vif/L'Express, cependant, Ali Israïlov a accepté de témoigner (voir page 70). A 53 ans, cet ancien ingénieur s'estime heureux d'être toujours en vie. Car son fils a été tué en pleine rue, il y a près de deux ans, dans un quartier populaire de Vienne. Un coup des miliciens armés du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, selon les limiers de la police autrichienne, qui soupçonnent des " diplomates " russes d'avoir trempé dans l'opération. Désormais, le Parquet envisage des poursuites contre le maître de Grozny et Ali réclame justice : le fait divers s'est mué en un scandale d'Etat, aux répercussions imprévisibles sur les relations entre Moscou et l'Union européenne. Le 13 janvier 2009, en sortant d'un supermarché dans un quartier populaire de Vienne, Oumar Israïlov est abattu de deux balles dans la tête; il porte un sac en plastique avec des yaourts, des £ufs et un paquet de bonbons pour ses trois jeunes enfants. Agé de 27 ans, cet ancien garde du corps du président tchétchène avait fui à l'étranger en 2004 et s'était retourné contre son ex-employeur. En Autriche, où il avait obtenu le statut de réfugié politique, il accusait Kadyrov d'avoir torturé des civils de ses propres mains dans une prison secrète de son village natal, Tsentoroï. A l'été 2006, Oumar a même déposé une plainte à Strasbourg, devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH). Une audace qu'il a sans doute payée de sa vie. Depuis le meurtre, tous les membres de la famille Israïlov craignent d'être tués à leur tour. Sa veuve n'a pas d'autre choix que de rester en Autriche, seule avec ses enfants, un revolver dissimulé sous l'oreiller. Sa mère et ses deux s£urs ont trouvé refuge en Norvège. Quant à Ali, le père, il vit dans la clandestinité, tel un animal traqué. Normal. Dans un rapport du 4 juin dernier, le Conseil de l'Europe compare les émissaires de Kadyrov aux escadrons de la mort d'Amérique du Sud. A 33 ans, le satrape de Grozny suscite la terreur chez ses ennemis. Ancien chef rebelle engagé contre les troupes de Moscou, il règne sur la république du Caucase, peuplée d'environ 600 000 habitants, la moitié de la Belgique en superficie, et ravagée par deux guerres d'indépendance. A la faveur d'une spectaculaire volte-face, l'ex-milicien au physique de boxeur a rejoint les rangs de ses anciens ennemis. Pour le bonheur de Moscou, qui l'a catapulté, il y a trois ans, sur son trône, il impose sur place un ordre musclé. Soupçonné d'avoir commandité plusieurs exécutions spectaculaires (voir ci-avant), il a récemment qualifié les militants de Mémorial, une organisation russe de défense des droits de l'homme, d'" ennemis du peuple ". Au fil des guerres, des bombardements aveugles et des exécutions arbitraires, la Tchétchénie s'est vidée d'une partie de sa population : une diaspora de quelque 100 000 personnes, souvent jeunes, s'est installée principalement en Allemagne, en Pologne et en Autriche, où les 20 000 membres de la communauté travaillent dans le bâtiment ou dans l'" import-export ". Quelques-uns ont lancé de petites affaires. Mais la plupart vivent en vase clos, ressassent les humiliations, fomentent une revanche ou tentent, pour certains, de faire oublier leurs propres crimes. La presse, le gouvernement et de nombreux Autrichiens soupçonnent ces nouveaux venus de " délinquance généralisée ". Les diplomates russes en poste à Vienne ne suscitent pas la même méfiance. A tort, selon les confessions à la police autrichienne d'Artour Kourmakayev, un tueur tchétchène repenti. La lecture du rapport d'enquête du Bureau de la sécurité et du contre-terrorisme (LVT) sur le meurtre d'Oumar Israïlov, très fouillé, auquel Le Vif/L'Express a eu accès, ne laisse guère de doute : c'est avec l'aide active de Moscou que le régime de Kadyrov effectue ses basses besognes. Jusque sur le territoire d'un pays membre de l'Union européenne. Aux enquêteurs, en effet, Kourmakayev - aujourd'hui introuvable - explique qu'il appartenait à une agence au nom sans équivoque, Kommandotruppe Österreich, mise sur pied au sein même de l'ambassade russe. L'unique mission de cette curieuse annexe de la présidence tchétchène serait de localiser les opposants réfugiés et de les rapatrier par la force, avant de les liquider. Ces accusations sont reprises par Peter Pilz, un député autrichien. Spécialiste des questions de sécurité, il n'hésite pas à préciser le nom du responsable de la structure : " Said-Selim Plechkaev est officiellement en poste depuis le 6 octobre 2005, souligne l'élu. Or cet homme est un "gros bonnet". Il a été chef de la police en Tchétchénie, plénipotentiaire présidentiel du district fédéral du Nord-Caucase, favori du Kremlin pour la présidence de la Républiqueà Et aujourd'hui, il serait un simple conseiller d'ambassade ? Evidemment, c'est une couverture ! " Dans une question écrite, le 9 juillet dernier, Pilz a demandé au gouvernement de Vienne de révéler l'accréditation exacte du diplomate russe auprès du ministère autrichien des Affaires étrangères. Car, le député en est convaincu, " Plechkaev est là pour s'occuper de la liste ". Ce document, que personne n'a vu mais dont tout le monde a entendu parler, se situe au c£ur des préoccupations des défenseurs des droits de l'homme, car il regrouperait tous les patronymes de ceux que Ramzan Kadyrov cherche à retrouver : environ 5 000 " gêneurs ", dont 500 seraient à éliminer. Rien qu'en Autriche, une cinquantaine de réfugiés seraient menacés. Mais ceux qui ont demandé une protection rapprochée aux autorités se la sont vu refuser par Vienne, selon Peter Pilz. La menace, toujours, serait trop floue. BLAISE GAUQUELIN