Quelles sont les limites du théâtre ? Peut-on fixer la ligne où il s'arrête et là où commence la vie ? Ou les deux territoires ne peuvent-ils que flouter leurs barrières ? En pleine Première Guerre mondiale, Marcel Duchamp avait jeté un pavé dans la mare des arts plastiques en élevant au rang d'oeuvres d'art un porte-bouteille et, plus tard, un urinoir achetés dans le commerce. Le Français Mohamed El Khatib se réfère lui aussi à la notion de ready made pour expliquer sa démarche théâtrale, même si, dans son cas, changer le contexte ne suffit pas : une écriture doit entrer en jeu. Et avec une autre différence d...

Quelles sont les limites du théâtre ? Peut-on fixer la ligne où il s'arrête et là où commence la vie ? Ou les deux territoires ne peuvent-ils que flouter leurs barrières ? En pleine Première Guerre mondiale, Marcel Duchamp avait jeté un pavé dans la mare des arts plastiques en élevant au rang d'oeuvres d'art un porte-bouteille et, plus tard, un urinoir achetés dans le commerce. Le Français Mohamed El Khatib se réfère lui aussi à la notion de ready made pour expliquer sa démarche théâtrale, même si, dans son cas, changer le contexte ne suffit pas : une écriture doit entrer en jeu. Et avec une autre différence de taille : il ne s'agit pas chez lui d'objets, mais de personnes. En 2014, El Khatib plaçait sur scène aux côtés d'une danseuse professionnelle la femme de ménage qu'il avait rencontrée dans un lycée de Bourges où il menait un atelier de théâtre. Le résultat, Moi, Corinne Dadat, avait révélé le metteur en scène et faisait écho chez nous à d'autres tentatives de rendre visibles les invisibles, en les plaçant sous les projecteurs tels qu'ils sont, pour ce qu'ils sont, quasiment sans artifices. Par exemple, Les Ambassadeurs de l'ombre, où Lorent Wanson accompagnait à l'accordéon les récits de familles d'ATD Quart Monde. Plus récemment, le Portugais Tiago Rodrigues créait à Avignon Sopro, où il sortait des coulisses Cristina Vidal, souffleuse du théâtre national de Lisbonne. Avec Stadium, c'est carrément une cinquantaine de supporters du RC Lens que Mohamed El Khatib met devant les spectateurs. L'aboutissement de deux ans d'immersion dans le club. Deux tribunes, deux publics se font donc face. Théâtreux et footeux. Deux univers situés aux antipodes sur l'échiquier symbolique et distinguant des pratiques sociales. Comme le résume le témoignage de Kevin, rapporté par El Khatib : " Kevin, c'est lourd à porter. Parfois, je sens bien que dès que je prononce mon prénom, je suis disqualifié. Evidemment, ça dépend du milieu où tu évolues. Au stade Bollaert, tu es comme un poisson dans l'eau. Au théâtre, Kevin, tu es comme un réfugié syrien à la sous-préfecture de Calais. " Pour Mohamed El Khatib, lui-même footballeur dans sa jeunesse, ayant renoncé à une carrière professionnelle à la suite d'une blessure aux genoux, il était important que les supporters eux-mêmes soient présents dans ce qu'il appelle, plus qu'un " spectacle ", une " performance documentaire ". " Ce sont des gens qu'on ne voit pas dans les théâtres, expliquait-il lors de la création. On ne voulait pas faire parler des gens à leur place, comme s'ils ne pouvaient pas parler eux-mêmes. " Ils sont donc là, les Lensois, portant haut les couleurs - sang et or - de leur club, en famille, entre amis, porte-drapeau, pom-pom girls et même mascotte de chien aux oreilles pendantes. Pour raconter ce qui les fait vibrer, pourquoi ils se réunissent ainsi à chaque match. Et qui finalement, et comme le constatait aussi Gilles Deleuze, n'est pas si éloigné de ce qui pousse les gens à se rassembler dans un théâtre.