Le climat est au beau fixe sur la planète verte. Portés aux nues par des sondages électoraux qui les créditent de 20 % des voix, les écolos se sentent pousser des ailes à l'approche des scrutins régional et européen de juin. Les verts francophones se remettent à rêver. Et à trembler. Voilà que s'entrechoquent les souvenirs les plus merveilleux et les plus douloureux. D'abord l'extase au scrutin de juin 1999 : 19,6 % des voix francophones glanées. Les portes du pouvoir qui s'ouvrent au fédéral, en Wallonie et à la Communauté française. Mais au prix d'un cruel divorce interne. Et puis la double raclée des élections de 2003 et 2004, qui ramène les verts à 8 % de l'électorat. Ecolo revient de loin. Il est sorti du coma au prix d'une thérapie relativement douce, mais qui n'a pas laissé le parti indemne. Le remède administré est censé l'immuniser contre ses maux originels. Requinqués par le scrutin fédéral de 2007, les verts se sentent d'attaque pour retâter du pouvoir à son plus haut niveau. Mais l'équation reste horriblement tordue : comment réintégrer la cour des grands sans s'y faire aussitôt éjecter, tout en ne vendant pas son âme au diable ? Ecolo a planché sur la formule.
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Le climat est au beau fixe sur la planète verte. Portés aux nues par des sondages électoraux qui les créditent de 20 % des voix, les écolos se sentent pousser des ailes à l'approche des scrutins régional et européen de juin. Les verts francophones se remettent à rêver. Et à trembler. Voilà que s'entrechoquent les souvenirs les plus merveilleux et les plus douloureux. D'abord l'extase au scrutin de juin 1999 : 19,6 % des voix francophones glanées. Les portes du pouvoir qui s'ouvrent au fédéral, en Wallonie et à la Communauté française. Mais au prix d'un cruel divorce interne. Et puis la double raclée des élections de 2003 et 2004, qui ramène les verts à 8 % de l'électorat. Ecolo revient de loin. Il est sorti du coma au prix d'une thérapie relativement douce, mais qui n'a pas laissé le parti indemne. Le remède administré est censé l'immuniser contre ses maux originels. Requinqués par le scrutin fédéral de 2007, les verts se sentent d'attaque pour retâter du pouvoir à son plus haut niveau. Mais l'équation reste horriblement tordue : comment réintégrer la cour des grands sans s'y faire aussitôt éjecter, tout en ne vendant pas son âme au diable ? Ecolo a planché sur la formule. L'écologie positivée. Ecolo a perdu ce que le porte-parole du parti depuis 1992, Eric Biérin, qualifiait de " sale habitude " (1) : cette manie de surfer sur les peurs en promettant au monde les pires cataclysmes. La manière lugubre d'envisager l'avenir faisait office de repoussoir. Nouveau ton : le discours catastrophiste est en veilleuse, le défi écologique est surtout présenté comme une belle opportunité à saisir pour un monde meilleur. L'écologie politiquement correcte. " Ecologistes, fossoyeurs de l'économie ", annonciateurs de " désert économique ". La sinistre étiquette de " Khmers verts " a souvent collé à la peau des verts. La nouvelle direction du parti a pris son bâton de pèlerin pour casser cette réputation destructrice et vanter les atouts de l'écologie politique auprès des patrons et des syndicats. Pour convaincre que le développement durable est créateur de richesses et d'emplois. Ce travail d'apprivoisement " nous a permis de nous débarrasser de notre image réductrice de parti citoyen ". Incapable de porter autre chose que la voix des mécontents et des sans-grade. Un parti pacifié. Ce changement de cap supposait une nouvelle feuille de route. De nouveaux capitaines à la barre. Et l'élimination des mutineries. C'est Jean-Michel Javaux qui sera à la man£uvre. Lorsque ce député wallon de 35 ans prend au pied levé le gouvernail aux côtés d'Isabelle Durant et de Claude Brouir, en juillet 2003, le bateau Ecolo vient de sombrer corps et biens aux élections et prend eau de toutes parts. " Réalos " contre " fundis ", participationnistes contre opposants à l'aventure gouvernementale, Ecolo a des allures de pétaudière. Priorités de la nouvelle équipe : désamorcer les réflexes claniques. Délivrer Ecolo d'une forme de " schizophrénie collective ", dixit Eric Biérin, qui avait conduit le parti à désigner, quatre mois après son entrée au gouvernement, un secrétariat fédéral à tendance antiparticipationniste pour faire contrepoids aux ministres verts... La sourdine est imposée aux courants antagonistes, par la voie consensuelle. Non sans quelques claquements de portes. Réfractaires ou irréductibles quittent le navire Ecolo (Paul Lannoye, l'un des fondateurs ; l'ex-secrétaire fédéral Jacques Bauduin), d'autres opposants se rallient en trouvant leur bonheur : Bernard Wesphael, adversaire de Javaux dans la course à la tête d'Ecolo, devient chef de groupe au parlement wallon. Ne restent que quelques électrons libres de l'acabit de Josy Dubié, mais un peu pour la galerie. " Les dégoûtés sont partis ", résume un militant de la première heure. " On n'a pas fait grand-chose pour retenir ceux dont la capacité de nuisance était jugée supérieure aux bénéfices qu'ils pouvaient apporter ", précise un cadre Ecolo. Le pire est évité : un schisme profond, une réelle dissidence. Derrière " la patte Javaux " et son côté " force tranquille ", plane l'ombre de Jacky Morael, " le père spirituel ". " C'est le retour des artisans de la victoire de 1999, et de la dynamique interne qui avait prévalu de 1995 à 1999 ", se réjouit un dirigeant. Assagi. Les temps étaient mûrs pour la reprise en main. A près de 30 ans, Ecolo a reçu assez de coups pour acquérir le sens des réalités. Mais la crise d'ado aura été difficile à vivre, en pleine épreuve du pouvoir. " Le parti vert ressemble à une entreprise qui a grandi trop vite, sans adapter son organisation ni disposer d'assez de ressources pour asseoir sa croissance ", observait Benoît Lechat, ex-membre du cabinet de la ministre Durant (2). Ecolo se complaisait dans la défaite, valorisée comme preuve de sa fibre contestataire et rebelle. " Il apparaissait comme le parti des problèmes, pas le parti des solutions ; comme le parti qui gémit, pas le parti qui agit ", constate Eric Biérin. Etaler à ce point sa souffrance à faire de la politique était suicidaire. Autre signe de sagesse : Ecolo a atténué son arrogance. " Nous avons l'humilité de dire que nous ne sommes pas seuls ", résume Philippe Defeyt, ex-secrétaire fédéral. Du haut en bas de l'échelle, les rangs du parti se sont resserrés : " Il y a davantage de convergence culturelle entre les dirigeants et les militants. Alors qu'auparavant de larges strates du mouvement écolo se sentaient exclues de la vision d'un petit groupe familiarisé avec la pratique des institutions ", analyse Benoît Rihoux, politologue à l'UCL. Recadré. " Notre priorité a été de conserver les 7 % d'électeurs qui nous étaient restés fidèles. En ne perdant pas notre légitimité sur les dossiers environnementaux ", insiste Eric Bierin. Ecolo se replie prudemment sur son " core business ", ses domaines d'expertise. Histoire d'effacer la fâcheuse impression, qu'il a laissée lors de son passage aux gouvernements, de s'être dispersé. En assumant maladroitement sa vocation de parti généraliste. " Ecolo ne pouvait pas être sur tous les dossiers. A force d'avoir voulu toucher à tout, ils ne touchaient plus à rien ", relève Pascal Delwit, politologue à l'ULB. " Un parti doit savoir faire la différence, là où il est identifié comme le plus en phase avec ses compétences. " Ce que semble plutôt bien réussir la seule ministre rescapée de la disgrâce Ecolo, Evelyne Huytebroeck, à la tête de l'Environnement à la Région bruxelloise depuis 2004. Endurci. Ecolo a clairement décidé de faire le pari de l'utilité en politique. Quitte à ne plus être prêt à mourir pour des symboles. La monarchie, Francorchamps : les verts y regarderont à deux fois avant de se laisser encore enfermer dans leurs dogmes. " Nous avons fait preuve d'excès de zèle idéologique dans le dossier du circuit de Francorchamps. Tout cela pour anticiper d'un an, le temps d'un seul Grand Prix, l'interdiction de la pub pour le tabac. Suicidaire ! " s'exclame un dirigeant Ecolo. Professionnalisé. La fin devait justifier les moyens. Ecolo s'est armé pour exercer plus efficacement le pouvoir. Et éloigner le spectre de la " participopposition ". Conséquence d'un vote déchirant sur l'entrée d'Ecolo aux gouvernements en 1999, cette logique infernale du " Un pied dedans, un pied dehors " avait fini par faire des verts les pires détracteurs de l'action de leurs propres ministres.... Une hérésie en politique. Crûment dit par un cadre : " Il fallait en finir avec le bordel organisationnel permanent. Avec cette prime aux gueulards que représentaient nos mécanismes de démocratie interne. " La " culture d'entreprise " en a pris un coup. L'allergie viscérale à l'émergence de toute forme d'élite au sein du parti, qui mettait régulièrement les militants Ecolo en position de " coupeurs de têtes ", a été mise au pas. Nécessité faisait loi : " Le projet de société écologiste est de facto complexe et, donc, élitaire ", justifie Eric Bierin. Rigueur, discipline, sens du travail collectif : la direction a resserré les boulons des rouages internes pour limiter la cacophonie. Leadership renforcé avec le passage à une coprésidence (Javaux-Durant). Montée en puissance du conseil de fédération, le parlement interne d'Ecolo (60 délégués) au détriment des AG . Formation plus poussée des cadres. Javaux, Durant, Nollet, Doulkeridis, Huytebroeck, Daras, Cheron... Ceux et celles qui comptent dans le parti se donnent des allures de " dream team ", où les rôles sont harmonieusement distribués. Ecolo ne laisse plus rien au hasard. Le cabinet de la ministre Huytebroeck lui sert de labo : le parti y teste l'articulation des relations entre cabinets ministériels et organes du parti. C'est dire si Ecolo a notablement tourné le dos à l'artisanat pour devenir une affaire de pros. Sans craindre de manquer de compétences et d'expertise. " Le vivier est opérationnel. Nous sommes plus forts qu'en 1999 ", assure Christophe Derenne, la tête pensante du think tank écologiste Etopia. Evolution des effectifs à l'appui : " 2750 membres actifs et quelques centaines de sympathisants en 1999. 5 000 membres et 7 000 sympathisants aujourd'hui." En voie de délicate normalisation. Ce cheminement a valu son lot d'estompements de la norme Ecolo. Confiscation, même partielle, du pouvoir des militants ; dérogation à l'interdiction de cumuls de mandats ; campagnes personnalisées ; recours aux attrape-voix ; langue de bois. " La politique autrement ", farouchement prônée par les verts, a été revisitée. " Ecolo est le cas typique d'un parti en phase de transition vers un parti plus classique ", estime Benoît Rihoux. Des anciens en restent déboussolés : " La volonté de participer au pouvoir, que certains affichent au plus haut point, entraîne des dérives ", déplore l'un d'eux, allergique à l'idée d'y voir un " mal nécessaire " : " A moins de considérer qu'il ne s'agit que de faire des voix. Et de se comporter comme n'importe quel parti. " Gare : c'est sur ce terrain-là qu'Ecolo sera attendu au tournant. Surtout en son propre sein : " Ecolo reste avant tout un parti de militants ", rappelle Benoît Rihoux. Avec ce que cela suppose d'intransigeance et de menace de fronde. Une perspective, encore hypothétique, fait déjà frémir plus d'un vert : qu'une remise en cause de la sortie du nucléaire n'oblige Ecolo à un grand écart entre la défense de ses principes et des accommodements, au nom de la logique du pouvoir. Que cette éventualité s'incruste dans les esprits en dit long sur le chemin parcouru par les verts sur la voie d'une certaine normalisation. (1) E. Biérin, "Ecolo : pour un nouveau pacte intergénérationnel", La Revue nouvelle, juillet 2003 (2) B. Lechat, "Ecolo, le retournement de vague", La Revue nouvelle, mai-juin 2003. Soraya Ghali, Pierre Havaux et François Janne d'Othée; P. Hx