Adieu, les verts. Bernard Wesphael quitte un parti qui était le sien depuis trente-deux ans, et dont il comptait parmi les fondateurs. Il s'en va après trois semaines de réflexion, dans la foulée d'une assemblée générale où ses espoirs d'accéder à la présidence d'Ecolo ou celle du parlement wallon se sont brisés.
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Adieu, les verts. Bernard Wesphael quitte un parti qui était le sien depuis trente-deux ans, et dont il comptait parmi les fondateurs. Il s'en va après trois semaines de réflexion, dans la foulée d'une assemblée générale où ses espoirs d'accéder à la présidence d'Ecolo ou celle du parlement wallon se sont brisés. Wesphael-le-rebelle n'est pas le premier. Depuis le milieu des années 1990, une kyrielle d'écolos insoumis ont quitté le navire : Germain Dufour, Vincent Decroly, Paul Lannoye, Martine Dardenne, Fatiha Saïdi, Henri Simons, Josy Dubié... Leurs motivations ? Un cocktail variable d'ambitions contrariées, de désaccords idéologiques et de frictions personnelles. Le député wallon pourrait piloter la création d'une antenne belge du Parti de gauche, lancé en France par un autre dissident, socialiste celui-là, Jean-Luc Mélenchon. A suivre. Pour l'heure, cette perspective suscite un scepticisme généralisé. " Bernard s'aventure dans le maquis, sans boussole, et je ne suis pas certain qu'il en revienne, car personne n'est jamais revenu de ce truc-là ", observe le collaborateur d'un ministre Ecolo. De fait, de Gérard Deprez à Paul-Henry Gendebien, en passant par Ernest Glinne et Geert Lambert, les audacieux qui ont quitté leur famille d'origine dans l'espoir de forcer une recomposition du paysage politique ont souvent déchanté. " Je pense ne plus avoir ma place au sein d'Ecolo, car ma conception de l'action politique ne correspond plus à celle de ses cadres ", écrit Bernard Wesphael dans son communiqué d'adieu. Le député wallon y présente son départ comme " une objection de conscience ", une façon d'honorer les valeurs écologistes qui sont les siennes depuis toujours. " J'ai cru que les dirigeants d'Ecolo seraient capables d'assumer le pluralisme des tendances au sein du parti, en attribuant les fonctions d'influence de façon à tenir compte de toutes les sensibilités présentes ", écrit-il encore. De façon implicite, le Liégeois soulève deux interrogations. Ecolo est-il en train de s'uniformiser ? Ecolo est-il toujours fidèle aux valeurs qui ont guidé sa création ? Ces questions, Le Vif/L'Express les a posées à quatre pionniers de l'écologie politique. " Bernard Wesphael a été humilié. Il en a tiré un constat logique : il n'y a plus d'espace chez Ecolo pour ce qu'il représente. Parce qu'il n'y a plus de place dans cette structure pour une pensée légèrement différente. Toutes les voix discordantes ont disparu. Ceux qui sont aux commandes présentent ça comme une force. Moi, j'estime que, pour un parti qui se veut important, ça devient une très grosse faiblesse. Dans une organisation politique, il faut un tronc commun, une ligne dominante, c'est clair. Mais que les points de vue ne soient pas unanimes sur tous les enjeux, c'est un atout. Le bilan des années Javaux n'est pas aussi brillant qu'on le dit. Ni le CDH, ni le PS, ni le MR ne se soucient des enjeux écologiques. Alors, forcément, comme l'opinion publique est de plus en plus sensible à ce thème, ça donne 15 % des voix pour Ecolo. Grosso modo, le parti est revenu à son score d'avant sa piteuse participation au pouvoir, de 1999 à 2003. Mais on ne peut pas dire qu'il a grimpé en flèche. Ecolo est devenu un parti tiède, bien-pensant. Un parti traditionnel, avec beaucoup de bla-bla et un comportement politicien en permanence. Il a perdu son âme. Il ne correspond plus du tout à ce qui était l'objectif de départ : bâtir une écologie politique révolutionnaire, en rupture avec les discours dominants. Les dirigeants d'Ecolo ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils n'ont plus l'ambition de changer la société. Or cette société a besoin d'être changée. Après mon départ, en 2004, je n'ai pas créé de nouveau parti. Les temps n'étaient pas mûrs. Le positionnement actuel d'Ecolo mérite qu'on se penche à nouveau sur la question. Je crois qu'il y a des choses à faire. Je ne sais pas ce que va décider Bernard Wesphael. Je vais lui parler, certainement. J'ai lu des extraits de son livre. Je ne suis pas sûr que ce soient des réponses parfaites aux grands enjeux du moment. Mais il y a des idées. Plus que chez Ecolo. "" Je milite avec Bernard depuis trente ans. Je connais son parcours familial, il connaît le mien. Son départ me fait de la peine. Avant sa rencontre avec les coprésidents, j'avais suggéré à Emily Hoyos et Olivier Deleuze quelques propositions à lui faire, pour le convaincre de rester. Cela n'a rien donné. J'ai un sentiment de déception, de gâchis. Je ne vois pas, sur le plan programmatique, ce qui le pousse à partir. Tout ce qu'il a défendu durant la campagne pour la coprésidence figure dans le programme d'Ecolo. Peut-être pas avec l'intensité qu'il souhaitait, mais c'est normal : on a chacun nos centres d'intérêt, nos dadas. Je comprends sa déception de ne pas devenir président du parlement wallon. Moi aussi, j'ai parfois été déçu. Particulièrement en 1999, quand j'avais dû retirer ma candidature pour un poste de ministre, afin de permettre un débat serein sur la participation d'Ecolo au gouvernement. Il faut mordre sur sa chique, puis aller de l'avant. Ecolo est un parti qui se met constamment en danger. Bernard ne le dit jamais, ça, et je lui en veux un peu. On vient de lancer un chantier, les Rencontres de l'écologie politique. Des dizaines de forums. Quel autre parti fait ça ? Quel parti prend le risque de se confronter aux avis d'orateurs qui n'en sont pas membres ? Dans son diagnostic, Bernard est exagérément sévère. Moi aussi, j'ai des nuances vis-à-vis de certaines positions officielles d'Ecolo. Mais quand je ressens un malaise sur l'un ou l'autre dossier, je le dis dans les instances du parti. Concernant le voyage de Didier Reynders au Congo, je pense que notre communication n'a pas été assez ferme. Je suis revenu sur le sujet trois fois au bureau politique, je trouvais qu'on devait être beaucoup plus clair. Nous avons chez Ecolo des espaces ouverts. Rien n'est tabou. "" C'est la chronique d'un départ annoncé. Ce n'est pas le parti qui a isolé Bernard Wesphael, c'est lui qui s'est isolé. Pas depuis six mois. Depuis dix ans. On s'était affrontés en 2003, quand j'étais candidate à la présidence avec Jean-Michel Javaux, et que Paul Lannoye et lui s'étaient présentés contre nous. Il se présente comme le chantre de la laïcité et de la gauche... Sérieusement, ça me fait rire. Moi aussi, je suis laïque et 100 % de gauche, je n'ai jamais eu peur de le dire. Pendant toute la campagne pour la présidence d'Ecolo, il a répété qu'il fallait réinvestir les quartiers défavorisés, comme si c'était une découverte. Il sort d'où, là ? Cela fait des années que je me bats pour revitaliser les quartiers de Bruxelles. C'est la base de mon engagement en politique, depuis toujours. Et puis, par rapport aux jeunes, il ne tient pas du tout un discours progressiste, mais un discours hyper-sécuritaire. Sa logique, c'est la sanction, et non la prévention. Il affirme qu'on ne peut plus exercer des postes d'influence chez Ecolo si on n'appartient pas au premier cercle. Ce n'est pas vrai. En trente ans chez Ecolo, je n'ai jamais fait partie d'aucun cercle. On cite Marcel Cheron, Jean-Marc Nollet... Je ne figure pas parmi leurs proches. N'empêche, si j'arrive en 2014, je serai la seule écologiste à être restée dix ans ministre. J'ai rejoint Ecolo à 24 ans. A l'époque, on avait un problème de crédibilité vis-à-vis de la population. Aujourd'hui, on a acquis une crédibilité, sans perdre notre âme. Ecolo garde des accents vachement révolutionnaires. Sous-entendre que le parti a trahi les valeurs qui étaient les siennes à l'origine, c'est de la mauvaise foi. Si les écolos n'étaient pas là pour secouer le cocotier dans les gouvernements régionaux ou les communes, je peux vous dire que les choses ne bougeraient pas. J'ai des exemples tous les jours. Même dans des dossiers sociaux. "" J'ai un peu vécu la même chose que lui. Lors d'un déjeuner avec Jean-Michel Javaux et Christos Doulkeridis, tous les deux m'avaient demandé de prendre un congé sabbatique. A un moment, vous ne vous sentez plus soutenu par les dirigeants du groupe. Vous n'êtes pas exclu, mais vous savez que vous n'aurez plus jamais d'espace. Vous pouvez juste rester là, dans un coin. Je comprends l'exaspération de Bernard. Ecolo n'est pas un parti ouvert à des gens très laïques. Je l'ai senti moi-même, à l'époque. Chez Ecolo, ce combat pour la laïcité est un peu moqué. Mais je ne pense pas que c'est ce facteur-là qui explique son départ. Le PS est une machine un peu lourde, un parti de masse, très utile quand il faut défendre des acquis comme la sécurité sociale. Mais c'est un parti de gestion, pas de provocation. A mon sens, Ecolo devrait être ce parti d'invention et de provocation. Au lieu de ça, c'est devenu un parti social-démocrate vert, au milieu, un CDH de centre-gauche. Cela reste mon deuxième choix, après le PS. Mais ce parti serait plus utile s'il redevenait plus novateur, plus offensif. Comme on l'était au début, je pense. Il y a toujours eu deux radicalités au sein d'Ecolo. Une radicalité de gauche, incarnée notamment par Bernard Wesphael. Et une radicalité environnementale, avec Paul Lannoye et Philippe Defeyt. Quand ces deux radicalités s'unissaient, ça donnait un résultat intéressant, même si ce n'était pas toujours couronné de succès. C'était en tout cas autre chose que quand l'autre tendance gère Ecolo, une tendance sociale-démocrate verte. Je n'ai rien contre la social-démocratie, je suis membre d'un parti social-démocrate. Mais alors, Ecolo n'a plus beaucoup de raison d'être. "FRANÇOIS BRABANTEcolo est-il en train de s'uniformiser ? Ecolo est-il toujours fidèle aux valeurs qui ont guidé sa création ?