C'était le lundi 24 mars, en matinée. Plus de 250 candidats socialistes aux élections du 25 mai étaient rassemblés dans une salle du Cinépointcom, à Charleroi. Au menu : briefing, harangue et stratégie. Le tout servi par les plus hauts gradés du boulevard de l'Empereur - Anne Poutrain, directrice du centre d'étude, Gilles Mahieu, secrétaire général du parti, et Gilles Doutrelepont, directeur de campagne. En choeur, le trio a adressé la même recommandation aux soldats et aux sous-officiers du PS, prêts à affronter le feu du suffrage universel : sillonner villes et villages, aller sur le terrain, encore et encore, mener le combat rue par rue, maison par maison, se battre au corps-à-corps contre les formations rivales, et en particulier contre la gauche radicale. Tel le général Eisenhower à la veille du Jour J, brandissant les rapports des services de renseignement alliés, Gilles Doutrelepont a détaillé plusieurs études consacrées aux transferts de voix. " Pour le PTB, on n'a pas de chiffres, mais on sait qu'il y a un gros danger ", a déclaré le jeune trentenaire, à la fin de son speech.
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C'était le lundi 24 mars, en matinée. Plus de 250 candidats socialistes aux élections du 25 mai étaient rassemblés dans une salle du Cinépointcom, à Charleroi. Au menu : briefing, harangue et stratégie. Le tout servi par les plus hauts gradés du boulevard de l'Empereur - Anne Poutrain, directrice du centre d'étude, Gilles Mahieu, secrétaire général du parti, et Gilles Doutrelepont, directeur de campagne. En choeur, le trio a adressé la même recommandation aux soldats et aux sous-officiers du PS, prêts à affronter le feu du suffrage universel : sillonner villes et villages, aller sur le terrain, encore et encore, mener le combat rue par rue, maison par maison, se battre au corps-à-corps contre les formations rivales, et en particulier contre la gauche radicale. Tel le général Eisenhower à la veille du Jour J, brandissant les rapports des services de renseignement alliés, Gilles Doutrelepont a détaillé plusieurs études consacrées aux transferts de voix. " Pour le PTB, on n'a pas de chiffres, mais on sait qu'il y a un gros danger ", a déclaré le jeune trentenaire, à la fin de son speech. La même inquiétude mêlée de nervosité règne dans les bivouacs écologistes. En particulier à Liège, là où le PTB se montre le plus menaçant, là où il mord le plus sur l'électorat vert. " Ailleurs, on n'a pas trop peur, assure un cadre du parti. On s'attend quand même à ce qu'un certain nombre de primo-votants qui auraient choisi Ecolo en d'autres circonstances se tournent cette fois-ci vers le PTB. " Un sondage confidentiel, commandé au cours de l'été 2013, ne se révélait pas alarmiste pour Ecolo. Il indiquait néanmoins un nombre d'indécis très important. Or on considère généralement que 25 % des électeurs se décident dans les dix derniers jours. Au mois de février, le traditionnel baromètre RTL-Le Soir est venu attiser les craintes du PS et d'Ecolo, mais aussi du MR et du CDH. Il créditait les marxistes du PTB de 6,7 % sur l'ensemble de la Wallonie. Il accordait par ailleurs 5,6 % des intentions de vote au Parti populaire de Mischaël Modrikamen. Une semaine plus tard, le sondage RTBF-La Libre confirmait la tendance : 7,6 % pour le PTB et 5,9 % pour le PP. D'autres petits partis engrangeaient, eux aussi, un succès d'estime. La Droite, Wallonie d'abord, le FDF et le Rassemblement Wallonie-France dépassent régulièrement le seuil des 2 % d'intentions de vote au sud du pays. Le Parti pirate, le Mouvement de gauche et les rouges-verts de Vega, emmenés par Vincent Decroly, sont eux aussi en embuscade. " C'est une drôle de campagne, reconnaît le sénateur libéral François Bellot. Il y a un mal-être dans la société et la montée des petits partis en est le reflet. Désormais, on a tous un caillou dans notre chaussure : le PTB pour le PS, le PP pour le MR, Vega pour Ecolo... " " Incontestablement, il y a quelque chose qui se passe ", observe Jean-Benoît Pilet, professeur de science politique à l'ULB. Celui-ci note que le PTB, en particulier, bénéficie de circonstances favorables : une crise économique forte, à un moment où les partis de gauche traditionnels sont au gouvernement. Le match est cependant loin d'être gagné pour les formations non représentées dans les parlements. Si le minimum théorique pour obtenir des députés est de 5 %, en pratique, dans la plupart des circonscriptions, il faut un score nettement meilleur pour espérer décrocher un siège. " Même si on assiste, le 25 mai, à une nette progression du PP et du PTB, cela n'entraînera sans doute pas un bouleversement de la représentation parlementaire, commente Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d'analyse socio-politiques (Crisp). Si l'on se fie aux sondages, l'arrivée de cinq ou dix députés PP et PTB paraît peu probable. Mais attention, la campagne n'est pas terminée... En 2007, les sondages n'annonçaient pas le succès de la Lijst Dedecker. Celle-ci a pourtant décroché cinq sièges. " Tout autant que les sondages, c'est la visibilité du PP et du PTB qui préoccupe les partis traditionnels. Visibilité dans les médias, mais aussi, surtout, sur le terrain. En Hainaut, dans les arrière-salles des cafés, les assemblées du Parti populaire attirent bien davantage que deux pelés, trois tondus. Quant au PTB, il vient de rassembler plus de 600 sympathisants à son meeting de Charleroi, le samedi 5 avril. Ce soir-là, la salle de l'Eden était comble. Prévoyants, les organisateurs avaient installé un écran géant dans la brasserie attenante, elle aussi noire de monde. Devant un public acquis au communisme new-look du PTB, Sofie Merckx, conseillère communale à Charleroi, en robe noire légère et veste rouge, a rappelé l'immense défi à relever : " Dans le Hainaut, on aura besoin de 37 000 voix pour envoyer notre tête de liste Marco Van Hees au Parlement. Cela signifie doubler notre score par rapport aux élections provinciales de 2012. Il va falloir aller chercher des voix partout, dans votre famille, parmi vos amis, vos collègues, et même chez votre ex et votre belle-mère. " Auparavant, l'ex-sénateur écologiste Josy Dubié, converti de fraîche date, a fait monter les décibels, prononçant onze fois les mots " scandale " et " scandaleux " en quatre minutes chrono. Raoul Hedebouw, le porte-parole du parti, a pour sa part martelé que les futurs députés PTB continueraient à vivre avec un salaire ouvrier moyen, " parce que celui qui ne vit pas comme il pense finit par penser comme il vit ". S'en est suivie une standing ovation de plusieurs minutes. Il fallait le voir, Raoul Hedebouw, promener sa silhouette dégingandée dans la brasserie de l'Eden, assailli par les fans. " Bonsoir Raoul, pourriez-vous me dédicacer votre livre ? " quémandait une dame d'une cinquantaine d'années. De jeunes militantes sollicitaient un selfie aux côtés de la star du PTB. Derrière elles, un ouvrier moustachu faisait lui aussi la file pour une photo-souvenir : " Quand vous êtes venu à La Louvière, j'avais oublié mon appareil... " Aux anges, Raoul-le-rouge triomphait. Le PTB, assure-t-il, vient de franchir le cap des 8 000 membres et enregistre en moyenne 80 affiliations par semaine. " La percée, on va la faire, c'est sûr. La question, c'est : avec quelle intensité ? Lors de la manif des syndicats européens, au moins 500 personnes sont venues spontanément me saluer. Ce n'est pas du bluff... Ce n'est pas comme il y a vingt ans, quand on disait : on n'est pas à l'abri d'une surprise. Ici, c'est différent. Le point de rupture a été atteint. Le peuple de gauche n'avale pas la chasse aux chômeurs. Le Traité d'austérité européen, dans les milieux syndicaux, ça ne passe pas ! " Au PP, c'est un sentiment de renaissance qui prévaut. Miné par les dissidences, privé de dotation publique après l'exclusion du trublion Laurent Louis, son seul député, le parti a bien failli disparaître. Mais désormais, Mischaël Modrikamen, l'ancien avocat-vedette des actionnaires de Fortis, se prend à rêver d'un coup d'éclat le 25 mai. L'air du temps, favorable aux idées de la droite décomplexée partout en Europe, l'y autorise. Surtout, un incident a contribué à sortir le PP de l'ornière : le ralliement, en avril 2013, de Luc Trullemans, l'ex-présentateur de la météo sur RTL-TVI, exclu de la chaîne après un dérapage " raciste " sur Facebook. " Nous avons désormais 1 800 membres en ordre de cotisation et plus de 5 000 sympathisants ", soutient Modrikamen. Son pronostic ? " Un ou deux députés fédéraux dans le Hainaut, un à Liège et un à Bruxelles. " Le président du PP table aussi sur trois députés wallons, cinq ou six députés bruxellois, ainsi qu'un siège de député européen pour Luc Trullemans. " Il rêve tout haut ", raille un parlementaire MR, tout en admettant que la menace n'est pas à prendre à la légère. " Il y a actuellement un potentiel important pour un parti comme le PP ", confirme Manu Abramowicz, responsable du réseau Résistances. Ce spécialiste des mouvements radicaux rappelle que, lors d'un sondage réalisé chez nous au moment de l'élection présidentielle française, 12 % des Belges francophones avaient marqué leur préférence pour Marine Le Pen. Mischaël Modrikamen précise crânement l'ambition du PP : accéder au pouvoir, rien de moins. " Nous avons une opportunité historique de mettre le PS dans l'opposition. C'est en Flandre que cela se décidera avant tout, en fonction du score de la N-VA, mais notre apport pourrait être décisif du côté francophone. " Au Parti populaire, on affirme que des contacts informels auraient déjà lieu avec des personnalités du MR et du CD&V, ainsi qu'avec l'état-major de la N-VA, afin de préparer un tel scénario. Si cette hypothèse semble peu vraisemblable, l'émiettement des voix à la droite de la droite pourrait en tout cas rendre l'équation post-électorale plus complexe encore. Car d'autres petites formations politiques, clairement d'extrême droite, elles, pourraient profiter de la colère citoyenne. C'est notamment le cas de La Droite, une dissidence du PP. Ne pas sous-estimer non plus l'écho que rencontre le député Laurent Louis auprès d'une partie de la population, par le biais de son nouveau mouvement, Debout les Belges. C'est toutefois au parlement bruxellois que risque de jaillir une surprise. Le nombre élevé de sièges à pourvoir (72 pour le collège francophone) permet au parti qui franchit le seuil légal des 5 % de décrocher d'un coup trois députés. De plus, dans la Région-Capitale, la loi électorale permet à des partis différents de former un " groupement de listes ", pour contourner l'obstacle des 5 %. Leurs voix sont alors additionnées, et les sièges obtenus sont ensuite répartis entre les formations qui se sont coalisées. Un mécanisme providentiel pour le PTB, le Parti pirate, la formation régionaliste bilingue Pro Bruxsel et le parti unitariste BUB, qui ont ainsi choisi de se grouper. " Grâce à ce système, si on obtient 1,7 % ou 1,8 % des voix, on est presque assuré d'avoir un député bruxellois ", confie Marouan El Moussaoui, le fondateur du Parti pirate, qui propose d'investir dans l'industrie du jeu vidéo pour créer de l'emploi. A suivre également : la liste Islam, qui avait engrangé plus de 4 % des voix à Molenbeek et Anderlecht aux dernières élections communales. " Nous avons de grandes chances d'obtenir des élus au parlement bruxellois, certifie Lhoucine Aït Jeddig, conseiller communal à Molenbeek. En octobre 2012, on était tout à fait inconnus. Depuis lors, les gens ont entendu parler de nous. Ces dernières semaines, les retours du terrain sont super bons. " Le parti ne s'adresse-t-il qu'aux musulmans ? " Non, pas du tout. On fait de la politique, pas de la religion. Nos valeurs sont issues de l'islam, mais ce sont des valeurs de justice, d'équité, assez proches des valeurs chrétiennes. On veut une société plus humaine, moins matérialiste. " " A chaque élection, son lot de surprises ", avait coutume de dire l'ancien vice-Premier ministre Wilfried Martens. Mais foin d'emballement : si la droite décomplexée et la gauche de la gauche ont le vent en poupe, leurs chances de peser sur la formation des prochains gouvernements demeurent extrêmement minces. Sauf surprise... Par François Brabant et Olivier Mouton