Les humoristes belges squattent tout l'espace. Radio, télé, presse, Web, scènes... Chez nous et en France. Non-stop. On pensait que c'étaient des bouffons. Puis, de crises en scandales, on en a fait des médecins. Des médicaments, plutôt : indispensables pour " dédramatiser la réalité ". Et comme elle est toujours plus dramatique, les voilà à temps plein. " Au moindre événement, c'est au premier qui fera une vanne ou un mot d'esprit, grimace Guillermo Guiz, chroniqueur et stand-uper bruxellois en plein boom. Tout le monde a un commentaire drôle pour les réseaux sociaux. A la limite, être sérieux, c'est ça le nouveau cool... "
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Les humoristes belges squattent tout l'espace. Radio, télé, presse, Web, scènes... Chez nous et en France. Non-stop. On pensait que c'étaient des bouffons. Puis, de crises en scandales, on en a fait des médecins. Des médicaments, plutôt : indispensables pour " dédramatiser la réalité ". Et comme elle est toujours plus dramatique, les voilà à temps plein. " Au moindre événement, c'est au premier qui fera une vanne ou un mot d'esprit, grimace Guillermo Guiz, chroniqueur et stand-uper bruxellois en plein boom. Tout le monde a un commentaire drôle pour les réseaux sociaux. A la limite, être sérieux, c'est ça le nouveau cool... " Les attentats de Bruxelles ont été une belle démonstration : dessins, sketches et jeux de mots ont déferlé. Freddy Tougaux, le Louviérois plouc baraki créé par David Greuse, explique avoir, " comme tout le monde, pris ça dans la tronche, comme si un 26-tonnes m'avait heurté. Mais j'ai ressenti un instinct de survie. Et le besoin d'exprimer de la légèreté pour passer au-dessus de cette gravité insupportable ". Et donc, sur Twitter, deux heures après les explosions, son Freddy apparaît tout en défi : Ils n'auront jamais notre frite ! " On m'a dit merci. C'est le rôle des amuseurs publics : donner un peu d'air quand tout le monde suffoque. En fait, l'humour est presque devenu d'utilité publique, il devrait être remboursé par la sécu. C'est une arme de défense massive face aux agressions. Des terroristes comme du mal de vivre. " " La fonction de l'humour est irremplaçable, acquiesce Philippe Marion, professeur à l'observatoire du récit médiatique de l'UCL. C'est le moyen le plus efficace de se réapproprier une situation quand elle est traumatique. C'est une catharsis. L'humour nous oblige en outre à nous repositionner, à prendre distance. " Thomas Gunzig, écrivain et chroniqueur au Café serré sur La Première, pense pareil : " Nos chroniques apparaissent comme un regard ou un ton différent, dégagé des obligations d'objectivité qu'ont les journalistes. Or, elles ne sont pas forcément désangoissantes : elles parlent des mêmes choses, dramatiques et graves. Mais en rire donne l'impression d'avoir un peu plus de maîtrise de nos émotions, de garder le contrôle sur le désespoir. De se dire qu'on aura toujours la réponse ultime face à l'horreur, car il reste possible de rire de notre mort prochaine. " Vu l'enchaînement des crises, toujours plus aiguës et traumatisantes, nos humoristes à nous - alors que les Français tendent à être muselés, quand ils ne sont pas abattus - ne sont-ils pas pourtant devenus bien davantage ? Les nouveaux ou les derniers leaders d'opinion ? " Ce serait triste, rétorque Pierre Kroll. " Avec ses dessins dans Le Soir et ses apparitions radio et télé à la RTBF, le caricaturiste s'est pourtant imposé comme une des voix qui comptent en Belgique francophone. Le voilà seul en scène aussi, pour un spectacle qui décortique l'humour et son impact. " Oui, l'humour peut être une arme, reconnaît-il. Dérisoire face aux méchants qui ont des bombes, des armes et qui coupent les têtes. Mais avec une certaine efficacité. Je cite souvent l'exemple de l'Anglais David Low : pendant la Seconde Guerre mondiale, il faisait des dessins moquant les nazis pour remonter le moral des troupes. Hitler aurait dit que s'il parvenait à conquérir Londres, le premier qu'il tuerait de ses mains, c'était Low ! " Kroll reconnaît aux humoristes une autre vertu, celle de toucher un large public, en revenant aux valeurs de base : " D'un côté, nous sommes un peu les derniers philosophes moralistes, ceux qui disent encore que ce n'est pas bien de tuer ou de voler. De l'autre, nous sommes un miroir de ce que les gens pensent. " Philippe Marion abonde : " L'humoriste a la fonction d'amener à la réflexion morale sans avoir l'air d'y toucher. Pas donneur de leçon, il amène le spectateur ou l'auditeur à les générer lui-même. La prise de position éditoriale, elle, est très vite considérée comme suspecte : "On nous dit comment nous devons penser...". Un dessin ou un sketch, a fortiori sur Internet, a un effet de déflagration plus important. " Gui-Home, le YouTuber belge star, confirme : " L'humour n'est pas une arme puissante parce qu'on n'arrivera pas à stopper le terrorisme avec des millions de vues. Mais le Web a fait basculer notre discours, en le rendant beaucoup plus puissant et universel. " Nicolas Vadot, dessinateur au Vif/L'Express et à L'Echo, nuance : " La dérision est une arme ! Elle sert de soupape dans un contexte où on a peur de l'avenir. C'est un exutoire avec du fond, du sens, du rentre-dedans... Nous, dessinateurs de presse, avons un angle d'attaque foncièrement politique. Notre voix porte. Après les attentats de Bruxelles, j'ai eu trois équipes de télé étrangères pour me demander mon avis. Mais quelle légitimité ai-je ? Gaffe à la guignolisation de l'info ! Certains ne s'informent plus que par notre canal et c'est un problème. Trop de dérision tue la dérision. L'humour est beaucoup plus produit blanc qu'il y a dix ou quinze ans, beaucoup moins dérangeant. L'impertinence, c'est très bien. Mais si on en met partout, le risque est qu'elle ne devienne plus pertinente. Comme dirait l'autre, à force d'être dans le vent, on a un destin de feuille morte. " Pas de quoi décontenancer Bert Kruismans, l'humoriste flamand, qui prépare un nouveau seul-en-scène en français basé sur l'actualité : " On pratiquait l'humour ancré dans l'actu il y a cinq ou six ans en Flandre. Aujourd'hui, les humoristes sont surtout présents dans des programmes de pur divertissement. Parce qu'ils sont drôles, bon marché et flexibles. " Laurence Bibot, qui fait rire depuis un bail sur tous les terrains, rappelle, elle, que " l'humour irrévérencieux s'est répandu avec l'avènement des télés et radios privées, qui ne diffusaient plus une parole officielle et se voulaient plus transgressives. Elles ont bousculé les chaînes publiques, qui avaient des émissions dédiées à l'humour mais pas ou peu de chroniques humoristiques liées à l'actualité. Aujourd'hui, tout le monde s'y est mis. Peut-être aussi parce que ça coûte moins cher de faire de l'humour que de l'info. " Aux commandes de C'est presque sérieux (La Première), Walid s'en réjouit : " Cette multiplicité d'humoristes, c'est une autre manière d'informer. Le succès de l'émission, c'est qu'elle permet aussi aux auditeurs de retenir une partie de l'actu avec le sourire, pas ses seuls aspects angoissants. On apprend mieux certaines choses en en riant qu'en en parlant sérieusement. " Son complice Raoul Reyers, vieux pilier de l'humour dans le paysage audiovisuel belge, relève quand même qu'" il y a toujours eu des gens pour faire de la satire, de l'humeur, de l'ironie et de l'impertinence, pour questionner la société avec un regard acéré ". Dans ce tourbillon, Nicolas Vadot constate aussi une uniformisation : " Une forme de pensée unique. Une nomenklatura de l'humour a vu le jour et ce n'est pas bon. Ça tue l'impertinence dans l'oeuf. Les humoristes sont forcément de gauche. Moi, j'aimerais entendre davantage d'humoristes de droite. J'ai une réputation de dessinateur de droite parce que je suis un des seuls à m'en prendre aux syndicats, aux profs... C'est le plus subversif dans ce milieu. " Ce qui nous ramène au pouvoir des humoristes. Xavier Diskeuve, chroniqueur à L'Avenir et scénariste depuis huit ans de Votez pour moi, sur Bel RTL, préfère parler de responsabilité. " A nous d'essayer d'être justes, même si on peut donner l'impression d'être parfois durs avec certains. Notre éthique, c'est d'être drôle en osant la virulence, mais en restant pertinent. C'est vrai qu'on constitue une sorte d'îlot entre l'animation et la rédaction, on ne sait pas très bien où on se trouve exactement. En tout cas, nous sommes considérés, à RTL-TVi, comme une espèce de machine de guerre. Qui draine de l'audience et de la pub. " Jérôme de Warzée, l'un des plus populaires avec sa chronique quotidienne sur VivaCité et Le grand cactus, sur La Une, réfute aussi le terme de pouvoir, comme celui de leader d'opinion : " On est plutôt des clowns sociologues. Ce regard absurde qu'on jette sur tout ce qui se passe m'apparaît parfois comme le seul paravent qu'on peut donner au public. Je ne suis pas un porte-drapeau, un Zorro ou un chevalier blanc. Je ne cherche qu'à faire rire. Pas à mener une guérilla. Les gens qui m'écoutent se foutent de savoir ce que je pense réellement. " Laurence Bibot est 100 % raccord : " Nous ne sommes les leaders que de notre propre opinion. Les auditeurs, j'ai envie qu'ils puissent rire parce que c'est mon moyen d'expression à moi, le seul dans lequel je me crois légitime. Je n'ai pas l'ambition de changer le monde et je ne crois pas pouvoir le faire. Notre humour ne change rien face aux terroristes, parce qu'il ne les atteint pas. On ne s'adresse pas à eux, nous n'avons aucune base commune, on vit chacun dans nos mondes. C'est peut-être aussi ce qui explique cette violence : ça fait longtemps qu'on ne vit plus ensemble. C'est donc à nous-mêmes que l'humour fait du bien. " Mais l'humour est une cible, tout de même. Pour les terroristes, pour les dictateurs... " Preuve qu'ils représentent un danger pour ceux qui professent des idées radicales, avance Bert Kruismans. Les humoristes possèdent plus de pouvoir qu'ils ne l'imaginent. " Ce que pense aussi Sam Touzani, qui a utilisé, il y a déjà dix ans, le rire contre la montée de l'islamisme. Il est convaincu que la construction d'une société plus ouverte peut passer par l'humour : " Il faut développer la capacité de pouvoir rire de son propre sacré. Tant que cette notion-là ne sera pas reconnue par tous, la question du vivre ensemble restera problématique. Moi, je n'ai pas le sentiment d'être un artiste engagé, mais un citoyen engagé. Il n'y a pas une dimension de la citoyenneté que je n'explore pas. Je suis dégagé de cette volonté d'appartenir à tout prix à une communauté. Et je suis attaqué de toutes parts en raison de cette indépendance. " Ce qui fait dire à Thomas Gunzig qu'" on s'est aperçu qu'il suffit d'interdire à un humoriste de se moquer de quelque chose pour lui donner envie de le faire. Et une censure aussi idiote, violente et aveugle, passé le traumatisme, c'est assez stimulant. Il reste une matière solide à travailler. " On est tout de même loin de paroles d'un simple bouffon. PAR PHILIPPE BERKENBAUM, CHRISTOPHE LEROY ET OLIVIER MOUTON